Sur le sujet des armes «Obama est concerné, mais impuissant», estime l'historien François Durpaire

Pour l'historien François Durpaire, Barack Obama est trop isolé pour réellement faire changer les choses. Source: Reuters
Pour l'historien François Durpaire, Barack Obama est trop isolé pour réellement faire changer les choses.

Pour l'historien des Etats-Unis François Durpaire, malgré une certaine volonté, Barack Obama est trop isolé pour réellement changer la politique américaine concernant les armes à feu.

Alors qu'une nouvelle tuerie de masse a eu lieu jeudi soir dans un campus aux Etats-Unis, Barack Obama a encore répété sa volonté d'un contrôle plus accru des armes à feu aux Etats-Unis. «Permettre ces fusillades est un choix politique», a même affirmé le président américain. Mais Barack Obama, isolé sur ce sujet, semble impuissant à faire changer les choses. Pour l'historien François Durpaire, spécialiste des Etats-Unis, le président américain fait face à de puissants lobbys, et à une mentalité américaine où le droit de posséder une arme reste quelque chose d'essentiel.

RT France : Comment expliquer une telle présence des armes à feu aux Etats-Unis ? Peut-on considérer que la possession d'une arme est quelque chose de culturel, Outre-Atlantique ?

François Durpaire : Oui, cela fait partie de la culture américaine. Pas de tuer des innocents bien évidemment, mais cette propension à posséder une arme. Depuis l'origine des États-Unis, la Constitution américaine, par son deuxième amendement, prévoit le droit de porter des armes. Aujourd'hui, il y a 270 millions d'armes pour 310 millions d'Américains, c'est ce qu'a dit le Président Obama il y a quelques heures. Dans les faits, un tiers des ménages américains a une arme. C'est un droit très ancré dans leur culture.

RT France : On estime qu'il y 27 morts tous les jours à cause des armes à feu aux Etats-Unis, les tueries de masse sont fréquentes. Pourquoi cela ne change pas la mentalité américaine ?

François Durpaire : Les armes à feu aux Etats-Unis, cela représente environ 30 000 morts par an. Et on ne peut pas dire que l'opinion publique américaine, n'évolue pas en fonction de ces tueries de masse. Oui, cela change les mentalités... Mais dans un sens inverse de ce que l'on pourrait penser. Beaucoup d'Américains se disent : «Puisque je dois me protéger contre ce monde violent, il me faut une arme». Les arguments de la NRA (National Riffle Association, le puissant lobby des armes, ndlr) sont simples : face à de mauvaises personnes armées, il faut de bonnes personnes armées.

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RT France : Certains américains ont-ils conscience que les Etats-Unis sont le seul pays au monde où les tueries de masse font autant de victimes ?

François Durpaire : Ce qui est certain, c'est que cette contradiction n'est pas évidente pour la majorité des Américains. Les déséquilibrés mentaux existent partout, mais il y a aux Etats-Unis un accès aux armes très aisé qui entraînent ces tueries de masse. C'est l'argument que Barack Obama tente de mettre en avant. Le président américain tente très souvent de mettre en avant le caractère exceptionnel de l'Amérique. Sur le sujet des armes, il essaie de jouer sur cette fibre patriotique en montrant aux Américains qu'ils ne peuvent pas être pris en exemple car ce phénomène se produit aux États-Unis, mais pas dans les autres pays développés.

RT France : Barack Obama justement : il a fait de nombreux discours après les différentes tueries de masse. Mais veut-il vraiment changer les choses ?

François Durpaire : Il a en effet pris ce sujet au sérieux et cherche à changer les choses. Mais il est aussi très impuissant. Après le massacre de Sandy Hook, il a fait passer des décrets, mais n'a pas pu aller aussi loin qu'il le souhaitait. Il a donc tenté de faire passer une loi, mais cette dernière a été rejetée par le Congrès. Il avait alors dénoncé un jour de honte. Hier encore, lors de son discours, il s'est dit trop seul. Il tente, pour l'instant sans succès, de faire basculer l'opinion en demandant aux Américains de faire pression sur les sénateurs... Mais il sait que vu le poids du lobby des armes, rien n'est simple.

RT France : Quel est d'ailleurs le poids réel de cette NRA ?

François Durpaire : Il est fort, très fort. La NRA est très riche et peut peser sur les campagnes électorales, mais il ne faut pas non plus sous-estimer les lobbys qui luttent contre les armes. On a déjà vu des phénomènes d'inversion avec par exemple le lobby du tabac qui a, au bout d'un moment, été dépassé par l'opinion publique.

RT France : On peut toutefois noter que Barack Obama n'a jamais engagé de grande campagne pour changer les choses ? Est-ce par peur de ce lobby, de l'opinion publique ?

François Durpaire : Effectivement, lors de ses campagnes, il a fait preuve d'une certaine prudence sur ce sujet qui divise. Cela risquait d'ailleurs de le faire perdre. Il a toutefois tenté de profiter de ces moments d'émotions qui suivent ces tragédies avec 15 discours. Mais il n'a pas pu aller au bout de cette démarche car il n'y avait pas d'accord trans-partisan de possible. Il reste au final assez impuissant.

RT France : Le président de la première puissance du monde est donc pratiquement impuissant sur un sujet aussi crucial que celui des armes ?

François Durpaire : Les Etats-Unis ne sont pas un régime centralisé où le chef de l'Etat est omnipotent. Sans le Congrès ou la Cour suprême, il ne peut pratiquement rien. Pour changer les choses, le Congrès pourrait faire quelque chose : déjà ficher et vérifier les antécédents des Américains qui peuvent avoir accès à une arme. Le Congrès pourrait aussi réglementer les types d'armes en vente. Mais pour changer les choses au maximum, il faut passer par la Cour suprême. Mais lors des deux dernières consultations, elle a interprété ce deuxième amendement sur les armes à feu de manière très laxiste. Aujourd'hui la Cour suprême, composée de neuf juges, est plutôt conservatrice.

RT France : Au final, avec une mentalité conservatrice à la Cour suprême et au Congrès, un président impuissant, un lobby très fort et une opinion publique favorable aux armes, est-il imaginable de voir la Constitution évoluer ?

François Durpaire : Il n'y a pas de fatalité, même si cela est compliqué. Des tentatives de contrôle des armes ont déjà eu lieu, notamment à la fin des années 60 lors de la vague d'attentats politiques avec Luther King, John Fitzgerald Kennedy ou son frère Bobby. Au début des années 80, la tentative d'assassinat sur le président Reagan a aussi fait changer les choses. Il a fallu 12 ans, mais il y a eu la loi Brady sur le contrôle des armes en 1993. Il faudra donc sûrement encore du temps...

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