«Coup d'Etat», prise d’otages, incendies et démissions : que se passe-t-il en Bolivie ?

«Coup d'Etat», prise d’otages, incendies et démissions : que se passe-t-il en Bolivie ?© REUTERS/Luisa Gonzalez
Une femme enveloppée du drapeau bolivien prie devant la cathédrale de La Paz, après l'annonce de la démission d'Evo Morales, le 10 novembre 2019.

Après trois semaines de violences, le président bolivien a été forcé d'annoncer sa démission, lâché par le chef de l'armée et de la police. L'opposition salue une «leçon au monde», le dirigeant dénonce un «coup d'Etat».

«Le coup d'Etat a eu lieu» : c'est par ces mots que, ce 10 novembre, le vice-président bolivien Alvaro Garcia Linera a commenté la démission du président Evo Morales, annoncée quelques instants plus tôt dans un climat d'émeutes et de violences qui se poursuivent depuis plusieurs jours. Le leader socialiste, dont la réélection est contestée par l'opposition, avait d'abord proposé, en vain, de nouvelles élections pour sortir de la crise et lever les doutes. Mais, lâché par l'armée et la police, il a finalement exposé les raisons de son départ lors d'une allocution télévisée : «J'ai décidé de démissionner de mon poste pour que [les opposants] Carlos Mesa et Luis Camacho cessent de maltraiter et de porter atteinte à des milliers de frères.» Rappelant ses responsabilités en tant que «président indigène et président de tous les Boliviens», il a ajouté : «J'ai l'obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions, entre Boliviens.»

Morales dénonce un «coup d'Etat» civil, politique et militaire

Selon des propos rapportés par le média bolivien La Razonle dirigeant a dénoncé un «coup d'Etat» civil, politique et militaire, mis en oeuvre par des groupes radicaux qui sèment le chaos dans les rues, et a ajouté : «Notre péché, c'est d'être indigène et d'être une gauche anti-impérialiste.» Il a en outre dénoncé comme une «décision politique» l'appel de l'Organisation des Etats américains (OEA), dont le siège est basé aux Etats-Unis, à l'organisation d'un nouveau scrutin.

Plusieurs voix de gauche ont réagi à l'annonce d'Evo Morales, à l'image du président élu argentin, Alberto Fernandez, qui a dénoncé sur Twitter : «En Bolivie a eu lieu un coup d'Etat produit par l'action conjointe de civils violents, du personnel policier qui s'est démobilisé et de la passivité de l'armée.»

Le président vénézuélien Nicolas Maduro a pour sa part condamné «catégoriquement le coup d'Etat survenu contre le frère président Evo Morales», tandis que celui de Cuba, Miguel Diaz-Canel, a évoqué un «coup d'Etat violent et lâche de la droite contre la démocratie en Bolivie».

«Demain, la Bolivie sera un nouveau pays»

Du côté de l'opposition, qui ne reconnaît pas les résultats de l'élection présidentielle du 20 octobre donnant Evo Morales vainqueur dès le premier tour, Carlos Mesa, arrivé second lors du scrutin, s'est réjoui : «Nous avons donné une leçon au monde, demain la Bolivie sera un nouveau pays.»

Dans les rues de La Paz, des citoyens sont sortis pour célébrer l'annonce.

Dans la ville, plus modeste, de Cochabamba, fief d'Evo Morales, les rassemblements de soutien au président contrastaient.

En dehors de ces rassemblements pacifiques, des incidents ont été signalés peu après la démission d'Evo Morales, comme des affrontements, des saccagespillages et autres incendies, notamment à La Paz.

Tandis que l'incertitude politique demeure à la tête du pays, de premières arrestations ont été annoncées par le chef de la police, Vladimir Yuri Calderon. La présidente du Tribunal électoral, Maria Eugenia Choque, et son vice-président Antonio Costas ont en effet été emmenés par des soldats cagoulés en vue d'être entendus sur de présumées irrégularités commises durant le scrutin d'octobre.

Un mandat d'arrêt «illégal» a même été émis contre le président démissionnaire, selon l'intéressé.  Si le commandant de la police, Vladimir Yuri Calderon, a démenti l'existence d'un tel mandat d'arrêt, l'un des principaux opposants à Evo Morales, Luis Fernando Camacho, a confirmé son existence.

Incendies, prise d'otages et affrontements

Depuis la victoire contestée d'Evo Morales à la présidentielle du 20 octobre, les incidents se sont multipliés en Bolivie. Dans les deux camps, trois morts et 383 blessées sont à déplorer.

Les épisodes particulièrement violents causés par certains groupes de manifestants aux méthodes criminelles se sont également multipliés, poussant certains membres du gouvernement à annoncer leur départ le 10 novembre avant l'annonce d'Evo Morales.

Le ministre des Mines, César Navarro, a ainsi renoncé à son poste, disant vouloir «préserver [sa] famille» après l'incendie de sa maison par des manifestants, à Potosi, et l'agression de son neveu.

«Coup d'Etat», prise d’otages, incendies et démissions : que se passe-t-il en Bolivie ?© HO / Bolivian Presidency / AFP
La maison de Cesar Navarron, ministre bolivien des Mines, a été incendiée par des manifestants.

Des manifestants ont également incendié la maison du président de l'Assemblée nationale, Victor Borda, située à Potosi. Celui-ci a suivi la vague de démissions. «Pourvu que cela aide à préserver l'intégrité physique de mon frère, qui a été pris en otage [lors de l'attaque]», a-t-il expliqué.

D'autre maisons ont été incendiées par des groupes de manifestants ces derniers jours, comme celles de Esther Morales, sœur du président, ou encore du gouverneur de la ville de Oruro, Victor Hugo Vasquez. La maison du ministre Juan Ramón Quintana a elle aussi été saccagée, de même que de nombreux bâtiments publics.

Parmi les autres méthodes employées par certains groupes de l'opposition : l'humiliation publique. Le maire de Vinto, Patricia Arce (qui appartient au même parti qu'Evo Morales), a ainsi été sortie de force de son bureau par des manifestants aux visages dissimulés, qui ont ensuite mis le feu au bâtiment, le 7 novembre. Ils ont alors enlevé l'édile, l'ont aspergée de peinture, lui ont coupé les cheveux et l'ont forcée à marcher pieds nus sur des kilomètres. Elle a finalement pu être secourue par les forces de l'ordre, en état de choc.

«La lutte ne s'arrête pas ici»

Originaire d'un milieu pauvre et d'une ville de mineurs, Evo Morales, ancien berger de lamas, a commencé par gravir les échelons syndicaux, avant de remporter l'élection présidentielle de décembre 2005 en tant que leader du Mouvement vers le socialisme (MAS). Il a été réélu trois fois, puis a perdu en 2016 de justesse un référendum constitutionnel visant à l'autoriser à briguer un quatrième mandat. Plus haute autorité juridique du pays, le Tribunal constitutionnel le lui permet finalement.

Critique de la politique étrangère américaine sur la scène internationale, Evo Morales a défendu des politiques sociales qui se sont notamment traduites par un net recul de la pauvreté et de l’analphabétisme dans son pays.

Soutien affiché des classes populaires et des populations indigènes dont il est issu, il a notamment mis en œuvre la nationalisation de secteurs clés de l'économie. L'ancien vice-président démissionnaire, Alvaro Garica a d'ailleurs rappelé, lors de son annonce le 10 novembre, ses principaux faits d'armes : «Nous sommes le gouvernement qui a nationalisé les hydrocarbures, le gouvernement qui a sorti plus de 3 millions de citoyens de la pauvreté.»

Lors de son allocution, Evo Morales a pour sa part promis : «Je voudrais dire, frères et sœurs : la lutte ne s'arrête pas ici.»

Lire aussi : Bolivie : le Mexique offre l'asile à Morales, la présidente du Tribunal électoral arrêtée

Louis Maréchal

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