Rencontre des rivaux libyens à Paris : «l'opportunité de faire une photo»... et après ?

Rencontre des rivaux libyens à Paris : «l'opportunité de faire une photo»... et après ? © JACQUES DEMARTHON Source: AFP
Le Premier ministre du gouvernement de Tripoli Fayez al-Sarraj serre la main du maréchal Khalifa Haftar après la rencontre organisée par Emmanuel Macron à la Celle-Saint-Cloud le 25 juillet 2017.

Si, pour le journaliste Richard Labévière, réunir les leaders libyens ne peut qu'être positif, ce dernier s'interroge sur la démarche du président français ainsi que sur la faisabilité des accords passés, notamment sur la tenue d'élections en 2018.

RT France : Emmanuel Macron a réuni à la Celle-Saint-Cloud les deux principaux rivaux dans la crise libyenne, le chef du gouvernement de Tripoli Fayez al-Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar. Quel sentiment vous laisse cette rencontre ? 

Richard Labévière (R. L.) : Dans l'absolu, il est très positif de mettre en présence le général Khalifa Haftar et le premier ministre Fayez al-Sarraj. Il est clair que plus ces deux leaders libyens se rencontrent, mieux c'est. Ce qui l'est moins, c'est le format de cette réunion et le moment choisi pour l'organiser. On sait qu'actuellement, la diplomatie algérienne, l'Union africaine et d'autres acteurs multiplient les efforts diplomatiques pour accompagner, voire consolider, le processus en cours des Nations unies, dont l'objectif est de faire reconnaître le gouvernement de Fayez al-Sarraj comme celui d'une Libye reconstituée et réunifiée. Or, les capitales régionales voisines de la Libye et notamment Alger ne sont pas très contentes de cette réunion, car aucun pays de la région et de l'Union africaine n'y ont été réellement associés ou n'ont été consultés.

Or, il demeure d'importants différends de fond à régler, notamment sur la maîtrise des puits pétroliers, le désarmement des milices liées aux groupes islamistes mafieux dans la région de Syrte, mais aussi dans le sud du pays. Le dossier libyen demeure assez complexe. 

Il est important de rappeler que l'éclatement du pays est survenu en 2011, après une opération militaire unilatérale déclenchée par Nicolas Sarkozy et David Cameron avec le soutien de l'administration Obama et de l'OTAN. Aujourd'hui, la situation dans laquelle se trouve la Libye est largement imputable à la France, à la Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et à l'OTAN. Cette opération militaire intervenait et s'appuyait sur une interprétation fallacieuse de la résolution 1973 du conseil de sécurité, qui fixait une zone et une aide humanitaires aux insurgés de Benghazi. Mais en aucun cas cette résolution ne stipulait, ou ne confortait, la mise en place d'une opération militaire de changement de régime. Il est de bon ton aussi de rappeler qu'au moment même où la France et la Grande-Bretagne déclenchaient cette opération, Jean Ping, le patron de la commission de l'Union africaine, était en train d'élaborer une feuille de route avec Mouammar Kadhafi et qu'Alain Juppé, à l'époque ministre des Affaires étrangères français, avait décidé de passer outre et de piétiner allègrement les efforts de l'Union africaine. 

RT France : A l'aune de l'implication française dans la déstabilisation du pays en 2011, Emmanuel Macron a-t-il les moyens d'incarner, selon vous, le rôle du médiateur pacificateur ?

R. L. : Je peux comprendre que le président français veuille un peu laver ou dépasser le péché originel de l'éclatement de la Libye. L'intention n'est pas mauvaise et somme toute relativement légitime, puisque le foyer libyen alimente les crises migratoires qui déstabilisent les pays riverains de la Méditerranée, de la rive sud à la rive nord. Cette crise migratoire est d'ailleurs largement alimentée par des passeurs et des filières mafieuses installées en Libye et même en Tunisie. La démarche d'Emmanuel Macron n'est pas illégitime.

Cela dit, il est essentiel de voir au delà de la communication et de l'opportunité de faire une photo. Il s'agit maintenant d'observer quel sera le suivi technique et diplomatique de cette rencontre. Il est clair qu'en Libye, on ne trouvera pas de solution militaire. Le maréchal Khalifa Haftar et le Premier ministre Fayez al-Sarraj le savent parfaitement. L'enjeu est donc de favoriser la poursuite d'un processus diplomatique mené, jusqu'à preuve du contraire, par les Nations unies mais aussi de collaborer avec l'Union africaine et les pays voisins de la Libye déstabilisée. Dans ce contexte, tous les efforts bilatéraux sont les bienvenus, mais encore faut-il qu'ils soient menés avec un minimum de coordination pour ne pas défaire ce que les Nations unies ont obtenu par ailleurs.

RT France : A l'issue de cette rencontre, Fayez al-Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar se sont mis d'accord entre autres sur un cessez-le-feu et l'organisation d'élections l'an prochain. Cette dernière promesse vous semble-t-elle tenable ?

R. L. :  On ne peut pas sérieusement organiser des élections tant que les questions militaires et de pacification ne sont pas actées. Aujourd'hui, le maréchal Khalifa Haftar avec ses unités militaires appuyées par l'Egypte et les Emirats arabes unis s'oppose au gouvernement de Fayez al-Sarraj à Tripoli. On sera toujours confronté à ces acteurs, qui revendiquent tous deux la totalité du pouvoir exécutif sur un pays extrêmement divisé. Je ne parle même pas de la situation dans la zone sud du pays, entre les villes de Sebha et Ghat – au niveau de la frontière entre la Libye et l'Algérie – où nous savons qu'il subsiste une dizaine de camps de formation de djihadistes qui, par le biais de la frontière malienne, déversent des dizaines et dizaines de terroristes dans toute la bande sahélo-saharienne.

Annoncer qu'on va organiser des élections d'ici un an me fait penser à ce qui s'est passé en Afghanistan, où la communauté internationale organisait des élections toutes les semaines. Cela n'a pas permis de résoudre les problèmes de fond et, en définitive, on a vu que cela n'avait servi à rien. Dans le cas libyen, il faut, me semble-t-il, être un peu plus sérieux. Il faut une approche cohérente et globale, qui règle avant tout les questions militaires avant de plaquer sur une réalité fragmentée territorialement et politiquement un processus électoral qui n'a aucune chance de se tenir ou d'aboutir dans des conditions sécuritaires non garanties. 

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