Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

L'«orgueil de l'empire allemand», l'Europe, Macron, Merkel... et la mémoire

L'«orgueil de l'empire allemand», l'Europe, Macron, Merkel... et la mémoire© Philippe Wojazer/Pool Source: Reuters
La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron à la clairière de Rethondes (Oise), lors des commémorations du centenaire de la fin de la Grande Guerre, le 10 novembre

Rédacteur en chef de Ruptures, Pierre Lévy rappelle que la mémoire n'est jamais neutre et reflète des enjeux qui fluctuent au fil du temps. Avec pour objectif, selon lui, l'unification des esprits et la poursuite de l'intégration européenne.

La mémoire n’est jamais neutre. Elle résulte souvent d’un mélange entre le souvenir collectif de chaque peuple, et le récit officiel que tentent de faire prévaloir les dirigeants. 

Pour tous les Français, le 11 novembre est une date familière : l’anniversaire de l’Armistice se situe presque au même niveau que la fête nationale du 14 juillet. En Allemagne en revanche, le 11 novembre, c’est carnaval. A l’Est du Rhin, c’est plutôt le 9 qui est commémoré, mélangeant ainsi les anniversaires de la fondation de la République de Weimar (1918), du putsch manqué d’Hitler (1923), et surtout de la Nuit de cristal (1938) qui donna symboliquement le signal du déchaînement barbare contre les Juifs (c’est également un 9 novembre, en 1989, que tombait le Mur de Berlin, préludant à l’annexion de la RDA par la RFA).

Ces cultures politiques différentes désespèrent les partisans du marché unique, de la monnaie unique, de la pensée unique

Les Français ignorent cette conjonction d’anniversaires de leurs voisins d’outre-Rhin. Ces cultures politiques différentes désespèrent les partisans du marché unique, de la monnaie unique, de la pensée unique. Pour eux, une Europe unifiée devrait aller vers une mémoire unique – une prétention absurde et totalitaire, mais sans laquelle l’existence d’un «peuple européen» reste évidemment une chimère.

Aussi inatteignable que soit cet horizon, il ne manque pas d’idéologues chargés de promouvoir cette unification des esprits au bénéfice de l’objectif politique du moment : faire avancer l’intégration européenne ou, à tout le moins, éviter que celle-ci ne se délite trop.

Côté allemand, le 9 novembre a été cette année, plus encore que précédemment, l’occasion de pointer l’horreur de l’antisémitisme. On peut discuter de la pertinence du principe de repentance collective. Mais si on s’engage sur cette voie, il convient alors que celle-ci ne soit pas sélective.

Dans la culture politique née et cultivée en Allemagne de l’Ouest, on a parfois le sentiment que la Seconde Guerre mondiale s’est résumée au génocide des Juifs

Evidemment, la responsabilité du IIIe Reich est écrasante dans l’Holocauste, et il ne saurait être question de relativiser en quoi que ce soit ce cataclysme historique.

Mais l’Allemagne nazie a planifié et mis en œuvre des crimes tout aussi abominables : l’occupation d’une large partie de l’Europe de l’Ouest, dont la France, et la répression sauvage des résistances par les SS, la Gestapo et leurs émules ; la volonté d’annihiler l’Europe de l’Est et ses peuples d’«esclaves» ; et la guerre d’anéantissement engagée en 1941 contre l’Union soviétique, provoquant de 20 à 25 millions de victimes chez cette dernière.

Or, dans la culture politique née et cultivée en Allemagne de l’Ouest, on a parfois le sentiment que la Seconde Guerre mondiale s’est résumée au génocide des Juifs.

Cette réécriture sélective de l’Histoire ne doit évidemment rien au hasard, et converge avec le tableau promu désormais par les gouvernants français. Au moment même où Angela Merkel s’exprimait dans la grande synagogue de Berlin, le Premier ministre Edouard Philippe dressait un tableau sombre d’une France dans laquelle l’antisémitisme ne cesserait de progresser. Et osait même une référence explicite à la Nuit de cristal. Comme si les Juifs – où ceux qu’on tente d’assigner à cette identité – subissaient ou étaient en passe de vivre des nouvelles discriminations, humiliations ou persécutions de masse.

Cette fable absurde (et insultante vis-à-vis de la mémoire de ceux qui furent alors les victimes de l’antisémitisme d’Etat) a deux objectifs. D’une part complaire aux dirigeants d’Israël, un pays avec qui l’amitié «relève de la raison d’Etat», selon la formule consacrée en Allemagne. D’autre part et surtout, étayer la thèse promue par les dirigeants européens selon laquelle la période actuelle s’apparente de plus en plus aux années 1930. Emmanuel Macron vient une nouvelle fois de marteler cette trompeuse comparaison historique qui fait florès dans la presse dominante.

Le message est limpide : sympathiser avec les partis qualifiés d’extrême-droite nous emmène tout droit vers un nouveau cataclysme historique, alors que la «réconciliation européenne» sous sa forme la plus aboutie, l’Union européenne, est au contraire la meilleure garantie d’un horizon apaisé et radieux. Il est certes très douteux que le Rassemblement national (ex-FN), l’AfD, ou les autres mouvements du même acabit représentent une voie pertinente pour s’opposer à l’UE, mais cela n’autorise pas à instrumentaliser l’Histoire de manière aussi éhontée.

Dans la clairière où fut signé l’armistice du 11 novembre 1918 repose une dalle avec cette inscription : «Ici succomba le criminel orgueil de l'empire allemand vaincu par les peuples libres qu'il prétendait asservir.»

Pour le bien de l’Union européenne, la communion dans le rejet «du racisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme» est un thème consensuel bien utile, là où le rappel de l’Histoire de manière un peu trop rugueuse pourrait s’avérer gênant. Deux historiennes, dans une récente tribune parue dans Le Monde (daté du 8 novembre), ont ainsi justifié la décision du président français de ne pas organiser de défilé militaire : l’évocation de l’antagonisme franco-allemand (lors des deux conflits mondiaux) desservirait le «projet européen».

Dans la clairière où fut signé l’armistice du 11 novembre 1918 repose une dalle avec cette inscription : "Ici succomba le criminel orgueil de l'empire allemand vaincu par les peuples libres qu'il prétendait asservir." On peut certes penser qu’en matière de culpabilité, «l’orgueil de l’empire allemand» a été largement épaulé par les intérêts des marchands de canons de deux côtés du Rhin, mais la sentence a au moins le mérite d’évoquer des responsabilités. En revanche, la plaque qu’ont dévoilée le président français et la chancelière affirme maintenant «la valeur de la réconciliation franco-allemande au service de l'Europe et de la paix».

Tout est dit.

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