Démission du chef d'état-major des armées : «Le général Pierre de Villiers n'a fait que son devoir»

Démission du chef d'état-major des armées : «Le général Pierre de Villiers n'a fait que son devoir»© JOEL SAGET Source: AFP
Le général Pierre de Villiers devant l'Ecole militaire de Paris le 22 janvier 2016.

Pour la géopolitologue Caroline Galactéros, le général de Villiers a joué son rôle en considérant le budget de l'armée comme essentiel, quand la réaction du président face à cette crise traduit un «manque de culture militaire et stratégique».

RT France : En présentant sa démission, le chef d'état-major des armées Pierre de Villiers, a-t-il, selon vous, pris la bonne décision ?

Caroline Galactéros (C. G.) : Je le pense, oui. Il ne pouvait rester plus longtemps dans ces conditions. Le président de la République est le chef des armées – nul n'en disconvient – mais, à ce titre, son premier devoir est de les protéger tout comme il doit protéger ses concitoyens. Il se doit donc d'écouter et d’entendre son chef d'état-major des armées. Le général de Villiers n'a fait que son devoir : il a parlé à huis-clos devant la Commission des forces armées de l’Assemblée nationale et a expliqué l'état exact de nos armées et pourquoi les nouvelles coupes budgétaires envisagées étaient tout simplement insoutenables pour un outil militaire déjà sur-sollicité et sous-financé depuis des décennies.

Depuis plus de vingt ans, le ministère de la Défense fait des efforts budgétaires sans égal. Aucun autre ministère français n'a fait cela

Le «recadrage présidentiel» signifie-t-il que le président considère que le chef d'état-major des armées ne doit pas informer le peuple français par la voix de ses représentants sur ce sujet éminent, voire qu'il doit lui mentir par omission ? La priorité gouvernementale de réduction budgétaire, hautement légitime, doit impérativement épargner un budget défense qui a depuis plus de 20 ans supporté docilement l’essentiel des coupes budgétaires. Il faut définir et protéger un périmètre régalien en dehors de toutes considérations électoralistes à courte vue. Nous avons en effet, de l’aveu même du nouveau président, une priorité sécuritaire. Qui pourtant restera pure posture, aux gravissimes conséquences si le budget déjà étique des armées est encore amoindri. Notre efficacité opérationnelle et notre crédibilité militaire globale dépendent d’une affectation suffisante de crédits permettant l’entretien et la sauvegarde de l’existant, mais aussi une remontée en puissance impérieuse de notre budget. Ne serait-ce que pour satisfaire aux critères de l’OTAN…

Nos forces armées sont sur-employées et sous-financées. Depuis plus de vingt ans, le ministère de la Défense fait des efforts budgétaires sans égal. Aucun autre ministère français n'a fait cela. La question du budget de la Défense est pourtant très importante et touche donc au périmètre régalien, à celui de la survie de la nation, mais aussi à son rayonnement et à son influence internationale. Or, quand on est chef d'état-major des armées, on se doit de protéger ses forces et ses hommes, on se doit de défendre la cohérence budgétaire pour pouvoir remplir les missions qui vous sont confiées sans mettre abusivement en danger ses hommes. Le général Pierre de Villiers a fait ce qu'il devait faire.

Le chef de l'Etat aurait dû pourtant être heureux et rassuré d'avoir un chef d'état-major des Armées qui ne soit justement pas là pour le flatter et tout accepter

La réaction du chef de l'Etat, de mon point de vue, traduit le fait qu'il n'a pas pris la mesure de la gravité de la situation dans laquelle se trouvent nos armées. Il a réagi en en faisant une question d'autorité, or ce n'en est pas une. Il a de fait simplement démontré une propension inquiétante à l’autoritarisme et un manque manifeste de culture et de sensibilité militaires et stratégiques. Il aurait dû pourtant être heureux et rassuré d'avoir un chef d'état-major des armées qui ne soit justement pas là pour le flatter et tout accepter, mais qui lui explique sans ambages la réalité et les nécessités de la situation, un officier de haut rang qui lui montre qu'il ne doit pas avoir une vision des armées uniquement comptable mais également stratégique et cohérente.

La loyauté du militaire au politique en tant que détenteur temporaire de la souveraineté populaire n’est pas la servilité

RT France : Quelles seront, à votre avis, les conséquences de cette démission pour les armées françaises, notamment concernant les coupes budgétaires ?

C. G. :Le Général Lecointre est un officier de grande valeur militaire et humaine. Fort courageux aussi. Il saura, j’en suis certaine, faire comprendre au président la gravité des enjeux. La loyauté du militaire au politique en tant que détenteur temporaire de la souveraineté populaire n’est pas la servilité. Quant au président, s'il est intelligent – ce dont je ne doute pas –, cette crise va lui permettre de prendre la mesure du problème, de corriger sensiblement le tir et, je l'espère, de revoir ses positions en comprenant qu'il y a des exceptions à faire et des priorités à assumer. Les armées ont déjà payé très cher le prix de cette pensée comptable, et des postures martiales de présidents qui leur demandaient toujours plus pour toujours moins. Leurs formats, leurs moyens, leurs effectifs, tout a été réduit à la portion congrue. Leur obéissance et leur loyauté structurelles envers le politique font qu’elles se sont toujours soumises sans mot dire ou presque, aux coupes claires, réduites au rang de commode «variable d’ajustement budgétaire» des différents gouvernements depuis la professionnalisation de 1995, alors que d'autres ministères ou pans de l'action de l'Etat au rapport coût-efficacité parfois hautement discutable, restaient totalement à l'abri des foudres de Bercy.

Dans la situation actuelle de la France, où des menaces aussi bien terroristes que sécuritaires d’ampleur pèsent sur notre pays [...], on doit avoir au contraire à cœur de renforcer sensiblement notre outil militaire

Le gouvernement a décidé de faire un plan d'économies. C’est évidemment indispensable et salutaire. Mais dans la situation actuelle de la France, où des menaces aussi bien terroristes que sécuritaires d’ampleur pèsent sur notre pays gangrené par l’islamisme rampant et requièrent des projections lointaines et longues comme un concours à la protection du territoire national (Etat d’urgence ou pas), on doit avoir au contraire à cœur de renforcer sensiblement notre outil militaire. Arriver aux 2% du PIB de budget promis ne pourra se faire d'un seul coup à la fin du mandat voire en tablant sur un second. Les dernières coupes annoncées sonnent de fait le glas de cet objectif. Chacun sait que de gels en surgels et coupes budgétaires supplémentaires, on ne pourra jamais tenir cette trajectoire. Il faut donc être cohérent et conséquent. S’il est un ministère qui doit cesser de voir raboter chaque année son budget, c'est bien celui de la Défense.

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