La campagne très mémorielle d'Emmanuel Macron : commémoration ou récupération ?

La campagne très mémorielle d'Emmanuel Macron :  commémoration ou récupération ? Source: Reuters
Emmanuel Macron au mémorial de la Shoah, le 30 avril dernier

Alors que le second tour approche, Emmanuel Macron a enchaîné trois commémorations en quatre jours, profitant de chacune d'entre elles pour marteler son opposition à l’extrémisme, qu'il associe plus ou moins implicitement au Front national.

Hommages, commémorations, symboles... Emmanuel Macron semble avoir décidé de donner un ton très solennel à sa campagne de deuxième tour, jouant la carte du rempart contre «l’extrémisme de Marine Le Pen». L'objectif est évident : assimiler le Front national à la xénophobie et au racisme en convoquant le spectre du nazisme, tout en cultivant une image de président de la République en s'affichant lors d'événements symboliques.

Le 28 avril, le candidat d'En Marche! s'est rendu à Oradour-sur-Glane (Haute Vienne), lieu emblématique de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France depuis le massacre qu'y commirent des SS en juin 1944. Emmanuel Macron, a tenu à s'y exprimer publiquement : «Décider de ne pas se souvenir c'est prendre le risque de répéter l'Histoire», a-t-il déclaré, faisant une allusion à peine voilée à sa concurrente, dont il a rappelé qu'elle appartenait à «l'extrême droite française la plus radicale».

L'ancien ministre de l'Economie de François Hollande s'est également rendu au Mémorial de la Shoah à Paris, le 30 avril. De nouveau, il a tenu des propos dans lesquels beaucoup ont vu une référence à la nomination éphémère de Jean-François Jalkh en tant que président par intérim du FN, contraint à la démission après avoir été accusé de propos négationnistes. «Nous avons aujourd'hui un devoir qui est double. Le devoir de mémoire et le devoir que cela n'advienne plus jamais, en acceptant en rien l'affaiblissement moral qui peut tenter certains, le relativisme qui peut en tenter d'autres, le négationnisme dans lequel certains trouvent refuge, parce que ce qui s'est passé est inoubliable, est impardonnable, ça ne doit plus jamais advenir», a-t-il déclaré.

Troisième commémoration en quatre jours : le 1er mai, alors que différentes manifestations avaient lieu un peu partout dans le pays, Emmanuel Macron a décidé de rendre hommage à Brahim Bouarram, Marocain de 29 ans assassiné le 1er mai 1995 par des skinheads proches du Front national. La commémoration de sa mort ne suscite pas d'habitude une telle attention médiatique : l'an passé, Anne Hidalgo, maire de Paris, comptait parmi les seules figures politiques à s'être déplacées pour commémorer ce meurtre considéré par ses opposants comme révélateur de l’extrémisme du FN. Campagne présidentielle oblige, le candidat d'En Marche! avait convié les caméras et s'est affiché aux côtés de Bertrand Delanoë, ancien maire de Paris et fidèle soutien d'Emmanuel Macron, ainsi que du fils de Brahim Bouarram, âgé de neuf ans au moment des faits. Il a affirmé qu'il «n'oubliait rien» du passé du FN, dont «les racines extrémistes restent vivaces». Un peu plus tôt, Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise qui a refusé d'appeler à voter pour Emmanuel Macron, avait lui aussi rendu hommage à Brahim Bouarram, prenant soin de ne pas croiser le candidat d'En Marche!.

Communication politique ou «récupération obscène» ? 

S'il n'est pas inhabituel que des responsables politiques en campagne profitent de commémorations historiques pour faire passer un message, rares sont ceux à l'avoir fait de manière aussi insistante qu'Emmanuel Macron. Par essence délicates, les questions ayant trait à la mémoire suscitent souvent des réactions lorsqu'elles sont employées à des fins de communication politique. 

Si, dans l'entourage du candidat, on souligne la pertinence de ces déplacements par rapport au calendrier (le 30 avril était par exemple la Journée du souvenir des victimes de la déportation), certains s'offusquent d'une politisation de la mémoire. Le philosophe Alain Finkielkraut, après la visite d'Emmanuel Macron au mémorial de la Shoah, a ainsi dénoncé une récupération politique. «On ne peut pas faire de l’extermination des juifs un argument de campagne. Les morts ne sont pas à disposition. Le devoir de mémoire dont on parle tant, consiste à veiller sur l’indisponibilité des morts», a-t-il déclaré sur les ondes de la radio RCJ le même jour. 

Le journaliste André Bercoff a également qualifié de «récupération obscène» la succession d'hommages rendus par le candidat d'En Marche! en quelques jours, précisant que cela ne signifiait pas pour autant qu'il soutenait le Front national.

Le 1er mai, lors de son discours annuel devant la statue de Jeanne d'Arc à Paris, Jean-Marie Le Pen a qualifié de «tournée des cimetières» la tournure prise par la campagne de l'entre-deux-tours d'Emmanuel Macron. De la même manière, les proches de Marine Le Pen critiquent le choix de leur adversaire d'axer sa campagne sur le souvenir pour «instrumentaliser la souffrance des victimes», comme le dénonce Nicolas Bay, cadre du FN.

Tandis qu'un sondage Ifop-Fiducial donne pour la première fois Emmanuel Macron sous la barre des 60% d'intentions de vote pour le second tour, sa campagne peine à rassembler, notamment en raison d'un «front républicain» bien moins unanime et inconditionnel qu'en 2002. Alors que Marine Le Pen est parvenue à obtenir un accord entre son parti et Debout la France, le mouvement politique de Nicolas Dupont-Aignan, la stratégie de re-diabolisation du FN entreprise par Emmanuel Macron suffira-t-elle à garantir la victoire «large et nette» que souhaite le candidat d'En Marche! ?

Lire aussi : De Cohn-Bendit à BHL, ces 5 héritiers de la génération mai 68 qui se sont mis en marche pour Macron

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.