John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

«Theresa May, le François Fillon de la politique britannique»

«Theresa May, le François Fillon de la politique britannique»© Toby Melville Source: Reuters
Theresa May

Une élection annoncée comme imperdable a été perdue par celle qui devait la gagner, tout comme le candidat des Républicains avait été proclamé prochain président de la République fin 2016, note l'historien John Laughland.

L'Angleterre aura finalement copié la France. Theresa May est le François Fillon de la politique britannique. Une élection annoncée comme imperdable a été perdue par celle qui devait la gagner, tout comme le candidat des Républicains avait été proclamé prochain président de la République fin 2016. La différence principale – elle reste au pouvoir, tandis qu'il ne l'a jamais conquis – n'est qu'apparente. Il est maintenant inévitable que, d'ici la fin de l'année, et peut-être plus tôt encore, Theresa May ne sera plus Premier ministre.

Pour comprendre cela, il faut saisir l'ampleur de son échec. Les dernières législatives ayant eu lieu en 2015, elle aurait pu rester au pouvoir jusqu'en 2020. Il est vrai qu'un Premier ministre qui n'arrive au 10, Downing Street que par défaut – à cause de la démission de son prédécesseur – peut se retrouver dans une position fragile. Le précédent de Gordon Brown, qui est devenu Premier ministre en 2007 suite à la démission de Tony Blair, mais dont le mandat a été catastrophique, rappelle celui de James Callaghan à la fin des années 1970, qui a été le dernier Premier ministre travailliste avant le long règne conservateur sous Margaret Thatcher et John Major de 1979 à 1997. Mais madame May a joué au quitte ou double, voulant profiter du désarroi apparent de l'opposition travailliste et de la faiblesse apparente de son dirigeant, Jeremy Corbyn, très contesté au sein de son propre groupe parlementaire, pour augmenter sa majorité parlementaire et pour consolider sa position personnelle vis-à-vis de Bruxelles. Il faut remonter à la défaite de Winston Churchill aux élections de 1945 pour trouver un précédent à l'échec de Theresa May.

Ce résultat est une belle revanche pour les partisans de l'Union européenne

La défaite est d'autant plus cinglante qu'elle avait bâti sa campagne sur sa propre personne. Elle s'est présentée comme le chef de gouvernement le plus compétent pour diriger le pays et pour réussir le Brexit. Ayant été désavouée sur ce point précis par cette élection (ou pourtant les Conservateurs ont gagné, tout comme Hillary Clinton, une grande majorité des suffrages exprimés, ayant même augmenté leur score national pour atteindre le plus haut niveau) sa position personnelle est fatalement fragilisée là où elle devait être renforcée. Voilà la raison pour laquelle elle ne pourra pas rester.

Incontestablement, ce résultat est une belle revanche pour les partisans de l'Union européenne. Le «Brexit dur» annoncé en janvier – la sortie non seulement de l'UE mais aussi du marché unique – n'a pas été plébiscité. Ironie de l'histoire : ce qui a constitué la faiblesse de Jeremy Corbyn sur la question européenne est devenue sa force. Ayant subi une rébellion massive le lendemain du référendum en juin 2016, de la part de son groupe parlementaire majoritairement pro-européen qui lui reprochait sa tiédeur en faveur de Bruxelles, Corbyn a pu faire de sa position ambiguë (pro-UE sur le papier, sans doute sceptique en privé) un atout majeur. Son agnosticisme lui a permis de rafler des voix pro-Européens dans les grandes villes acquises à la gauche, à Londres par exemple où il a sa circonscription, mais aussi des voix anti-européennes dans les fiefs traditionnels du parti travailliste dans le Nord du pays.

Ce résultat, qui intervient alors que la position de Trump semble de plus en plus fragilisée Outre-Atlantique, prouve que la théorie d'une vague populiste qui aurait renversé l'échiquier politique du monde ne tient pas debout. Loin de subir une défaite, le «système» se porte très bien, tout comme en France où le grand déferlement du Front national que tout le monde annonçait s'est avéré un pétard mouillé. Les renverseurs d'hier ont été renversés aujourd'hui, soit par défaite électorale (May), soit parce qu'ils ont retourné leur veste (Trump). Le discours révolutionnaire est une coquille vide : tous les politiciens, d'Emmanuel Macron à Donald Trump, se présentent comme porteurs d'un changement inédit ; la réalité est que les élections ne changent rien, ou presque rien, et après chaque scrutin tout continue comme avant. Les chiens aboient, la caravane passe.

Madame May incarne dans son être le contraire de cette union contre-nature des extrêmes

En France comme en Angleterre, c'est finalement le centrisme qui a triomphé, si par «centrisme» on entend cet amalgame entre capitalisme et socialisme qui en est la caractéristique de nos jours. Le grand politologue et historien Fabrice Bouthillon avance la thèse selon laquelle l'Europe, décapitée par la Révolution française, essaierait depuis de retrouver son équilibre, soit en gouvernant du centre, soit en unifiant les extrêmes pour arriver au même résultat. D'une certaine manière, c'est cette unification des extrêmes que l'on observe au Royaume-Uni comme en France : un capitalisme qui a besoin du socialisme pour exister, et vice-versa. Le capitalisme a besoin de l'immigration de masse pour maintenir à la baisse la pression sur les salaires; le socialisme bobo soutient ce projet avec son culte de la diversité raciale. Le capitalisme a besoin de loger cette main d'œuvre peu chère; le socialisme lui fournit des HLM. Le socialisme, ou au moins le gauchisme, veut abattre toutes les frontières traditionnelles et morales; la droite libérale veut abattre les frontières nationales au nom du marché mondial. Dans tout nouveau immeuble construit en Angleterre depuis des décennies, la moitié des appartement doit être affectée aux HLM, une mesure ouvertement socialiste, ce qui ne fait que gonfler encore davantage la bulle immobilière en réduisant l'offre de logement privés. C'est l'illustration parfaite de cette synergie infernale entre droite et gauche qui aujourd'hui constitue l'architecture principale de notre vie.

Theresa May incarne dans son être le contraire de cette union contre-nature des extrêmes. La fille de pasteur anglican est d'une probité exemplaire; ses origines provinciales évoquent une ère révolue de familles travailleuses et soudées. Elle avait même centré sa campagne électorale sur la «stabilité» de son gouvernement et c'est cela qui n'a pas séduit les électeurs, drogués depuis des générations par la pratique et la réalité du changement permanent, et par le culte de la transgression. C'est cette Angleterre solide qui, quoi que sans doute majoritaire dans le pays, a été humiliée hier soir par une alliance entre les élites métropolitaines aisées et déracinées – une seule victime parmi les huit personnes tuées au hasard dans les rues de Londres samedi 3 juin était de nationalité britannique – une classe ouvrière aliénée, et les bénéficiaires, très nombreux, d'allocations sociales qui incarnent précisément cette précarité que le mondialisme valorise. Madame May voulait être un roc dans une mer d'incertitudes ; c'est finalement le liquide qui aura dissous le solide.

Du même auteur : Elections anticipées au Royaume-Uni : Theresa May renverse l'échiquier politique en Europe

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