Assange a 50 ans en prison : un rappel du paradoxe de la démocratie occidentale, par Slavoj Žižek

Assange a 50 ans en prison : un rappel du paradoxe de la démocratie occidentale, par Slavoj Žižek© REUTERS/Henry Nicholls
Un gâteau d'anniversaire réalisé par des soutiens de Julian Assange, à Londres.
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Le fondateur de WikiLeaks fête son cinquantième anniversaire derrière les barreaux. Le philosophe Slavoj Žižek y voit un rappel du paradoxe de la démocratie occidentale qu’il a mis en lumière, où la non-liberté donne un sentiment de liberté.

Il est d’une ironie tordue que le cinquantième anniversaire du journaliste emprisonné Julian Assange tombe la veille du Jour de l’Indépendance américain. Cela nous rappelle la part sombre du «pays de la liberté», ainsi que de la plupart des démocraties occidentales.


Le 3 juillet 2021, le cofondateur de Wikileaks, Julian Assange, célèbre son cinquantième anniversaire dans la prison de sécurité maximale de Belmarsh à Londres alors que Washington demande son extradition vers les Etats-Unis, où il pourrait être condamné à plus de 175 ans de détention s’il était déclaré coupable.

Lorsque la Biélorussie a forcé un avion de la compagnie Ryanair en route d’Athènes vers Vilnius à atterrir à Minsk afin de placer en détention le militant Roman Protassevitch, cet acte de piraterie a été universellement condamné. Mais il faudrait se rappeler que les puissances occidentales ont agi de façon tout à fait identique en 2013, lorsque l’avion à bord duquel se trouvait le président bolivien Evo Morales a été contraint d’atterrir en Autriche. Les Etats-Unis avaient signalé la présence présumée du lanceur d’alerte de la NSA Edward Snowden dans l'appareil, en chemin de Russie vers l’Amérique latine.

Comble du comble, il ne s’y trouvait pas.

Assange, symbole de la part sombre des démocraties occidentales

Contre sa volonté, Julian Assange est devenu un symbole de cette part sombre des démocraties occidentales, un symbole de notre lutte contre les nouvelles formes numériques de contrôle et de réglementation de nos vies, bien plus efficaces que les vieilles méthodes «totalitaires».

Beaucoup de libéraux occidentaux arguent que certains pays sont bien plus directement et brutalement répressifs que le Royaume-Uni et les Etats-Unis – et donc, pourquoi une telle indignation pour Julian Assange ? C’est vrai, mais dans ces pays, la répression est visible et manifeste, tandis que la répression de l’Occident libéral préserve en grande partie le sentiment de liberté. Julian Assange a mis en évidence ce paradoxe d’une non-liberté ressentie comme de la liberté.

C’est pourquoi Julian Assange a essuyé toutes les infamies. La campagne de diffamation a été totale. On l’a dépeint comme une personne insupportable, on est allé jusqu’à émettre de fausses accusations concernant de présumée activités sexuelles illicites et à prétendre qu’il étalait ses excréments sur les murs de l’ambassade d’Equateur à Londres. De peur d'une confrontation de principes avec Julian Assange – ai-je le droit de révéler des secrets d’Etat quand il s’agit de preuves que l’Etat a commis des crimes odieux ? – on s’est abaissé aux mensonges ad hominem et aux ragots. L’horreur d'un tel procédé ne réside pas uniquement dans ce qu'il indique de la dégradation du débat politique, mais également dans le fait qu’on ait pris pour cible Julian Assange en tant qu’individu. Julian Assange n’est pas qu’un symbole, mais une personne en chair et en os qui a beaucoup souffert au cours des dix dernières années. Les célébrations du Jour de l’Indépendance sont l’occasion de feux d’artifice, de défilés, de cérémonies et de retrouvailles familiales… mais il y a une famille qui ne pourra certainement pas se réunir, celle de Julian Assange.

D’après la légende (ce n’est sans doute rien de plus), Neil Armstrong, après son premier pas sur la Lune le 20 juillet 1969 et ses paroles célèbres «C’est un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité», aurait rajouté une remarque énigmatique : «Bonne chance, M. Gorsky.»

A la NASA, beaucoup pensaient qu’il parlait pour un quelconque rival soviétique. Il a fallu attendre le 5 juillet 1995 pour que, en répondant à des questions après un discours, Neil Armstrong éclaircisse le mystère. En 1938, lorsqu’il était petit garçon, dans une petite ville du Midwest, il jouait au baseball avec un ami dans le jardin. Son ami a frappé la balle, qui a atterri dans le jardin du voisin, du côté de la fenêtre de la chambre à coucher. Alors qu’il se penchait pour la ramasser, le petit Armstrong a entendu Mme Gorsky qui criait à son mari : «L’amour ? Tu veux faire l’amour ? …Tu feras l’amour quand le fils des voisins marchera sur la Lune !» C’est bel et bien ce qui est arrivé, 31 ans plus tard.

En entendant cette anecdote, j’en ai imaginé une version avec Julian Assange. Et si, alors que sa partenaire Stella Morris lui rendait visite, il lui avait dit, de son côté de l’épaisse vitre qui, comme d’habitude, les séparait, qu’il rêvait de relatons intimes avec elle, et qu’elle avait sobrement répondu : «L’amour ? Tu veux faire l’amour ?... Tu feras l’amour quand tu marcheras en homme libre dans les rues de New York, acclamé comme un héros de notre ère !» Cette perspective ne serait pas moins utopique que d’imaginer en 1938 qu’un humain marcherait sur la Lune. C’est pourquoi nous devrions mettre toute notre énergie afin d’atteindre cet objectif, en espérant que, avant 31 ans, nous pourrons dire en toute sincérité : bonne chance, M. Assange !

Faisant presque écho à la chanson des Rolling Stones «Time is on my side», [«Le temps est de mon côté»], les puissants considèrent que le temps joue en leur faveur. Que, s’ils maintiennent simplement Julien Assange dans cet état entre la mort et la vie, nous l’oublierons progressivement. Il nous incombe de leur donner tort.

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