François Morin, économiste : «La France est un pays qui ne va pas bien»

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La nouvelle méthode de calcul du FMI place la France en neuvième position parmi les grands pays. François Morin, économiste et professeur à l'Université de Toulouse, auteur du livre L’hydre mondiale : l’oligopole bancaire, commente ce classement.

R.T : Le FMI vient de classer la France neuvième au rang des puissances mondiales, que pensez-vous de ce classement ? 

François Morin : Deux éléments majeurs sont pris en compte dans ce classement : le PIB et la parité de pouvoir d’achat. Pour ce dernier point, il s’agit d’évaluer d’un pays à l’autre ce que coûte un panier de mêmes biens, et ainsi de corriger les variations de taux de change. Les taux de change fluctuent chaque seconde, il faut bien s’arrêter à un moment donné. Les classements qui prennent juste en compte les PIB donnent des résultats différents. La parité de pouvoir d’achat est un concept a priori plus solide. Le PIB est une mesure qui est toujours très discutée, il y a régulièrement des économistes qui dénoncent cet indicateur comme n'étant pas un bon indicateur pour mesurer la richesse réelle et les poids économiques des différents pays.

L’économie mondiale croît à un rythme légèrement supérieur à 3%, la France a du mal à faire 1%. Le FMI prévoit une croissance mondiale de 3,4% pour 2016. Cela signifie que beaucoup de pays croissent plus vite que la France, et notamment la Chine.

R.T : On a l’habitude de considérer la France comme la 5e ou 6e puissance économique mondiale, comment expliquer cet écart ? La Russie est devant la France dans ce classement, pourquoi ?

F.M : La Russie est en récession cette année, et la prévision pour l’année prochaine est aussi négative. La Chine à une croissance autour de 6,5%, ils ont divisé par deux leur taux de croissance même si il reste important. Cependant l’économie chinoise est menacée par plusieurs facteurs : des bulles immobilières importantes, des collectivités locales surendettées et en faillite, le gouvernement finance les déficits ce qui va probablement créer de l’inflation et dévaluer la monnaie. La Chine connaît beaucoup de problèmes en ce moment ce qui inquiète les milieux économiques et financiers internationaux.

La France est un pays qui aujourd’hui ne va pas bien

La France est un pays qui aujourd’hui ne va pas bien, qui contracte ses budgets pour entrer dans la norme du traité de Maastricht des 3% du rapport deficit/PIB. Cette année, il y aura probablement une légère baisse des prélèvements obligatoires. L’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) annonce une croissance plus importante que le FMI : 1,5% en 2016, alors que le FMI prévoit 1,1% et que le gouvernement français table sur 1,4%. Ce ne sont pas des prévisions extraordinaires. L’euro a perdu beaucoup de sa valeur par rapport au dollar, ce qui peut expliquer en partie le classement du FMI dont on parle. Tous les pays de la zone euro ont subi une érosion de leur monnaie.

R.T : Dans quelle mesure le gouvernement actuel est-il responsable de cette situation économique ?

F.M : Il y a ce pacte budgétaire qui impose à l’Etat français de maîtriser ses finances publiques. Du coup la dépense publique n’est pas aussi forte qu’on pourrait le souhaiter : des investissements n’ont pas été faits, même les dépenses de fonctionnement ont été revues à la baisse. On est sous l’emprise d’une pensée néolibérale qui souhaite que les finances publiques soient en équilibre et réduites le plus possible. Cette pensée voit dans la dépense publique des gages d’inefficacité, on est dans un schéma intellectuel qui nous amène aujourd’hui à considérer que l’investissement public doit être contraint plutôt que d’essayer de jouer sur lui pour améliorer les performances de l’économie et finalement nous rendre plus compétitifs.

On est sous l’emprise d’une pensée néolibérale qui pense que les finances publiques doivent être en équilibre et que les dépenses doivent être réduites le plus possible.

C’est un débat de doctrine, et le gouvernement actuel s’est enfermé dans l’ordo-libéralisme allemand qui consiste à dire que l’Etat ne doit pas intervenir directement dans l’économie. Il peut fixer les règles du jeu mais sans intervenir. Cette doctrine qui a vu le jour dans les années 30 est combinée au néolibéralisme, qui pense que les marchés sont les moins mauvais régulateurs. Or, aujourd’hui on voit tous les échecs de cette doctrine sur le plan économique et social. C’est cette logique intellectuelle qui a fait connaître à nos économies de très grands chocs depuis une trentaine d’années. On arrive au bout de cette pensée.

R.T : Vous dites qu’on arrive au bout de la pensée néolibérale, pourtant les grandes nations sont en train de négocier pour mettre en place le TAFTA ou traité transatlantique ?

F.M : Pour ma part j’espère que cet accord de libre-échange ne verra pas le jour. On voit tout les dégâts de cette logique, pas simplement en matière strictement économique mais aussi sur le plan des inégalités sociales : la pauvreté augmente en France et ailleurs. L’actualité des Panama Papers nous rappelle qu’il y a des élites qui profitent au détriment du plus grand nombre. Cela crée un contexte où on est amené à se poser beaucoup de questions sur ce capitalisme financier dont on voit les limites.

Thomas Piketty a souligné, dans son dernier ouvrage, cette croissance des inégalités, en insistant sur le côté exponentiel de ces dernières années. Ça devient de plus en plus visible et insupportable politiquement pour les gens. Le scandale des Panama Papers traduit bien les impasses dans lesquelles nous sommes aujourd’hui.

Il y a une liste de signaux qui montrent qu’on est dans une situation dangereuse

Dans son dernier discours, Christine Lagarde explique qu’on est probablement à la veille d’une catastrophe financière majeure. Il y a énormément de signaux qui sont dans le rouge : la situation de la Chine, la chute des prix des matières premières qui met les économiques émergentes en difficulté, des dettes publiques qui deviennent ingérables dans plusieurs pays... Une liste de signaux qui montrent qu’on est dans une situation dangereuse. Il faut rappeler que, pour la première fois dans l’histoire monétaire, les taux d’intérêt sont négatifs. Ce dérèglement perturbe énormément les marchés financiers. Ces taux négatifs s’expliquent à cause des injections massives de liquidités des banques centrales qui ont fait baisser les taux. Mais les banques ne jouent pas le jeu des crédits bancaires et préfèrent investir sur les marchés financiers. 

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