A Fleury-Mérogis, la maison d'arrêt des femmes peine à gérer ses détenues djihadistes

A Fleury-Mérogis, la maison d'arrêt des femmes peine à gérer ses détenues djihadistes© Agnes COUDURIER Source: AFP
Vue d'ensemble de l'espace pour enfants à la prison de Fleury-Mérogis lors d'une visite du garde des Sceaux en janvier 2018, illustration

A Fleury-Mérogis, dans le quartier des femmes, la situation s'envenime et certaines détenues ont à présent peur des 20 femmes incarcérées pour terrorisme. Suicides, violences : le personnel pénitencier, à bout de souffle, lance un appel au secours.

«L'administration voit nos problèmes, mais on ne nous donne pas les moyens nécessaires» : au micro de RT France, le secrétaire régional d'Ile-de-France de la CGT pénitentiaire, Ambroise Koubi, tire la sonnette d'alarme, mais il a manifestement l'impression de prêcher dans le désert.

La prison de Fleury-Mérogis où travaille ce syndicaliste en tant que surveillant se trouve pourtant au cœur de l'actualité : un article de France Inter met en avant les problèmes posés par l'incarcération de femmes condamnées pour des faits de terrorisme. A en croire la radio du service public, certaines d'entre elles «terroriseraient» les autres prisonnières. D'après les confidences d'Ambroise Koubi, les violences sont également subies par le personnel de la prison, parfois directement pris pour cible.

De fait, sur les 290 détenues de cette maison d’arrêt pour femmes, une vingtaine sont incarcérées en tant que TIS (terroristes islamistes, selon le vocable de l'administration pénitentiaire), alors qu'elles ne sont qu'une cinquantaine sur la totalité des établissements du territoire français. Une surreprésentation des femmes djihadistes à Fleury-Mérogis donc. Or, le personnel de l'institution pénitentiaire, à bout de souffle, tire la langue et pointe le manque cruel de moyens au regard de l'ampleur de la tâche à accomplir.

Le garde des Sceaux, Nicole Belloubet, s'était justement rendue à la maison d'arrêt des femmes de Fleury-Mérogis en janvier 2018 pour annoncer la volonté du gouvernement d'installer un téléphone dans chaque cellule. Il s'agissait, selon elle, de lutter contre le trafic de téléphones portables, «d'apaiser les tensions» et de favoriser «la réinsertion, en maintenant les liens familiaux». 

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Quelques mois plus tard, l'idée d'un apaisement pourrait prêter à sourire, si l'enjeu n'était pas si grave. Ambroise Koubi du syndicat CGT pénitentiaire n'a pas mâché ses mots à cet égard, lors de l'interview qu'il a accordé à RT France.

RT France : Pouvez-vous nous décrire l'ambiance au quartier de femmes de Fleury-Mérogis ?

Nous avons une vingtaine de détenues radicalisées dans un quartier spécialisé. En raison de leurs profils spécifiques, tous leurs mouvements doivent être accompagnés, mais nous n'avons pas assez d'agents pour accomplir correctement cette tâche. Alors la prise en charge est trop légère, notamment à la nursery [le lieu où les détenues peuvent rencontrer leurs enfants] où on sent que ces détenues sont difficiles à gérer. Par ailleurs, l'infrastructure limitée fait qu'elles n'ont pas assez d'activités, alors elles tournent en rond.

L'administration voit nos problèmes mais on ne nous donne pas les moyens nécessaires

RT France : Qu'en est-il des violences entre les détenues de droit commun et les femmes incarcérées pour terrorisme ?

Il faut comprendre que certaines de ces détenues terroristes ne cessent de se mettre dans une logique d'agression et de violence et que certaines passent à l'acte. Un surveillant a été agressé encore la semaine dernière par une radicalisée. Le problème, c'est que nous n'avons pas de quartier disciplinaire ni d'isolement pour les femmes détenues à Fleury-Mérogis. Lorsqu'il y a des violences, nous devons organiser un transfert pour la prison de Fresnes qui dispose de telles installations.

RT France : Qu'en est-il du service de renseignement pénitentiaire qui est censé suivre ce type de débordements ?

Il y a effectivement un service de renseignement, mais il ne partage pas les informations avec nous. C'est-à-dire que nous savons que certaines détenues arrivent après des faits de terrorisme, mais nous ne savons pas dans quelles conditions. Nous fournissons pourtant des informations, mais nous n'avons pas de retours. Nous ne sommes au courant de rien. Nous savons seulement qu'elles sont terroristes. Nous ne sommes pas non plus impliqués lors des commissions interdisciplinaires.

C'est également le cas lors des débordements à la maison d'arrêt pour hommes d'ailleurs. Un collègue a récemment été la cible d'une attaque de la part d'un radicalisé qui lui a porté un coup de lame au visage. Ce détenu avait plusieurs fois annoncé son passage à l'acte avant de le commettre. La situation durait depuis plusieurs mois et le service médical, ainsi que la hiérarchie, étaient au courant. Mais ils n'ont pas réagi.

Il faut que les ministères de la Santé et de la Justice collaborent et trouvent des solutions à cet égard, car dans nos prisons, il y a des détenus qui n'ont pas leur place et qui devraient être pris en charge dans des centres psychiatriques fermés. Quand nous faisons remonter ce type d'informations, nous voudrions des prises en charge appropriées.

RT France : Mais vous n'êtes pas écoutés par la hiérarchie ?

Non seulement nous ne sommes pas entendus, mais de surcroît, nous ne savons pas ce qui advient après nos signalements. Alors quand ils passent à l'acte, nous ne pouvons que pointer les manquements. Le fait que le quartier d'isolement pour femmes soit constamment en travaux depuis 2014, et donc inopérant, fait partie de ces manquements.

RT France : Quelles revendications voulez-vous porter dans vos prochaines luttes syndicales ?

Nous voulons surtout faire valoir le diagnostic suivant : aujourd'hui à Fleury-Mérogis, personne ne peut ignorer les suicides, les tentatives de suicides et les décès. La situation a encore empiré depuis les mouvements sociaux du mois de janvier 2018. Il y a un malaise ici. Nos prisons craquent, tout simplement.

On a déjà eu deux suicides de surveillants ce mois-ci à Fleury, un homme et une femme. Une administrative a également tenté de mettre fin à ses jours. L'administration voit nos problèmes mais on ne nous donne pas les moyens nécessaires. Nous avons également subi des sanctions financières en tant que salariés. Confrontés à ce mal-être, certains collègues doivent être placés en arrêt maladie par leur médecin. Mais l'administration, ils s'en foutent, ils retiennent ces jours sur le salaire. Quand à la fin du mois, il y a 1 300 euros au lieu de 1 600 euros sur la feuille de paie, on dépose un recours, mais la réparation, quand viendra-t-elle ? Ça prendra des mois ! Cette situation est inadmissible.

Antoine Boitel

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