Après avoir évité le «printemps arabe», pourquoi les Algériens veulent «qu'ils dégagent tous» ?

Après avoir évité le «printemps arabe», pourquoi les Algériens veulent «qu'ils dégagent tous» ?© Meriem Laribi / RT France
Manifestation contre le pouvoir en place à Alger, le 10 mai 2019 (image d'illustration).

Le système Bouteflika et tous ses satellites sont dans le viseur des Algériens mobilisés en masse depuis trois mois. A l'origine de ce mécontentement dont le mot d'ordre exige «qu'ils dégagent tous», 20 ans de règne soufflant le chaud et le froid.

Le mouvement de contestation qui s'est mis en marche en Algérie depuis le 22 février est-il une surprise ? Quelles sont les sources de ce mécontentement dans un pays qui s'était distingué en ne basculant pas dans le sillage des «printemps arabes» en 2011 ?

Installé à la tête du pays depuis la fin de la «décennie noire» qui a profondément traumatisé la population, l'ancien président Abdelaziz Bouteflika a réussi le record de garder le pouvoir 20 années durant. 

Au moment de son investiture en 1999, après des dizaines de milliers de morts et des milliers de disparus dans une sorte de guerre civile, la population n'aspirait qu'à retrouver la paix et la stabilité.

Mais ce désir dominant d'apaisement n'a pas empêché la population de protester régulièrement contre la situation économique dans laquelle était plongées les couches les plus précaires. Ainsi, pendant les 20 ans de règne, de nombreux mouvement de protestations, parfois sous forme d'émeutes ont éclaté un peu partout dans le pays pour protester contre le prix du gaz, de l'électricité, et la difficulté d'accéder au logement. Mais, curieusement, ces mouvements n'ont pas été soutenus par les partis politiques d'opposition. «Ils ne se sont pas fait les porte-voix de la réalité dénoncée par les petites gens», explique Mohamed Bouhamidi, professeur de philosophie et blogueur, interrogé par RT France. 

Pour cet ancien militant du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS), ces mouvements de contestation n'ont pas pris une grande ampleur car, parallèlement, il existait des motifs de contentement, comme la mise en place d'un crédit automobile, avec deux millions de voitures qui sont entrées en Algérie, et la création l'Agence pour l'amélioration et le développement du logement (AADL) chargée depuis 2001 de l'exécution d'un programme d'habitat sous forme de location-vente à l'endroit des citoyens possédant un revenu moyen. Plus tard, des prêts à la création d'entreprise délivrés par l'Agence nationale de soutien à l'emploi des jeunes (ANSEJ) ont également fait leur petit effet.

«Tous ces dispositifs, additionnés à la généralisation du confort, avec notamment l'accès à l'eau, ont fait que le système mis en place par le président Bouteflika a très bien fonctionné jusqu'à 2011», se souvient Mohamed Bouhamidi.

Lors de l'éclatement de ce qu'on a appelé le printemps arabe qui a vu des manifestations d'ampleur se propager en Syrie, en Egypte, en Tunisie et en Libye en 2011 avec les conséquences que l'on connaît, la mayonnaise n'a pas pris en Algérie. La raison de cet insuccès échappe aux observateurs. D'aucuns estiment que les Algériens, sans alternative politique, n'avaient pas envie de se lancer dans une aventure à l'aveugle alors que le pays commençait à peine à émerger du chaos dans lequel les années 1990 l'avaient plongé.

Pourtant, comme se souvient Mohamed Bouhamidi, «il y a eu des tentatives d'importer le printemps arabes avec le rassemblement de différentes organisations et ONG comme la Ligue des droits de l'homme, etc. et la création de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) [en 2011]».

D'autre part, Saïd Saadi, le leader du parti Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), avait lancé dans la foulée des manifestations tous les samedis, immédiatement soutenues par le président américain Barak Obama. «Cette opposition qui va à la rencontre de l'ambassadeur des Etats-Unis à Alger, comme l'ont révélé les câbles WikiLeaks, le peuple n'en voulait pas non plus», estime le philosophe. De plus, selon lui, «l'écrasante majorité des partis d'opposition, n'ont jamais critiqué l'option du néolibéralisme tout en exploitant le mécontentement social». 

«La totémisation du président, inacceptable»

D'autre part, le népotisme, la corruption, le train de vie des oligarques et de leurs enfants, dont les frasques étaient connues de la population, ont entraîné un lourd sentiment d'amertume dans la société. «Au bout d'un moment, les gens se disaient que le pouvoir était totalement déconnecté de la réalité des gens. "Ils nagent dans un fleuve, et nous dans un autre fleuve", avaient-ils coutume de dire», raconte Mohamed Bouhamidi.

Déjà, le quatrième mandat du président Bouteflika, remporté en 2014, a eu du mal à être accepté par la population depuis que sa santé avait été considérablement diminuée par un AVC en 2013. L'annonce du 5e mandat début 2019 a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

«Quand le FLN a commencé à se balader avec le cadre de Bouteflika, ça a été le comble», raconte Mohamed Bouhamidi. En effet, ne craignant pas d'ajouter le grotesque au pathétique, des dirigeants du FLN en meeting à Alger le 9 février pour annoncer la candidature du président malade, ont offert un tableau encadré au... cadre de Abdelaziz Bouteflika. «Les gens n'ont pas accepté cela. C'est totémique, une forme dégénérée et inacceptable du souverain-marabout», explique le professeur de philosophie. 

Aujourd'hui, ce système avec ses tenants et ses opposants est rejeté massivement par la population. Les Algériens manifestants veulent du sang neuf et des institutions assainies. Pour Mohamed Bouhamidi, la tâche est ardue. «Dire : "Ils dégageront tous !", ne sert à rien si on ne met pas à plat ce système inique. Concessions agricoles faramineuses, financement des oligarques, beaucoup de choses sont cachées au peuple».

A ce sujet, l'idée d'une Assemblée constituante est réclamée par beaucoup de personnes mobilisées dans le cadre de ce grand mouvement de protestation. L'idée de mettre en place une démocratie participative avec le contrôle permanent des citoyens fait son chemin en Algérie.

Meriem Laribi

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