Assaut de Saint-Denis : malgré les trois condamnations, des victimes déplorent des zones d'ombre

Assaut de Saint-Denis : malgré les trois condamnations, des victimes déplorent des zones d'ombre© Benoit Tessier Source: Reuters
Des policiers du RAID pendant l'assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015 (image d'illustration).

Plus de trois ans après les attentats qui ont frappé Paris et Saint-Denis, des victimes collatérales des djihadistes ne sont toujours pas indemnisées, à l'instar du Collectif du 18 novembre. Certaines victimes s'interrogent sur des zones d'ombres.

Lors de l'annonce du délibéré dans le jugement en appel de Jawad Bendaoud (surnommé «le logeur»), Mohammed Soumah et Youssef Aït Boulahcen (dit Assalam) le 29 mars, certaines parties civiles présentes au tribunal à Paris ont évoqué un sentiment de soulagement, mais n'ont pas manqué de faire part de leur amertume.

C'est le cas de Bley Bilal Mokono. Blessé au Stade de France, l'ancien boxeur a confié à RT France qu'il passait encore des nuits très agitées : «Je dors très mal depuis les attentats, alors je me pose beaucoup de questions la nuit. Les enquêteurs ont fait un très grand boulot et je leur fais confiance, mais après en avoir parlé avec eux, j'ai le sentiment qu'il y a des personnes qui n'ont pas été entendues dans ce dossier. J'ai du mal à me faire à l'idée que ces tocards aient pu arriver jusqu'à une première planque à Aubervilliers, où ils ont été repérés, puis rejoindre Saint-Denis. Pourquoi vont-ils là alors qu'il a été établi qu'Abdelhamid Abaaoud voulait frapper à la Défense, à l'autre bout de Paris ? En allant à Saint-Denis, il devait savoir que c'était fini pour lui. Pourquoi ce choix du 48, rue de la République à Saint-Denis ? J'ai l'impression que certains courent toujours. Tant qu'il y aura des zones d'ombre et des questions en suspens, on laissera de l'espace pour le doute, pour la théorie du complot. Pour moi, c'est ça le danger. Il faut absolument éviter cela.»

Physiquement affaibli par l'attentat du Stade de France au cours duquel il a été blessé et cloué dans son fauteuil électrique, Bley Bilal Mokono mène des missions de sensibilisation à la citoyenneté dans les lycées et se bat pour éviter le basculement idéologique qui menace les populations les plus fragiles : «Le procureur François Molins avait parlé de "néophytes" en évoquant les terroristes du 13-Novembre. J'ai beaucoup de respect pour cette parole, parce qu'elle rappelle que ces tueurs n'ont pas de vraies convictions. Dans certaines familles de banlieue à l'heure actuelle, ce sont les valeurs anti-système et de rejet qui dominent. Ces jeunes-là vont se chercher une cohérence avec l'islam, mais le Coran, moi, je le connais bien et le djihad auquel croient certains, il n'est nulle part. Donc, il faut condamner les délinquants et les fanatiques, mais il faut aussi dire que ce sont deux situations différentes. Il faut être capable de faire la distinction.»

Bely Bilal Mokono confie son inquiétude : «Aujourd'hui, on a des jeunes qui disent "je ne suis pas Charlie" et qui ont refusé de se lever pendant la minute de silence en classe en 2015. Certains d'entre eux vont se radicaliser et si un jour ça pète, ils basculeront dans la violence. Alors il faut apporter des réponses et admettre qu'on s'est trompés, essayer de corriger. Il faut partir dans la bonne direction pour éviter les sentiments d'injustice et d'impunité. Il nous appartient de construire l'avenir. Notre pays doit redorer son blason en ce sens.»

J'ai l'impression que certains courent toujours. Tant qu'il y aura des zones d'ombre, on laissera de l'espace pour la théorie du complot

A ce titre, le grand gaillard, qui fut également garde du corps de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, se réjouit toutefois du verdict du 29 mars : «La justice a envoyé un signal en condamnant Jawad et les deux autres, elle montre qu'elle protège les victimes, elle montre que la France est là et que si on s'approche des fanatiques terroristes, elle prend des sanctions exemplaires.»

Bley Bilal Mokono établit également une distinction entre les trois accusés condamnés le 29 mars : «Jawad Bendaoud et Mohammed Soumah [coaccusés pour recel de terroristes à Saint-Denis et jugés coupables en appel], ce sont des guignols, en revanche, j'estime que Youssef Aït Boulahcen [frère d'Hasna décédée dans l'assaut de Saint-Denis et cousin d'Abdelhamid Abaaoud, cerveau des attentats] est un radicalisé qui a été arrêté à temps.»

De fait, c'est à l'encontre de ce dernier que le parquet avait requis la peine la plus sévère en première instance pour «non-dénonciation de crimes terroristes» et, si les provocations médiatisées de Jawad Bendaoud ont beaucoup retenu l'attention, il avait été estimé par plusieurs acteurs du procès que Youssef Aït Boulahcen avait en réalité le profil le plus inquiétant parmi les trois coaccusés.

L'intéressé a nié tout lien avec le terrorisme islamiste, mais lors d'une instance précédente, Samia Maktouf, avocate de plusieurs parties civiles, avait notamment dit de lui : «C'est quelqu'un de dangereux. Il a un profil qui me rappelle celui de Mohamed et d'Abdelkader Merah, ou des frères Kouachi. Il a grandi dans un milieu raciste, antisémite, violent. On ne peut pas le laisser dehors.» Dont acte, puisque cet ambulancier de 26 ans a été condamné à quatre ans de prison ferme avec mandat de dépôt le 29 mars.

Le jeune homme et sa sœur, Hasna, sont bien au cœur de la cavale des deux terroristes Abdelhamid Abaaoud (leur cousin) et Chakib Akrouh, puisque c'est la mise sur écoute de cette femme qui a permis la neutralisation des tueurs du commando des terrasses qui avaient frappé sur le canal Saint-Martin à Paris le 13 novembre 2015. Après être entrée en contact avec son cousin, elle a échangé une vingtaine de fois par téléphone avec son frère Youssef, alors qu'elle cherchait une planque pour les deux complices qui s'étaient terrés sur un talus végétalisé en contrebas de l'autoroute A86 à Aubervilliers. Le 16 novembre, une surveillance vidéo puis une filature policières se mettent en place. Abaaoud porte une veste fermée qui laisse augurer un gilet explosif et qui pousse les autorités à attendre. Le 17 novembre au soir, le trio est suivi alors qu'il monte dans un taxi en direction de Saint-Denis. Les trois individus arrivent rue du Corbillon à Saint-Denis dans l'immeuble qui forme un angle avec le 48 rue de la République. Le Raid, groupe d'intervention de la police, épaulé par la Brigade de recherche et d'intervention (BRI), passe à l'action dans la nuit peu après 4 heures du matin.

Ils ne savaient pas pourquoi ils continuaient à tirer

En ce qui concerne les zones d'ombre, ce sont les détails de cet assaut que peine à s'expliquer Salima, propriétaire d'un appartement au 48 rue de la République et membre du Collectif du 18 novembre, contactée par RT France : «Avec le procès, nous avons enfin été reconnus comme victimes du terrorisme, mais nous aimerions à présent savoir si le contexte politique de cet assaut a pesé dans la balance. Fallait-il autant tirer ? Etait-il bien nécessaire d'attendre que les terroristes arrivent dans notre immeuble pour les neutraliser ? Pourquoi ne pas avoir évacué les résidents de l'immeuble plus tôt ? Pour nous, ça a été un choc de découvrir qu'ils avaient été suivis pendant plus d'une journée, depuis Aubervilliers jusqu'à chez nous.»

Maigre avantage, la constitution d'un collectif a aussi permis à ses membres de mener une enquête parallèle à celle des autorités. Ainsi, si l'information selon laquelle Hasna Aït Boulahcen voulait sortir de l'appartement après le début de l'assaut ne figure pas dans le rapport que le Raid a remis aux magistrats antiterroristes, selon les informations du journal Le Monde à l'époque, les habitants de l'immeuble qui étaient présents l'ont bien entendue crier : «Boulahcen voulait sortir pour se rendre, elle hurlait. Et ça, ce n'est pas un seul témoignage qui le dit, c'est une information recoupée avec plusieurs membres du collectif qui l'ont entendue. De même, ils sont plusieurs à avoir entendu des membres des forces de l'ordre demander des ordres. Ces professionnels aguerris ne comprenaient pas pourquoi ils continuaient à tirer alors qu'ils ne voyaient plus de menace en face. Mais on leur a manifestement ordonné de continuer à tirer. Comment ont-ils pu faire courir un tel risque aux civils ?»

11 tirs des djihadistes... Au moins 1 500 côté police

De fait, cet assaut est considéré comme un succès dans la mesure où les assassins ont été neutralisés, bien que d'un point de vue opérationnel, le succès soit plus relatif : selon les procès-verbaux qu'avait pu consulter Mediapart pour une enquête, les djihadistes n'ont tiré qu'à 11 reprises, tandis que quelque 1 576 munitions des forces de l'ordre ont été «retrouvées dans les parties communes de l'immeuble», selon Mediapart. Un autre article de 20 Minutes faisait quant à lui état de 5 000 tirs de la part des policiers. Dans un entretien accordé au journal Le Figaro, Jean-Michel Fauvergue, patron du Raid, a également évoqué l'emploi d'une «vingtaine» de grenades : «On décide alors de travailler à la grenade de 40mm. C'est une grenade qui contient 40 grammes d'explosif et qui sert à assourdir et à sidérer les assaillants. On en jette une vingtaine.»

Il a ensuite été établi que les deux terroristes avaient en réalité été tués dans l'explosion de la ceinture de Chakib Akrouh. Hasna Aït Boulahcen, elle, est morte asphyxiée dans les décombres.

Des anciens résidents du 48 se sentent livrés à eux-mêmes

Salima, du Collectif du 18 novembre, regrette une forme de double peine et considère que les habitants et propriétaires du bâtiment ont été traités comme «des victimes de seconde zone» : «La ville de Saint-Denis essaie de nous exproprier à un vil prix depuis l'assaut. Mais c'est une spoliation pure et simple, c'est obscène. Le tableau a été noirci à dessein et les habitants ont parfois été traités comme des complices potentiels. Mais parmi les membres du collectif, 20% à 30% ne s'en sont pas du tout remis. Ils ont vécu une scène de guerre. Certains ont développé des maladies typiques du syndrome du stress post-traumatique. Ils n'ont plus de boulot, ils sont dépressifs, diabétiques, en surpoids, ils vivotent grâce à leurs familles bien souvent et beaucoup ne dorment pas, se bousillent aux médicaments. Les enfants qui ont vécu cela ne s'en remettent pas bien non plus. Sur le plan psychologique, ils n'ont pas été accompagnés comme il l'aurait fallu et rencontrent des problèmes comportementaux dans certains cas. Ils ne sont pas pris en charge comme les victimes du 13-Novembre, par exemple.»

Les prochaines étapes pour ces victimes du 18 novembre semblent bien éloignées encore, car «le temps judiciaire est très long», comme l'a déploré Salima, qui explique que les copropriétaires ne sont toujours pas indemnisés, plus de trois ans après les faits. Le dossier d'indemnisation semble progresser à petits pas et le premier rendez-vous à la chancellerie a eu lieu fin 2018. «La mairie de Saint-Denis veut surtout nous exproprier pour insalubrité et on doit se battre contre cela, systématiquement», lâche Salima, amère, mais combative, en assurant qu'elle commence seulement à retrouver une existence normale.

Après publication de l'article de RT France, la ville de Saint-Denis a réagi et tenu à faire valoir que l'indemnisation des victimes revenait intégralement à l'Etat du fait de l'assaut et un attaché de la mairie a précisé : «Dire qu'on spolie, c'est totalement faux. On nous fait passer pour des monstres alors qu'à notre sens, nous considérons avoir fait un énorme boulot pour le 48 [rue de la République]. Par ailleurs, nous ne nous occupons pas directement des dossiers. C'est un intermédiaire qui gère cet aspect. Ce que nous avons fait, c'est faire en sorte que des propriétaires occupants puissent retrouver un logement le plus vite possible. Dans certains cas, les rachats ont été faits à un prix bien supérieur à la valeur réelle de ces biens qui étaient devenus insalubres. C'était une action humanitaire de notre part, alors que c'est l'Etat qui aurait dû rendre des comptes dans ce dossier !»

Youssef Aït Boulahcen et Jawad Bendaoud ont écopé de quatre ans de prison chacun, tandis que le troisième prévenu, Mohamed Soumah, complice du logeur, n'avait pas fait appel de sa première condamnation pour une peine de prison de cinq ans en première instance. Ils sont également condamnés solidairement à indemniser des dizaines de parties civiles... Une peine «symbolique» pour Bley Bilal Mokono, qui pour sa part se demande même si elle sera appliquée un jour.

Antoine Boitel

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