Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Lettre ouverte à la gauche morale

Des Bruxellois participent à une veillée en hommage aux victimes de la fusillade de la discothèque gay d'Orlando, le 14 juin 2016. © François Lenoir Source: Reuters
Des Bruxellois participent à une veillée en hommage aux victimes de la fusillade de la discothèque gay d'Orlando, le 14 juin 2016.

La fusillade dans la discothèque gay d'Orlando a relancé les discussions sur l'homophobie d'origine religieuse. L'essayiste Jean Bricmont reprend le débat en analysant un autre incident d'homophobie d'origine religieuse, mais totalement non violent.

L'évêque belge conservateur Monseigneur Léonard, a estimé (dans une interview donnée à l'hebdomadaire belge Télémoustique), en s'appuyant sur Freud, que la pratique de l'homosexualité est anormale et provient «d'un blocage rencontré au cours du développement psychologique normal». Cela a provoqué une levée de boucliers, ainsi que des appels à la censure, de la part des spécialistes de l'indignation et de la «lutte contre l'homophobie».

Il faut croire qu’il le fait exprès, rien que pour vérifier si les arcs réflexes idéologiques fonctionnent toujours : dès que Monseigneur Léonard arrive à mettre les mots «anormal» et «homosexuel» dans une même phrase, tous les pères/mères-la-vertu de la gauche morale (en particulier, les avant-gardes antifascistes et antiracistes auto-proclamées), se lèvent comme un(e) seul(e) homme/femme. On dénonce le scandale, on entame des poursuites, ou on «renonce» (généreusement) à les entamer, ou encore, on se «résigne» à ne pas poursuivre, vu qu’il existe dans notre droit une malédiction (à éliminer de toute urgence) appelée «liberté d’expression», et qui rend de telles poursuites difficiles.

Les activités entre adultes consentants ne regardent ni le droit ni la morale

Il faut souligner, pour commencer, que si Monseigneur Léonard proposait de rétablir des lois contre la sodomie, ce qu’il ne fait pas à ma connaissance, il aurait parfaitement le droit de le dire, il n’y aurait aucune raison de se poser même la question de savoir s’il faut ou non l’attaquer en justice, et si des sensibilités «démocratiques» étaient «choquées» par de tels propos, il faudrait tout simplement leur suggérer de porter leur attention sur autre chose ; après tout personne n’est obligé d’acheter Télé-Moustique. Monseigneur Léonard ne fait pas, heureusement, les lois en Belgique et il ne contrôle même pas l’Église catholique, laquelle, en pratique, n’est d’ailleurs plus aujourd’hui qu’une ONG parmi d’autres.

Mais le nombre de quiproquos dans cette affaire en fait un véritable vaudeville. Quand j’étais jeune et que je fréquentais une école catholique (c’était à une époque où elles l’étaient vraiment), on apprenait que, du point de vue de l’Église, les rapports sexuels devaient être réservés à des couples hétérosexuels mariés et qui ne se livraient à aucune attaque préventive contre la procréation (avec un peu de chance, la femme n’était pas enceinte après chaque rapport, mais cela dépendait entièrement de la volonté divine). Tout le reste n’était pas simplement anormal, mais était un péché.

Les préjugés racistes ou religieux sont incapables de se justifier «devant le tribunal de la raison»

Quand les esprits ont commencé à s’ouvrir dans le monde catholique sur la question de l’homosexualité, aux alentours de 1968, la position «progressiste» était de dire qu’il s’agissait d’une «maladie» (ou d’une «anomalie») et non d’un péché. Bien sûr, la position correcte, à laquelle même une partie du monde catholique a fini par se rallier, est que les activités entre adultes consentants ne regardent ni le droit ni la morale. Il n’empêche que la position actuelle de Monseigneur Léonard a été une étape intermédiaire dans cette évolution. On peut tout au plus lui reprocher d’avoir quarante ans de retard, ce qui n’est peut-être pas si mal dans une Église qui pense se mettre à la page en reconnaissant ses torts dans l’affaire Galilée ou en admettant, avec des hésitations, que l’évolution est «plus qu’une hypothèse».

De plus, Monseigneur Léonard dit s’appuyer sur Freud, c’est-à-dire sur ce qu’il pense être la science. Mettons de côté, pour simplifier la discussion, le fait que la psychanalyse n’est en réalité pas beaucoup plus scientifique que la religion de Monseigneur Léonard. Mais quelle importance morale peut-il bien y avoir dans le fait que la science décide de classer des activités en «normales» et en «anormales» ? Ce n’est jamais qu’une définition (peut-être mal choisie), pas un jugement de valeur. Supposons qu’un biologiste dise que l’activité normale des êtres vivants est de propager leurs gènes, ce qui rendrait «anormal» l’homosexualité, tout autant que le célibat des prêtres d’ailleurs : cela ne nous dirait strictement rien sur ce que les gens peuvent faire dans leur chambre à coucher.

Quand des propos «scandaleux» sont énoncés, c’est avant tout la liberté d’expression qu’il faut défendre, y compris pour nos ennemis

Ce qui a fait évoluer les esprits sur l’homosexualité, c’est d’avoir demandé aux croyants les raisons qu’ils avaient de penser que l’homosexualité était un péché, pas de pousser des cris d’indignation vertueuse, comme on le fait aujourd’hui, cris qui, dans le temps, étaient justement l’arme favorite des bigots. En effet, ce que les préjugés racistes ou religieux sont incapables de faire, c’est précisément de se justifier «devant le tribunal de la raison». Par conséquent, c’est cela qu’il faut leur demander, et rien d’autre.

De plus, c’est de toute évidence la liberté d’expression et la libre-pensée qui ont été historiquement les armes les plus fortes contre la religion. C’est précisément grâce à ces outils que l’on est arrivé aujourd’hui à une situation, où même Monseigneur Léonard en arrive à devoir se rabattre sur ce qu’il croit être la science pour stigmatiser l’homosexualité, au lieu d’invoquer simplement la doctrine de sa propre Église concernant le péché. Cet aggiornamento avec la modernité, venant de l’aile la plus réactionnaire de l’Église, est pratiquement une capitulation en rase campagne ; au lieu de lever les bras au ciel, les laïcs devraient accueillir cette retraite de Monseigneur Léonard comme étant l’ultime «victoire de la science sur les ténèbres». Et, quand des propos «scandaleux» sont énoncés, c’est avant tout la liberté d’expression qu’il faut défendre, y compris pour nos ennemis, surtout pour nos ennemis.

Quand des gens pensent vraiment autrement une bonne partie de cette même gauche leur envoie la maréchaussée ou au moins rêve de le faire

L’ ironie finale dans cette affaire, c’est que la gauche bien-pensante se plait à citer Rosa Luxembourg, contre Lénine, Staline & co.: «la liberté est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement», mais quand des gens pensent vraiment autrement, qu’il s’agisse de Monseigneur Léonard, des négationnistes, de Tariq Ramadan, des «apologistes du terrorisme» (non étatique), de ceux qui «justifient l’injustifiable», ou de ceux que la «lutte contre le fascisme», soixante ans après la fin de la guerre, laisse froids, une bonne partie de cette même gauche leur envoie la maréchaussée ou au moins rêve de le faire.

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