Ecoutes téléphoniques de Daesh : Ankara a laissé faire les activités des terroristes à la frontière

Source: Reuters

Des milliers de membres de Daesh ont traversé la frontière syrienne à l’aide de contacts en Turquie, révèlent des conversations téléphoniques enregistrées par les forces turques, et transmises aux médias par le député d’opposition Erem Erdem.

Les transcriptions de conversations téléphoniques de Ilhami Bali, bien connu au sein du groupe islamique Daesh et suspecté d’avoir participé à l’attentat à la bombe d’Ankara en mars 2016 et celui dans la ville à majorité kurde de Suruç en juillet 2015, détaillent le manque de contrôle le long de la frontière turco-syrienne. La frontière de 98 kilomètres de long possède seulement deux points de passages, les points d'entrée, à Jarablus et Al Raï côté syrien, et Gaziantep et Kilis côté turc.

Sous la pression de la communauté internationale d’imposer un contrôle plus strict aux frontières afin d’arrêter l’afflux de combattants djihadistes en Syrie, Ankara a érigé des murs aux points de passage clés, mais en vain, comme le révèlent les données de surveillance du département de sécurité de la Municipalité d'Ankara.

C’est le député d’opposition du Parti républicain du peuple (CHP) Erem Erdem qui a donné aux journalistes les retranscriptions et qui fait face aujourd’hui à une chasse aux sorcières de la part du gouvernement d’Erdogan autour de ses accusations concernant une énorme opération de dissimulation d’activités de Daesh sur le sol turc.

Dossier sur Erem Erdem

Tandis que les rapports journaliers montrent que l’armée turque a appréhendé 961 membres de Daesh de 57 pays en 2015, la réalité exposée par Erem Erdem montre que des milliers de combattants de Daesh et leur famille traversent la frontière turque depuis la Syrie quotidiennement. Et même ceux qui sont arrêtés du côté turc sont bien souvent libérés dans la foulée.

Plusieurs documents suggèrent par exemple que les coordinateurs de Daesh ont aidé environ 1 400 personnes à traverser la frontière turque du 22 septembre au 17 octobre. Dans une des conversations téléphoniques, Ilhami Bali a demandé à son interlocuteur prénommé Erkek, qui selon les enregistrements aide à faire passer clandestinement les gens, le nombre exact de personnes qu’il a déjà aidé.

La colère de Bali

D’autres conversations entre les deux hommes démontrent que Bali n’était pas satisfait des performances d’Erkek, ce dernier ayant échoué à aider des membres de Daesh à traverser la frontière.

«Les as-tu fait passer ?», s’est adressé Bali à Erkek, qui lui a répondu qu’il n’était pas celui en charge du groupe en question.

«Quoi ? Est-ce que c’est toi le responsable de leur arrestation ? Ne me mens pas ! Ne me mens pas ! Dix-huit personnes ont traversé la frontière la nuit dernière. Quinze d’entre elles ont été arrêtées lorsque tu as essayé de les aider», s’est exclamé Bali.
«Ecoute-moi, je t’ai prévenu», a-il ajouté, perdant son sang-froid. «Si j’entends un jour que tu essayes de nouveau à faire passer nos hommes, je vais venir chez toi et te tuer. Je vais te faire sauter la tête dans ton sommeil».

Comment les détenus échappent à la justice
Cependant, comme le montrent les conversations, des agents de Daesh du côté turc de la frontière aident ceux qui ont été appréhendés par l’armée turque à se soustraire à la justice.

Certaines conversations confirment que ceux qui ont été arrêtés ont été libérés peu de temps après grâce aux connexions de Daesh avec les postes de police.

«Le mec de la gendarmerie m'a appelé et a dit qu'ils étaient dans la voiture du contrebandier», a signalé Bali à Erkek dans une conversation sur un groupe détenu à la frontière. «Appelle ce mec. Les gens qui ont été arrêtés aujourd'hui sont au poste de gendarmerie. Peut-être il peut faire quelque chose… la Gendarmerie les a arrêté. S’ils peuvent les libérer, ils doivent le faire».

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Les soins médicaux

Les entretiens de Bali avec un autre agent de Daesh, Mustafa Demir, offre la preuve évidente que le groupe terroriste passe en contrebande ses combattants en Turquie afin de les faire soigner.

«Vous connaissez Abu Abdella Garip, qui s’occupe des blessés ? Ali Mantara va bientôt arriver. Il va apporter un frère. Il vous appellera dès son arrivée. Prend les numéros et envoie-les à l’administration [de la frontière]. Ils prendront bien soin d’eux», a indiqué Mustafa Demir à Bali.

«Où dois-je emmener Abdullah Garip, qui aide à faire passer les blessés ? Dois-je l’emmener à la madrasa [école coranique]? », a requis Bali.

«Envoyez-les à la madrasa, appelez Ebu Abdallah et dites-lui que cinq personnes sont avec Garip Geli... et qu'il doivent écrire leur nom», a-t-il répondu à son interlocuteur.

Dans une autre conversation, Erkek a demandé à Bali ce qu’une personne blessée doit faire lorsqu’elle arrive en Turquie. Bali lui a conseillé de s’adresser à l’administration. «Je ne sais pas vraiment. Cela n’a rien à voir avec nous», a-t-il précisé. «Dis-lui qu’ils doivent aller à l’administration frontalière là-bas».

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