Bob Dylan et le bateau ivre

Bob Dylan© FRED TANNEAU Source: AFP
Bob Dylan

Bob Dylan prix Nobel. Voilà qui fait grand bruit dans le Landerneau des écrivains. Mais le problème est-il Dylan ? N’est-ce pas plutôt l’institution même, cénacle jugeant qui, de l’humanité, a été méritant, s’interroge le chroniqueur Matthieu Buge.

Les écrivains sont moroses, mais nombre de commentateurs des médias mainstream ont l’air enchanté. Poésie, engagement politique, musique populaire, tout y est. «Depuis des années, le nom de Bob Dylan revenait souvent mais peu d’experts s’attendaient à ce que l’académie franchisse le pas en récompensant un chanteur aussi populaire que lui», écrit Le Monde. Bref, Alfred Nobel rencontre la Star Academy. Voilà qui ne va pas beaucoup inciter à lire une population qui ne lit déjà plus. Et alors ? Rouspéteurs évoquant les grands noms de la littérature qui ont toujours été dédaignés, grincheux signalant que la musique n’est pas de la littérature, rentrez chez vous. Et, surtout, ne soyez pas si surpris. Après tout, en 2008, Bob Dylan avait déjà reçu... le prix Pulitzer. Oui. Le prix des journalistes. Il est vrai que ce prix littéraire marque une nouvelle étape dans l’absolue confusion des genres. Mais le problème est-il vraiment là ? Après tout, Bob Dylan est effectivement l'une des plus grandes figures de la musique américaine du XXe siècle, l'un de ses plus grands paroliers et il n’y a pas de prix Nobel pour récompenser la chanson. Et puis, le choix de Bob Dylan n’est, malheureusement, pas du tout – et de loin ! – la première fois qu’une décision du jury du Nobel laisse pantois.   

Une question de style

La décision d’attribuer ce grand honneur au chanteur aurait été motivée par le fait qu’il a «créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique», selon le site de l’organisation. Le style, donc.

Se demander en quoi Bob Dylan a changé le monde en mieux, c’est comme chercher à comprendre comment le prix Nobel de la paix Barack Obama a rendu la planète plus harmonieuse : totalement idiot

Pourtant, immédiatement après cette nouvelle, CNN, guilleret, publiait un article évoquant les chansons de la star nobélisée qui ont «changé l’histoire» [sic]. Après lecture de ce lumineux papier, on se demande toujours quelles sont les guerres auxquelles Blowin’ in the wind a mis fin et comment Hurricane a combattu les erreurs judiciaires et les inégalités raciales aux Etats-Unis – surtout quand Black Lives Matter est dans les rues américaines. Passons. Se demander en quoi Bob Dylan a changé le monde en mieux, c’est comme chercher à comprendre comment le prix Nobel de la paix Barack Obama a rendu la planète plus harmonieuse : totalement idiot. Néanmoins, le parallèle ne manque pas d’intérêt car ces deux lauréats ont été récompensé pour la même raison. Le style. Bob Dylan pour son utilisation des mots (peu importe son fond), Barack Obama pour son allure (peu importe ses drones).

L’académie jugerait-elle de plus en plus à partir de la pure et simple image ? Et, pis, ne jugerait-elle pas de plus en plus qu’à partir d’une image qui plaît à l’élite occidentale ? Bob Dylan a son indéniable style. Mais, à la différence des écrivains, on ne peut pas traduire Bob Dylan dans toutes les langues. Son médium est la chanson, pas le papier, et il ne se produit pas en français, en chinois, en arabe, en russe ou en pachtoune. Pour comprendre Dylan, il faut parler anglais, et être à même de décrypter, dans cette langue, des codes culturels américains. Un tel prix «international» aurait-il pu jamais être décerné à un Vladimir Vyssotski, un Serge Gainsbourg, une Fairouz ? Il est probable que non, peu importe l’impact qu’ils ont eu sur la culture musicale de leurs pays. La dimension de «poète légendaire» de Dylan, comme la dimension d’«élégant gardien de la paix» d’Obama, ne peut être intelligible que pour ceux qui ont définitivement intégré qu’ils faisaient partie de l’empire américain et qui en ont accepté les codes. Le jury du Nobel semble être, lui, tout à fait à la page. N’est pas star du folk américain ou joueur de golf qui veut, sur cette planète.  

Le jury du Nobel décerne à tout va, sans même attendre de voir si leur poulain et son action ou ses thèses sont valables sur la durée, tantôt en fonction des intérêts de l’élite occidentale, tantôt au grè de la brûlante actualité

Alfred Nobel, capitaine de bateau ivre malgré lui ?

Il reste à espérer qu’il ne s’agit là que d’un égarement. Après tout, l’académie ne s’est pas toujours illustrée dans son histoire. Elle a toujours connu des hauts et des bas. Le prix Nobel de la paix pour la fin de la guerre du Vietnam à un Kissinger qui avait cyniquement fait capoté des accords de paix similaires quelques années auparavant, provoquant des centaines de milliers de morts supplémentaires, c’était déjà assez costaud comme bourde.

Mais le jury du Nobel ressemble tout de même à un bateau ivre. Impatient, il décerne à tout va, sans même attendre de voir si leur poulain et son action ou ses thèses sont valables sur la durée, tantôt en fonction des intérêts de l’élite occidentale, tantôt au grè de la brûlante actualité. Avant Bob Dylan, en 2015, c’était, sans grande surprise, la bien peu lue Biélorusse Svetlana Alexeïevitch, très critique de la Russie contemporaine, qui avait eu droit à ce prix dans un contexte de guerre froide passée au micro-ondes. Et, encore avant, le Français bon ton Patrick Modiano, sans doute parce qu’un Houellebecq était un peu trop politiquement incorrect.  

Dans l’autre catégorie du Nobel médiatique, en 2009, Barack Obama était déclaré prix Nobel de la paix parce qu’il n’avait pas encore eu le temps de bombarder à tout va, alors que, pourtant, il avait prévenu : «Yes, I can !». Puis c’était au tour de l’Union européenne, en 2012 : 27 membres chics mis à l’honneur pour avoir arrêté de se taper dessus pendant quelques décennies, préférant aller ensanglanter d’autres contrées pour leur profit collectif. Cette année, le prix Nobel de la paix a été décerné au libéral président colombien pour avoir, quelques jours auparavant, signé un accord avec les FARC (dont les guérilleros communistes n’ont, eux, pas été remerciés), accord qui pourrait bien exploser à n’importe quel moment.

C’est comme si l’institution du prix Nobel jetait totalement le masque, comme si elle assumait totalement son rôle de chambre d’enregistrement de l’agenda politico-culturel occidental

Et comment oublier, le très libéral français Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014 ? Il était somme toute assez logique que quelqu’un qui considère que l’«on ne peut se targuer de moralité quand on est contre le commerce des organes» soit ainsi récompensé. Mais quelqu’un sera-t-il encore apte, dans cent ans, à vérifier si l’humanitié se porte mieux en ayant définitivement tout commercialisé ?

Tout cela ne semble pas très sérieux. Où est-donc passé l’ambition originelle qui était de décorer des individus ayant «apporté le plus grand bénéfice à l’humanité» ? Avec Bob Dylan, ancien rebelle qui, comme tous les rockers, est rentré dans le moule, c’est comme si l’institution du prix Nobel jetait totalement le masque, comme si elle assumait totalement son rôle de chambre d’enregistrement de l’agenda politico-culturel occidental.

Qu’attendre des années à venir ? Après Bob Dylan, tant qu’à faire, on aimerait personnellement voir le très amusant et ordurier Sergueï Chnourov du groupe Leningrad recevoir ce prix pour avoir «créé dans le cadre de la grande tradition de la musique russe de nouveaux modes d’expression argotique». Cela finirait de rendre ce prix humoristique et, en même temps, lui redonnerait un peu de naturel. Mais ça ne risque pas. Il n’est pas assez chic pour l’Occident, le Chnourov.

Lire aussi : Juan Manuel Santos, prix Nobel de la paix 2016, vient allonger une liste de lauréats controversés

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