La ligne rouge de Poutine en Syrie n’est pas une invitation pour Israël à jouer à la roulette russe

La ligne rouge de Poutine en Syrie n’est pas une invitation pour Israël à jouer à la roulette russe© Amir Cohen Source: Reuters

Israël ne veut-il vraiment pas intervenir dans le conflit syrien ? Et combien de temps peut-il continuer à être le bras armé de Washington dans la région, tout en gardant de bons rapports avec la Russie ? Le journaliste Martin Jay analyse.

Un incident mineur a eu lieu la semaine dernière en Syrie, incident que peu de gens à Washington et à Londres ont même relevé, mais qui a attiré l'attention des obsédés de la géopolitique qui observent les développements quotidiens à Damas. Israël a mené une attaque aérienne sur ce qui serait d’après lui un mouvement de missiles du Hezbollah. En lui-même, cet événement n'est que peu remarquable et a déjà eu lieu par le passé. Les frappes israéliennes avaient généralement pour cible les commandants du Hezbollah ou le transport de matériel.

Ce qui a rendu cette attaque remarquable a été la réponse du président syrien Bachar el-Assad.

Non seulement il a lancé un missile balistique vers Israël, mais il a de plus rapidement déclaré aux médias que plus aucune attaque de ce type ne serait tolérée. Dans les faits, le dernier incident lors duquel Bachar el-Assad avait émis de tels avertissements à l’encontre d’Israël remonte à 2013, à propos du plateau du Golan. A cette époque, le président syrien avait menacé les Israéliens d'utiliser des armes russes.

Mais dorénavant, la menace est désormais plus importante et pose la question de savoir dans quelle mesure la Russie est disposée à soutenir Assad, mais aussi jusqu'à quel point Israël est-il prêt à mettre en péril ses propres relations avec Moscou.

Beaucoup de gens se demandent combien de temps Israël peut continuer à chevaucher deux agendas géopolitiques contradictoires

Cette fois, le président syrien parle avec encore plus d'aplomb, presque comme s’il était persuadé d'avoir le soutien militaire absolu de la Russie. En effet, bien qu'il ait également laissé entendre qu'il voulait que Moscou se montre aux côtés de Damas en cas de réplique armée d'autres acteurs dans la régions, la rhétorique correspond exactement à la mise en garde de Vladimir Poutine en 2015, lors du début de l'intervention armée russe en Syrie. 

Reprise par les médias, la menace d'Israël, via son ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, consistant à balayer entièrement l’arsenal anti-aérien de la Syrie, a légèrement écorné l'entente cordiale qui régnait entre Tel-Aviv et Moscou. En conséquence, l'ambassadeur d'Israël à Moscou avait immédiatement été convoqué pour présenter des explications, au regard d’un accord conclu en 2015 laissant entendre qu’Israël ne toucherait pas à Bachar el-Assad et ses alliés durant le conflit.

L'incident a compliqué le dilemme auquel Israël fait face à l'heure actuelle : avec le nouveau gouvernement américain et une nouvelle dynamique dans le déroulement de la guerre, beaucoup de gens se demandent combien de temps Israël peut continuer à chevaucher deux agendas géopolitiques contradictoires.

«Peu importe la qualité du mécanisme de coordination entre les deux parties», écrit Michael Koplow du Forum politique d'Israël, «le fond du conflit au cœur des visions israélo-russes sur la Syrie est bien distinct. Pour Israël la ligne rouge c’est la mise en place d’une présence iranienne permanente en Syrie, et pour la Russie c’est l’élimination d’une présence iranienne permanente en Syrie».

En d'autres termes, quelqu’un devra faire des concessions.

C'est comme si Israël, la Syrie et la Russie entraient maintenant dans une nouvelle phase de réajustement de leurs relations et de leur rôle, mais aussi d’un test pour voir qui recule quand la pression se fait plus forte. La Russie n'a pas officiellement déclaré qu'elle soutiendrait Bachar el-Assad s'il commençait à faire feu sur des avions israéliens, mais c'est clairement ce que le président syrien pense. Pourtant, la question la plus délicate n'est pas là, mais de savoir si les ressources limitées d'Assad sur le champ de bataille en Syrie sont suffisantes dans le cas de l'ouverture d'un nouveau front contre Israël.

Israël a besoin d'une campagne aérienne russe contre ses soldats autant qu'il a besoin d'un trou dans la tête

Benjamin Netanyahou mise sur le fait que Bachar el-Assad n'est pas aussi stupide pour se montrer vulnérable face aux groupes extrémistes sunnites, qui profiteraient que ses troupes soient engagées contre Israël pour lui reprendre du terrain.

Cependant, Israël joue également avec le feu en menaçant d'attaquer Bachar el-Assad pour deux raisons : premièrement, cela engagerait ses ressources militaires et la tentation du Hezbollah libanais voisin de frapper Israël serait peut-être trop difficile à contenir ; deuxièmement, Israël ne pourrait tout simplement pas se permettre de faire enrager la Russie et de devenir son ennemi.

Israël a besoin d'une campagne aérienne russe contre ses soldats autant qu'il a besoin d'un trou dans la tête.

Je dirais cependant que Vladimir Poutine pourrait bien tester jusqu'à quel point il peut pousser Israël, qui n'est vraiment en mesure de combattre ni la Russie, ni ses alliés que sont le Hezbollah, ni l'Iran. Il pourrait bien utiliser la frontière israélo-syrienne comme nouvelle ligne rouge, comme l'a récemment suggéré Dan Shapiro, l'ambassadeur américain en Israël sous la présidence Obama.

A en croire l'ambassadeur syrien à l'ONU, qui a récemment averti que la réponse de son gouvernement aux frappes israéliennes marquait une nouvelle phase du conflit, où les attaques d'Israël mériteraient une autre réponse, l'appareil diplomatique actuel est en train de danser sur le fil du rasoir.

De même, si l'on en croit l’un des plus grands universitaires libanais, le docteur Jamal Wakim, qui suggère qu'Israël se prépare à une guerre contre le Hezbollah au Liban – si la Russie dit à Israël qu'il n'a plus «les mains libres» dans l'espace aérien syrien, ce devrait être perçu par toutes les parties comme un avertissement limpide. Si la Syrie peut déplacer des roquettes de dernière génération vers le Liban sans crainte d'un raid aérien israélien, la Russie s'interrogera une fois pour toutes sur son engagement vis-à-vis de la Syrie et de ses alliés dans tout différend régional.

Cependant Israël joue souvent dans la cour des grands dans les affrontements régionaux, et la bravade de certains de ses partisans est à couper le souffle. «Israël se réserve le droit de réagir», a par exemple déclaré l'universitaire américain Dan Arbell lors de l'émission CrossTalk de RT.

Pourtant, cet argument manque de sérieux une fois mis dans son contexte, et perd sa légitimité lorsqu’il est accompagné de la réponse type des apologistes d'Israël qui se battent pour justifier ses actions militaires au nom de la «défense» de sa souveraineté : «Israël est la seule démocratie dans la région». A cela se sont ajoutées les affirmations qu'Israël n'était pas impliqué dans la guerre et ne soutenait aucun groupe en particulier. Mais de nombreux rapports attestent de la présence dans des hôpitaux israéliens d'extrémistes d'Al-Qaïda ainsi que des soldats de l'Armée syrienne libre. En effet, les médias israéliens concèdent eux-mêmes que leur propre pays «soignait en toute connaissance de cause les membres d'Al-Nosra» dans les hôpitaux situés à proximité de la frontière syrienne, avec une facture médicale moyenne de 15 000 dollars pour chaque combattant. On ne peut pas vraiment dire que les autorités israéliennes ne soient «pas impliquées».

Israël peut bien adopter une réthorique guerrière, mais beaucoup de ses arguments ne peuvent pas être pris au sérieux

Par le passé, Israël a par deux fois échoué dans ses objectifs militaires au Liban, en particulier en 2006, quand il avait largement sous-estimé la dynamique du Hezbollah, qui est au cœur de cette dispute. L’argument de la «seule démocratie» ne tient pas vraiment la route lorsqu’on voit que les pays plus pauvres et moins avancés de la région comptent sur l'envolée du nationalisme dans l'unique but de laisser les dirigeants gagner les élections – dans le cas d'Israël des préparations pour une troisième guerre contre le Hezbollah au Liban – c’est ce que nous pouvons attendre de la part du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Mais seulement s'il est encore en poste au moment de l'élection anticipée, qui est organisée pour court-circuiter les accusations émergentes de corruption à son encontre, dont l’une consiste à avoir soudoyé un média pour que des reportages plus positifs soient réalisés sur lui.

Israël peut bien adopter une réthorique guerrière, mais beaucoup de ses arguments ne peuvent pas être pris au sérieux, et quand ils le peuvent, ils ne devraient pas l'être.

Israël devrait être attentif aux signaux d'alerte et ne pas agiter de chiffon rouge devant l'ours russe. Si Israël est en mesure de respecter son engagement de «non-intervention dans les affaires [en Syrie]», promesse faite auprès de la Russie en 2015, alors peut-être ce même principe peut-il s'appliquer quand Israël attaque le Liban, sans ingérence de la Russie.

Pour l'instant, Israël a reçu en Syrie un avertissement clair de la part de la Russie et de Bachar el-Assad au sujet des frappes aériennes – dont il va probablement tenir compte, étant donné qu'une provocation de guerre contre Bachar el-Assad serait désormais difficile à ignorer, mais mérite de l'être.

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