Le Drian invite le prince héritier saoudien à faire ses emplettes en France début 2018

Le Drian invite le prince héritier saoudien à faire ses emplettes en France début 2018© BANDAR AL-JALOUD / Saudi Royal Palace / AFP
Le Drian et Mohammed Ben Salmane

La quai d’Orsay attend beaucoup de la visite annoncée du nouvel homme fort d’Arabie saoudite. Mais, malgré un soutien sans faille à la monarchie wahhabite dans les dossiers moyen-orientaux, les résultats sont pour le moment décevants.

«Nous sommes impressionnés par les réformes que vous menez aujourd'hui dans le cadre de la Vision 2030 qui porte un plan ambitieux de développement socio-économique pour le royaume», a déclaré le 16 novembre Jean-Yves Le Drian à Riyad. Le ministre français des Affaires étrangères participait à un forum sur la jeunesse et l’innovation organisé par MiSK, la fondation philanthropique du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed Ben Salmane, fils du roi, dont la visite à Paris prévue début 2018, a été annoncée.

Agé de 32 ans, celui qu'on surnomme «MBS» est aujourd’hui vice-Premier ministre du Royaume et ministre de la Défense, le plus jeune au monde. Il a la main sur les contrats d’armement et préside aussi le Conseil économique et de développement. Depuis la gigantesque purge du 4 novembre lors de laquelle il a fait arrêter des dizaines de princes, ministres et hommes d’affaires du pays, il contrôle quasiment tous les leviers du pouvoir.

Pendant sa visite à Riyad, Jean-Yves Le Drian a déclaré en conférence de presse avec son homologue saoudien Adel al-Jubeir : «Nous avons défini une méthode pour permettre à la France d'accompagner, dans le domaine économique en particulier, les réformes ambitieuses de la Vision 2030». Une référence au vaste programme de diversification de l'économie saoudienne très dépendante du pétrole dont les cours ont chuté ces dernières années, présenté en 2016 par le prince héritier.

Le spectre d’un contrat à 10 milliards de dollars jamais signé


A l’AFP, le ministre français des Affaires étrangères a en outre révélé qu’une «feuille de route [de] projets, prospects et de perspectives d'accords» allait être définie en vue de la visite du prince héritier. Parmi les secteurs concernés figureraient le naval, l'énergie et les transports. Celui qui était ministre de la Défense sous la précédente mandature, a en revanche été discret sur les perspectives de ventes d’armements. 


Selon le dernier rapport de la Défense, sur la période 2007-2016, la France a vendu à l’Arabie saoudite pour près de 12 milliards d’euros d’armement devant le Qatar (8 milliards d’euros). Mais, après un pic des commandes en 2014, celles-ci se sont effondrées depuis. On peut supposer que Jean-Yves Le Drian fera son possible pour faire progresser le programme Sawari 3, d'armement de la flotte saoudienne, dont les deux pays ont commencé à parler il y a plus de dix ans. A l’origine Sawari 3  prévoyait l’achat groupé, pour la marine saoudienne de six frégates et cinq à six sous-marins, un programme à 10 milliards d’euros au bas mot. Mais il n’a jamais abouti. Pour Pierre Conesa, haut fonctionnaire retraité, ancien administrateur civil de la défense et auteur de Dr Saoud et Mr Jihad (Robert Laffont, 2016, préface d’Hubert Védrine), c’est à cause de cette vague promesse que la France et l’Arabie saoudite entretiennent «une relation perverse»


La France huitième fournisseur de l’Arabie saoudite

Avec un PIB de 653 milliards de dollars en 2015, l’Arabie Saoudite (31 millions d’habitants dont 10 millions d’étrangers) est la première puissance du Golfe. C’est aussi le seul pays arabe à faire partie du G20 et, malgré une baisse de ses réserves de devises de 26% en deux ans, l'Arabie saoudite, dispose toujours selon une étude du Crédit agricole de 500 milliards de dollars en avril 2017. 

L’Arabie saoudite est aussi le premier partenaire économique de la France dans le Golfe. Mais cette position masque une réalité bien moins prometteuse : malgré un soutien diplomatique sans faille dans les crises régionales (Syrie, Yémen et nucléaire iranien) la France n’est que le huitième fournisseur du royaume saoudien, derrière la Chine, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, les Emirats arabes unis, la Corée du Sud et l’Inde, juste avant l’Italie et le Royaume-Uni. Au cours des dix dernières années, la part de marché de la France dans les importations de l'Arabie saoudite n'a cessé de reculer et n'en représente plus que 3%.

Enfin, l’Arabie saoudite a connu une récession en 2017 avec deux trimestres consécutifs de contraction de son PIB. On parle souvent de la dépendance de l’Etat russe aux ressources du pétrole qui entrent pour 50% dans son budget, mais en Arabie saoudite c’est plus de 80%. C’est pour cela que dès la fin 2016, MBS avait présenté la Vision saoudienne 2030, un cadre pour une série de programmes visant à réformer l’économie du pays. Parmi eux, le gouvernement français compte en particulier sur le National Tranformation Program (NTP, programme de transformation nationale) qui repose sur la mise en œuvre de 543 initiatives économiques pour un budget total de 72 milliards de dollars. Ces initiatives représenteraient selon le quai d’Orsay «autant d’opportunités pour les entreprises françaises dans un contexte de relation bilatérale d’un niveau remarquable». 

Des milliards de contrats annoncés, mais pas toujours transformés

Malgré les milliards des contrats annoncés dans le domaine civil (27,5 milliards d’euros depuis 2012) les déceptions sont nombreuses, car beaucoup ne sont que des promesses non transformées. Dans un article assassin publié en juillet 2017, l’hebdomadaire Challenge dénonçait «Les mauvais comptes de la France en Arabie saoudite».


Il y a une grande frustration des industriels français, qui est totalement compréhensible vu l'alignement diplomatique inédit entre Paris et Riyad durant le mandat Hollande

L’enquête de l’hebdomadaire citait notamment Laurent Vigier, PDG de CDC International, le bras armé de la Caisse des dépôts à l'étranger et fin connaisseur du pays qui déclarait : «Sur le plan économique, le compte n'y est pas. Il y a eu un certain nombre de déceptions.» Il faisait allusion à la calamiteuse visite de Manuel Valls alors Premier ministre, en 2015 dans le royaume, qui n’avait abouti à rien ou presque. L’hebdo citait aussi François-Aïssa Touazi, ancien du Quai d'Orsay qui résumait : «Il y a une grande frustration des industriels français, qui est totalement compréhensible vu l'alignement diplomatique inédit entre Paris et Riyad durant le mandat Hollande.» 

Un soutien diplomatique difficile à assumer 

Or, il semble que l’Arabie saoudite attende surtout de la France un engagement difficile à assumer, à ses côtés, contre l’Iran devenu pour Riyad une véritable obsession. Dans une interview accordée à Reuters à l’issue de sa rencontre avec Jean-Yves Le Drian, Adel al-Jubeir, le ministre saoudien des Affaires étrangères assurait que l'Arabie saoudite était contrainte, depuis des semaines de répondre à «l'agression» de l'Iran. Interrogé sur la situation au Yémen, où une coalition militaire menée par Riyad lutte contre les rebelles houthis appuyés par l'Iran, il allait jusqu’à accuser ces derniers de bloquer l'acheminement de l'aide humanitaire.

Mais c’est l’Arabie saoudite qui impose un blocus à son voisin où, selon l’ONG Save the children, un enfant meurt de faim ou de maladie toutes les dix minutes. La veille, trois agences de l'ONU avaient lancé un nouvel appel pressant à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite pour qu'elle lève son blocus du Yémen, sous peine de voir «un nombre incalculable» de personnes mourir. Au moment où le ministre des Affaires étrangères invite le nouvel homme fort d'Arabie saoudite, dans l'espoir affiché de lui faire signer des contrats il est permis de s'interroger sur les bénéfices éventuels de cette démarche. La France va-t-elle continuer à soutenir un régime infréquentable pour des chimères ou recentrer sa politique en cas de déception ? Réponse à Paris dans quelques mois.

Lire aussi : Des millions de vies menacées par la famine : manifestations au Yémen contre le blocus saoudien

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