François Hollande veut (presque) supprimer le poste de Premier ministre

Le président français François Hollande et le Premier ministre Manuel Valls Source: Reuters
Le président français François Hollande et le Premier ministre Manuel Valls

Cette annonce n’est rien qu’une opération de communication à la veille des élections présidentielles pour détourner l’attention du bilan de son quinquennat, estime l’écrivain et publiciste Eric Verhaeghe.

RT France : Dans des propos rapportés par Europe 1, François Hollande a déclaré qu’il souhaitait une réforme visant à supprimer le poste de Premier ministre et la reformation du Parlement français. Qu’en pensez-vous ?

Eric Verhaeghe (E. V.) : Je pense que la première analyse qu’on peut faire, c’est que François Hollande est dans une posture de communication. François Hollande a lancé sa campagne pour sa réélection en 2017 et donc il commence à égrainer les promesses ou les suggestions de campagne, des insinuations pour convaincre les Français de ses bonnes intentions. Je crois qu’en réalité il faut s’attendre à une longue série de mois où il va à chaque fois inventer une nouvelle idée, proposer un nouveau débat qui va faire le buzz, qui va occuper l’opinion mais qui a très peu de prise avec la réalité. L’objectif aujourd’hui de François Hollande c’est de détourner l’attention du bilan de son mandat. Pour François Hollande il y a un risque, c’est qu’on s’occupe de son bilan, c’est qu’on juge ce qu’il a fait. Donc il a besoin d’occuper le terrain en lançant des idées qui sont des postures de communication comme il avait dit à une certaine époque «mon principal ennemi c’est la finance», il est en train de dire «je vais réformer les institutions» parce que quelqu’un lui a dit que ce serait populaire. Mais en réalité, c’est de la culture hors sol, ce n’est pas enraciné dans la terre.

Les Français aiment bien avoir l’idée que l’incarnation du pouvoir est au-dessus de l’action quotidienne

RT France : Pour vous, le fait qu’il fasse cette déclaration maintenant n’est pas anodin ?

E.V. : Non, c’est un discours de campagne. De fait, en France il y a une demande très large de réforme des institutions, beaucoup de Français disent qu’il faut réformer, qu’il faut changer le Parlement, qu’il faut changer les règles du jeu parce que beaucoup de Français estiment à juste titre qu’il y a une rupture entre le peuple et le pouvoir, que le gouvernement est coupé des réalités. Donc beaucoup de Français disent qu’il faut changer les règles du jeu, qu’il faut changer les règles de la démocratie. François Hollande l’a entendu et il en profite pour faire une proposition de surenchère, toujours plus loin, toujours plus fort. Il sait qu’elle n’aboutira pas mais elle va faire parler et pendant qu’on parle de ça, pendant qu’on parle de l’Euro, on ne parle pas des grèves, on ne parle pas des problèmes structurels, on ne parle pas de ses échecs et pour lui c’est toujours ça de gagné.

On s’aperçoit que l’hyperprésidence française dépasse les individus, ça dépasse la volonté des présidents, c’est quelque chose qui est structurel

RT France : Est-ce que Manuel Valls le gène ?

E.V. : Il y a une vieille histoire en France, c’est que l’invention du Premier ministre ça date en réalité – on pourrait faire une longue archéologie du Premier ministre en France – du régime bonapartiste. Quand Bonaparte s’occupait de faire la guerre à l’étranger, par exemple lorsqu’il envahissait la Russie, il laissait en France l’équivalent d’un Premier ministre qui était Cambacérès et qui gérait les affaires à sa place. Cela fait donc 200 ans en France qu’il y a la figure du Premier ministre de façon plus ou moins assumée. On pourrait même aller plus loin avant, on a eu Richelieu, on a eu Mazarin, on a eu des figures qui incarnaient le pouvoir politique à la place du roi. Il y a donc une vieille tradition en France d’avoir un rôle politique entre le roi, le monarque ou le pouvoir tout puissant et l’exécutif, à la différence du système américain qui est un système présidentiel où entre le président des Etats-Unis et le peuple américain il n’y a personne d’une certaine façon.

En France depuis 200 ans au moins dans les institutions non monarchistes, mais depuis plus longtemps si on regarde la monarchie, il y a bien la figure d’un personnage qui incarne le pouvoir, qui n’est pas le roi et qui est celui qui incarne l’action temporelle de l’Etat. François Hollande peut décider d’abandonner la tradition française pour rejoindre la pensée américaine ou la philosophie américaine. On retrouve bien là l’idée du young leader – puisque François Hollande a fait partie du programme de l’ambassade des Etats-Unis des young leaders qui consiste à envoyer ou à former des Français aux Etats-Unis pour les américaniser. Mais évidemment c’est tout à fait contraire à des centaines d’années d’Histoire de France.

Je pense que cette idée n’a aucune chance d’aboutir et je pense que c’est précisément pour ça que François Hollande la propose

RT France : Comment cette réforme peut-elle être accueillie ? A-t-elle des chances d’être votée ?

E.V. : En réalité, François Hollande n’a fait aucune réforme constitutionnelle. C’est une idée dans le vide de plus. C’est d’ailleurs très probablement pour ça qu’il la propose, c’est qu’il est convaincu qu’elle ne fonctionnera jamais et qu’elle n’aboutira jamais donc ça le met très à l’aise pour la proposer. Mais je pense qu’en France il y a une tradition d’avoir un Premier ministre. Les Français aiment bien avoir l’idée que l’incarnation du pouvoir est au-dessus de l’action quotidienne. L’action quotidienne, l’action ordinaire c’est le Premier ministre et c’est lui qui fait le sale boulot. Les Français aiment bien distinguer la figure de la République au-dessus du quotidien et l’homme qui fait le travail au jour le jour. Je pense que cette idée n’a aucune chance d’aboutir et je pense que c’est précisément pour ça que François Hollande la propose.

RT France : François Hollande justifie cette idée en disant que «réformer sous un quinquennat c’est long, c’est double», et «tout remonte de toute façon au président». Etes-vous d’accord ?

E.V. : D’abord, je constate que lors de sa campagne électorale, François Hollande avait fait un long discours pour expliquer que l’hyperprésidence de Nicolas Sarkozy c’était fini et que lui allait être un président normal et un président qui n’allait pas être hyperprésident. On s’aperçoit en fait que l’hyperprésidence française ça dépasse les individus, ça dépasse la volonté des présidents, c’est quelque chose qui est structurel.

Tout le monde sait que la fonction de Premier ministre c’est de s’épuiser, de se fatiguer, de se salir les mains, pendant que le président gouverne au-dessus de la mêlée

Maintenant François Hollande sait pertinemment qu’il a besoin d’un fusible, c’est-à-dire de quelqu’un qui s’épuise à la tâche pour lui permettre de garder les mains propres. Tout le monde sait que la fonction de Premier ministre c’est de s’épuiser, de se fatiguer, de se salir les mains, pendant que le président gouverne au-dessus de la mêlée. François Hollande sait très bien que c’est structurel et qu’il ne pourra pas le remettre en cause de façon populaire, il n’y aura pas de majorité sur ce point.

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