«Concernant Daesh, les Européens se rallient à la Russie dans les faits mais pas dans les discours»

Un hélicoptère d'attaque russe Mi-24 en Syrie© Dimitri Vinogradov Source: RIA NOVOSTI
Un hélicoptère d'attaque russe Mi-24 en Syrie

RT France s’est entretenu avec le géopoliticien Cyrille Bret, co-auteur du blog Eurasia Prospective, pour évaluer la situation au Moyen Orient deux semaines après le début de la campagne russe en Syrie.

RT France : Saad Matlabi, membre gouvernement irakien, a déclaré à RT que son pays entendait demander une aide militaire à la Russie pour combattre Daesh. Pensez-vous que le gouvernement irakien puisse adopter une telle mesure ?

Cyrille Bret : Oui, il le peut politiquement. Ce serait d’ailleurs assez cohérent avec les axes géopolitiques qui sont en train de se décider entre Moscou, Damas et Téhéran. Je pense que ce serait une initiative pour le gouvernement irakien qui le repositionnerait au centre du jeu. D’ailleurs, il y a des survols russes en provenance de la mer Caspienne qui ont transité par l’Irak, il y a donc un alignement de l’Irak du côté iranien et russe. Cela ne me semblerait pas hors du possible.

La question est de savoir si l’Irak entend braver son alliance avec les Etats-Unis qui est nécessaire du point de vue technique et financier. De ce que je vois, les Etats-Unis sont en recul en ce moment parce que c’est la Russie qui prend l’initiative et que c’est la Russie qui donne le tempo en Moyen Orient. De toute façon, les relations entre l’Irak et les Etats-Unis sont beaucoup plus compliquées que ce qu’on croit en France. Pour la presse française, l’Irak est un peu un dominion turbulent des Etats-Unis. Les Français croient que puisque les Etats-Unis financent l’Irak, ils dictent leur politique. Ils ont du mal à comprendre que ce qui est en train de se constituer maintenant autour de l’Irak et de l’Iran n’est pas un nouvel empire perse mais un nouveau bloc chiite persan.

Je pense que personne ne s’opposerait à une coopération russo-irakienne

RT France : Quelle sera la réaction de l’Occident face à une coopération russo-irakienne ?

Cyrille Bret : Elle sera exactement la même que par rapport à la Syrie. Des protestations diplomatiques et une impuissance militaire. Je pense que c’est la Russie qui a l’initiative dans la région, elle s’en est donné les moyens militaires, soit les Occidentaux s’y résignent, soit ils l’approuvent en leur for intérieur. Quand la Russie prend l’initiative au Moyen Orient, les Occidentaux suivent et s’en accommodent. Ce serait sans doute critique mais je pense que personne ne s’opposerait à une coopération russo-irakienne. L’argument du discours de Vladimir Poutine à l’Assemblée générale de l’ONU, le 28 septembre dernier, est en train de porter partout en Europe, à savoir, qu’il est nécessaire de s’allier contre Daesh et les djihadistes. Les Européens se rallient progressivement dans les faits mais par forcément dans les discours.

RT France : La Russie et les Etats-Unis ont signé le 20 octobre un mémorandum sur la prévention des accidents aériens en Syrie. De quoi, à votre avis témoigne cet accord ?

Cyrille Bret : Je n’ai pas de renseignements militaires mais je pense que c’est la reconnaissance du fait que la Russie est une puissance dans le conflit syrien. A mon avis, c’est un accord tactique qui traduit la nouvelle donne géopolitique.

RT France : Comment évaluez-vous les succès de la Russie dans la lutte contre Daesh en Syrie ?

Cyrille Bret : Cela fait trois semaines que les troupes russes fournissent un soutien aérien et un soutien en équipement limité aux troupes syriennes loyalistes. Je pense qu’il y a eu des points importants tactiquement et des renversements importants, mais on est encore loin d’une victoire contre Daesh et le Front Al-Nosra. Les chiffres montrent que l’intervention est très limitée. Si on compare le nombre d’hommes qui serait sur place, soit près de 5 000, et des équipements envoyés, il s’agit d’une toute petite intervention. La guerre est encore loin d’être gagnée.

Je pense que «le deuxième Afghanistan» est un risque qui n’existe pas

RT France : Certains analystes estiment que l’intervention russe en Syrie risque de devenir un deuxième Afghanistan pour la Russie. Etes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Cyrille Bret : Il y a quelque chose qui me frappe lorsqu’on considère l’intervention russe en Syrie comme un deuxième Afghanistan ou comme s’il s’agissait de l’intervention américaine en Irak. Je ne sais pas comment c’est perçu à Moscou, mais je trouve que ce n’est pas du tout crédible. La guerre en Afghanistan était massive, il y avait des dizaines et des dizaines de conscrits, c’était en plus la défense d’un combat qui était perçu à l’époque comme hautement critiquable, y compris à l’intérieur de l’Union soviétique. Là, la donne est complètement différente. Nous avons vu les sondages. 70% de la population russe soutient l’opération en Syrie. Les troupes envoyées là-bas, c’est l’infanterie de marine, des professionnels.

Je pense que «le deuxième Afghanistan» est un risque qui n’existe pas. Les Occidentaux aiment revenir à ce qu’ils connaissent. Mais la Russie et la Syrie sont très différentes. De plus, la Russie n’a pas d’intérêt direct comme c’était le cas en Afghanistan.

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