Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Mouvement anti-loi travail : «bras de fer» politique ou véritable colère populaire ?

Le 26 mai 2016 : un manifestant à Nantes© Stephane Mahe Source: Reuters
Le 26 mai 2016 : un manifestant à Nantes

Opposées aux récentes réformes du droit de travail, de nombreux Français rejoignent le mouvement protestataire. S'agit-il d'une épreuve de force ou d'un trouble social profond? Le spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy, livre son analyse.

Récemment dans ces colonnes, Hubert Landier, expert en relations sociales, proposait une analyse du mouvement social en cours contre le projet El Khomri. Cette analyse reflète bien une vision largement partagée au sein du patronat, et fréquemment répercutée au sein des grands médias. Elle mérite d’être discutée.

Selon l’auteur, le mouvement peut être décrit comme un bras de fer entre le gouvernement et les directions des syndicats FO et CGT. La CGT, en particulier, serait sous l’influence de militants «d’extrême-gauche et du Front de gauche» et aurait durci sa position notamment à l’occasion de son récent congrès. La centrale de Montreuil tenterait en outre, par sa «radicalisation», d’éviter de se faire doubler par la CFDT en termes de représentativité.

On pourrait débattre de chacune de ces assertions. Mais, en adoptant le petit bout de la lorgnette, cette approche fait une impasse majeure et oublie l’essentiel : l’opposition massive des salariés – et plus généralement d’une large part des citoyens – quant au projet de loi qui fait l’objet des mobilisations en cours.

Le projet El Khomri cristallise une exaspération montante contre une politique menée par des gouvernements qui alternent au pouvoir mais servent toujours les mêmes intérêts

Certes, les grévistes ne se comptent pas par dizaines de millions. Mais cela ne doit nullement cacher l’étendue de la colère contre les mesures que le gouvernement entend imposer coûte que coûte. Pour en mesurer l’ampleur, il n’est même pas besoin d’exciper de tel ou tel sondage ; il suffit de passer quelques minutes à la machine à café des ateliers ou bureaux, de déjeuner dans les restaurants d’entreprise ou même de prendre un petit noir sur le zinc de France ou de Navarre – autant de lieux que ne fréquente peut-être pas assidument M. Landier, on ne saurait lui en tenir rigueur.

Mais si tel était le cas, il pourrait certainement découvrir à quel point sont nombreux ceux qui ont bien compris la substance du projet, et notamment deux de ses dispositions phares : la primauté des accords d’entreprise sur les accords de branche et surtout sur le droit du travail national ; et la «simplification» des licenciements par la multiplication des cas où l’employeur serait fondé à exciper de motifs économiques.

Les salariés des différents pays européens pourraient être encouragés par cette résistance sociale, et en tirer les leçons pour eux-mêmes

Dans le premier cas, l’expérience du monde du travail montre que, dès lors qu’on peut déroger au Code du travail, le rapport de force dans l’entreprise se révèle en défaveur des salariés, contraints d’accepter un «toujours moins» sur leurs conditions d’emploi. Dans le second, il est facile d’anticiper ce qui se profile : les salariés deviendraient les variables d’ajustement de la conjoncture économique, avec pour conséquence un mélange explosif de précarité et de flexibilité.

Dans un contexte de reculs sociaux continus depuis des années – en réalité depuis des décennies – ledit projet El Khomri cristallise une exaspération montante contre une politique menée par des gouvernements qui alternent au pouvoir mais servent toujours les mêmes intérêts. Une politique qui n’est pas seulement injuste, mais qui enfonce toujours plus le pays dans la crise.

Lesdites réformes sont explicitement coordonnées et pilotées par l’Union européenne

Quant à l’image que donne celui-ci à l’étranger, M. Landier s’inquiète de ce que la France «apparai(sse) comme un pays qui n’est pas fiable, dans lequel il y a des mouvements de grève». D’une certaine manière, il n’a pas tort : les «investisseurs» – en particulier les grands groupes multinationaux qui mesurent au jour le jour quelle rentabilité ils peuvent tirer pour leurs capitaux baladeurs – peuvent être effrayés par cette combativité renaissante. En revanche, les salariés des différents pays européens pourraient bien être encouragés par cette résistance sociale, et en tirer les leçons pour eux-mêmes.

Car les uns et les autres sont confrontés aux mêmes réformes – c'est-à-dire aux mêmes remises en causes des conquêtes sociales. En ce moment même par exemple, grèves et manifestations traduisent en Belgique une combativité montante.

Rien d’étonnant à ces analogies : lesdites réformes sont explicitement coordonnées et pilotées par l’Union européenne. A travers les «recommandations par pays» – la feuille de route adressée à chaque capitale le 18 mai dernier – Bruxelles insiste ainsi une nouvelle fois sur l’urgence des «réformes», tout particulièrement en matière de marché du travail. Le chef du gouvernement italien, Mateo Renzi, vient d’ailleurs d’être récompensé pour son zèle en la matière. Mais le cobaye initial fut la Grèce – on sait avec quel succès.

Le président de la Commission confiait tout récemment au Monde (21/05/16) : «à voir les réactions que suscite la "loi travail", je n'ose pas m'imaginer quelle aurait été la réaction de la rue si votre pays avait dû appliquer des réformes comme celles qui ont été imposées aux Grecs». «La réforme du droit du travail (…) est le minimum de ce qu'il faut faire» ajoutait Jean-Claude Juncker sur un ton comminatoire.

On ne sait si, comme l’affirme M. Landier, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, est revenu à «une politique pure et dure de lutte des classes».

M. Juncker, lui, ne s’en est jamais éloigné.

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