Désinformation sur le coronavirus : l'AFP relaie sans vérifications des accusations contre RT France

Désinformation sur le coronavirus : l'AFP relaie sans vérifications des accusations contre RT France© Charles Platiau Source: AFP
Image d'illustration.

L'AFP a assimilé dans une dépêche RT France à la «désinformation russe et chinoise» en ligne. Des affirmations basées sur une étude de l'Oxford Internet Institute qui soulève elle-même de nombreuses interrogations.

«Coronavirus: la désinformation russe et chinoise prend racine en Europe (rapport)» : tel est le titre alléchant d'une dépêche AFP qu'ont vu défiler sur leurs écrans les rédactions francophones du monde entier le 29 juin. Rédigée par un certain Jitendra Joshi, correspondant de la prestigieuse agence au Royaume-Uni, la dépêche a par ailleurs été reprise en anglais par certains médias

«Les informations erronées sur le coronavirus diffusées par des médias russes et chinois font plus d’audience sur les réseaux sociaux en France et en Allemagne que les contenus de certains grands journaux», annonçait en préambule le texte, sur la base des résultats d'une étude menée par des chercheurs du Oxford Internet Institute, branche de la légendaire université britannique. 

Les informations erronées sur le coronavirus diffusées par des médias russes et chinois font plus d’audience sur les réseaux sociaux en France et en Allemagne que les contenus de certains grands journaux

Analysant pêle-mêle trois semaines de publications en trois langues de médias aussi hétéroclites que la télévision chinoise China Global Television Network (CGTN), la télévision iranienne Press TV, le réseau de diffusion turc TRT ou les branches en français, espagnol et allemand de RT et Sputnik, les auteurs de l'étude y concluaient que certains de ces médias, dont RT France, pouvaient générer «un plus grand engagement sur Facebook et Twitter que les principaux médias d'information nationaux».

«Le contenu en français de RT obtient une moyenne d’engagement de 528 sur Facebook et Twitter, et Chine nouvelle un score de 374, contre 105 pour le journal Le Monde», a résumé ainsi l'AFP, d'après les conclusions des chercheurs, se targuant dans leur rapport d'avoir utilisé une «méthodologie mixte quantitative et qualitative», dans l'analyse de ces données. 

«"Une part importante des contenus consommés sur les réseaux sociaux est directement financée par des gouvernements étrangers", note Jonathan Bright, "et il n'est pas très clair pour le lecteur que c’est le cas"», avance la dépêche AFP. L'étude, dont il est un des auteurs, conclut dans son résumé en ligne que les publications des médias qu'ils ont analysées «sont visibles par des millions d’utilisateurs des médias sociaux à travers le monde». 

Si RT France ne peut que se réjouir de son succès sur les réseaux sociaux, en revanche, la branche «qualitative» du travail d'Oxford et sa retranscription journalistique par l'AFP soulèvent de nombreuses interrogations. 

«L’essentiel du contenu de ces médias est basé sur des faits. Mais, surtout si vous regardez les médias russes, ils ont un objectif qui est de discréditer les pays démocratiques», assène auprès de l'agence Jonathan Bright, sans qu'aucun exemple concret de déstabilisation ne soit mentionné. «La trame subtile du propos général est que la démocratie est sur le point de s'effondrer», ajoute-t-il, cité par l'agence, sans fournir plus d'arguments. 

Ailleurs dans la dépêche, on peut lire, retranscrit en citant l'étude, que «ces médias» ont «politisé le coronavirus en critiquant les démocraties occidentales, en faisant l'éloge de leurs pays d'origine et en promouvant des théories du complot sur les origines du virus». Là encore, aucun exemple concret concernant le média ou le pays visé par ces assertions n'est cité. Rappelons au passage que l'effectif de RT France est composé presqu'exclusivement de journalistes français. 

Effet boule de neige

Sitôt publiée, la dépêche AFP a été reprise, avec plus ou moins d’adaptations, par nombre de médias, parmi lesquels on pourrait citer l'ExpressLes Echos ou encore 20 Minutes.

«Les fake news sont-elles des phénomènes très répandus sur les réseaux sociaux, ou relèvent-elles plutôt de l'ordre des petits remous sans grande audience ?», a interrogé pour sa part France inter dans un article maison sur le même sujet le 30 juin. Le même jour, dans la chronique matinale «Le Journal des médias» sur Europe 1, il est rappelé que lorsqu’un article du «Monde» est partagé, commenté ou liké cent fois, ceux de RT France le sont cinq fois plus. La conclusion est claire pour Europe 1 : «Ce rapport de un à cinq est évidemment considérable et explique l’immense difficulté de lutter contre la désinformation en ligne.»

Les fake news sont-elles des phénomènes très répandus sur les réseaux sociaux, ou relèvent-elles plutôt de l'ordre des petits remous sans grande audience ?

Se sentant légitimement diffamé par le fait de se voir assimilé, dans une argumentation aussi lacunaire, à un média se livrant à la «désinformation», RT France s'est indigné dans un courriel à l'AFP d'une publication liant «de façon mensongère RT France à la diffusion d’informations erronées sur le coronavirus».

L'agence a consenti à ajouter à la première version de son texte un paragraphe reprenant quelques citations de RT France : «Comme de très nombreux autres médias français, RT France a couvert la gestion du virus par la France et par d'autres pays en Europe, ou dans le monde, aux Etats-Unis, en Russie ou ailleurs», a notamment retranscrit l'AFP. «Cela n'a rien à voir avec l'accusation de critiquer "les démocraties occidentales" ou de "discréditer les pays démocratiques"», a relayé plus loin l'agence. 

L'ajout, s'il figure aujourd'hui dans la version finale de cette dépêche, n'a eu que peu d'effet réel sur le paysage journalistique, qui à quelques exceptions près était déjà passé à d'autres sujets, ne remarquant même pas qu'une réponse de RT France avait été apportée. 

Un seul article de RT France pris pour exemple

Si l'on se penche sur l'étude de l'Oxford Internet Institute, qui sert de source à l'AFP, on constate qu'un seul article effectivement publié par RT France y est directement mentionné. 

Il s'agit d'une publication du 18 mai 2020, rapportant, images à l'appui, qu'une «haie de déshonneur» avait été réservée par des membres du personnel soignant au Premier ministre belge Sophie Wilmès lors d'une visite à l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles. Critiquant un manque de moyen et des salaires insuffisants, des soignants avaient en effet ostensiblement tourné le dos à la dirigeante libérale.

Les reportages en français et en allemand des médias d'Etat russes ont mis en exergue des actes de désobéissance civile

«Les reportages en français et en allemand des médias d'Etat russes ont mis en exergue des actes de désobéissance civile et des tensions avec les autorités publiques dans le contexte de la pandémie», affirme ainsi l'étude sur la base, entre autres, de cet «exemple», dans la partie «Affaiblir les démocraties» du rapport. Cette partie de l'étude, claironne la première phrase du paragraphe, est dédiée aux articles et reportages qui tentent de «créer le chaos en Occident et de saper la confiance dans les institutions publiques».

Si RT France a effectivement traité ce sujet, une rapide recherche sur Internet permet de constater qu'un très grand nombre de médias français et belges tels France24, France 3 ou encore la RTBF en ont fait de même, à l'aide d'images similaires ce jour-là. 

«Les reportages en français et en allemand des médias d'Etat russes comprenaient également plusieurs publications sur les manifestations pendant le confinement en France, en Allemagne et en Pologne ainsi que sur des manifestations violentes impliquant les Gilet jaunes», lit-on plus loin, le passage étant agrémenté de plusieurs exemples de publications en allemand de RT et Sputnik, mais aucune en français.  

Notons au passage qu'entre le 18 mai et le 5 juin, période observée par les chercheurs d'Oxford, plusieurs manifestations interdites en France, comme une marche pour les migrants à Paris, et surtout la manifestation à l'appel du comité Vérité pour Adama (Traoré), qui a rassemblé environ 20 000 personnes, ont bénéficié d'une très large couverture médiatique dans l’Hexagone.

«Les médias russes qui publient en français et en allemand ont pareillement souligné la faiblesse des institutions démocratiques et les troubles civils en Europe mais ils ont avancé des théories du complot différentes à propos de la pandémie», déclare le résumé en ligne de l'étude publié dans les trois langues, sans plus de précisions.

Enfin, un bref passage, dans la partie «Théories du complot» de l'étude, nous a permis de voir qu'aucun exemple de publication en français de médias liés à la Russie (RT France ou Sputnik France) n'était fourni. 

C'est donc sur la base d'une étude l'associant à un florilège de publications avec lesquelles elle n'a pas de lien que la rédaction de RT France s'est retrouvée, par le miracle du copier/coller, associé à «la désinformation» en ligne dans une grande partie de la presse. De quoi porter gravement préjudice à l'image de RT France auprès du grand public malgré un succès, bien réel celui-là, sur les réseaux sociaux. 

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