Rapport américain sur les droits de l’Homme au Maroc : «un coup de couteau dans le dos»

Le roi du Maroc Mohammed VI et Barack Obama© Jason Reed Source: Reuters
Le roi du Maroc Mohammed VI et Barack Obama

A la veille des élections américaines, le Maroc s’est permis de répondre d’une façon « virulente » à la critique américaine des droits de l’Homme au royaume. Le politologue et journaliste Mustapha Tossa explique.

RT France : Le département d’Etat américain a publié le 17 mai un rapport sur les droits de l’Homme au Maroc. Le ministère de l’Intérieur a qualifié ce document d’«infondé» et d’«instrument politique». D’après vous, le ministère de l’intérieur a-t-il raison ?

Mustapha Tossa (M.T.) : Ce qu’il faut noter dans la réaction du Maroc à l’égard de ce rapport c’est la virulence du ton employé par le ministère de l’Intérieur pour critiquer ce rapport. Il faut rappeler qu’à chaque fois, ces dernières années, qu’un rapport du département d’Etat américain est sorti sur le Maroc, le royaume du Maroc a utilisé des expressions bien plus calmes pour réagir. Maintenant on a l’impression qu’il s’agit d’une attaque frontale sur le contenu de ce rapport, sur les défaillances et les insuffisances que recèlent ce rapport. Le Maroc estime que ce rapport du département d’Etat est infondé, qu’il contient beaucoup d’informations erronées et que les enquêteurs du département d’Etat font leur rapport en se basant sur des sources traditionnellement hostiles au royaume du Maroc et il demande à ce département d’Etat des explications. Pourquoi il adopte tout le temps les mêmes informations et les mêmes sources ? Apparemment, d’après ce que j’ai vu de la réaction du ministère de l’Intérieur marocain, il reproche à ce rapport de contenir des informations infondées, voire des cas montés de toutes pièces. Là, c’est la première fois, de mémoire de chroniqueur, qu’on voit une réaction aussi directe et aussi critique à l’égard du département d’Etat.

L'alliance supposée stratégique des Etats-Unis à l’égard du Maroc ne se traduit pas forcément quand il s’agit de défendre l’unité, l’intégrité territoriale du Maroc

RT France : Pourquoi le Maroc a soudain réagi de façon aussi virulente ?

M.T. : On peut expliquer cette réaction et le style de cette réaction à l’égard du département d’Etat par plusieurs facteurs qui ont rapport avec la relation récemment tendue entre Rabat et Washington. On a découvert récemment que, contrairement à ce qui était dit par les Américains, leur positionnement à l’égard du Maroc et leur alliance supposée stratégique à l’égard du Maroc ne se traduisaient pas forcément quand il s’agissait de défendre l’unité, l’intégrité territoriale du Maroc et quand il s’agissait de mettre fin aux tentatives algériennes d’encourager le séparatisme.Le Maroc a été en quelque sorte un peu déçu par les Américains et leur positionnement. Le roi du Maroc avait récemment prononcé un discours dans lequel il avait adressé des critiques à peine voilées à l’égard de ses alliés traditionnels en disant qu’ils ont un double langage. Ils ont un langage en apparence amical, mais quand il s’agit de prendre des vraies positions on a l’impression qu’ils donnent des coups de couteau dans le dos. Ce rapport intervient donc dans un contexte de tensions à peine retenues entre Rabat et Washington. Et je crois que le Maroc a pris la liberté de libérer sa parole et de libérer sa critique en se disant qu’il n’a rien à perdre et qu’à partir du moment où ce rapport contient des informations falsifiées et des faits montés de toutes pièces, il fallait dire au département d’Etat toute la vérité, quitte à aller au bras de fer sur le contenu du rapport. Là, la bataille va se jouer sur le contenu du rapport. Le département d’Etat affirme un certain nombre de choses, le Maroc veut donner la preuve qu’elles sont fausses. Donc on s’attend à ce qu’il y ait un long travail d’explication entre Rabat et Washington sur cet instrument que le Maroc accuse de brouiller son image, de porter atteinte à sa réputation et de ne pas reconnaître toutes les avancées qui ont été observées par le Maroc dans le domaine des droits de l’Homme ces dernières années.

Le Maroc accuse ce rapport de ne pas reconnaître toutes les avancées qui ont été observées par le Maroc dans le domaine des droits de l’Homme ces dernières année

RT France : Pourquoi cette critique des Etats-Unis arrive-t-elle maintenant ?

M.T. : J’ai lu la plupart des rapports américains ces dernières années, et ils ont toujours critiqué le Maroc d’une manière ou d’une autre. La question est pourquoi le Maroc est parvenu à libérer sa parole et à critiquer de manière publique ce rapport ? Je trouve un lien entre la réaction du Maroc, qui est de dire «nous contestons le contenu de votre rapport» et la relation quelque peu tendue entre les Américains et les Marocains parce que normalement ce sont des pays qui sont dans une relation stratégique traditionnelle et classique. Et on trouve qu’en fin de compte les Américains n’ont pas d’alliés, n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Et quand il s’agit de défendre leurs intérêts ils commettent ce genre d’actions et ce genre de rapport. Il est intéressant de noter qu’il y a une multiplicité d’interlocuteurs et d’intervenants américains. Ce qui est dit par la Maison blanche n’est pas forcément ce qui est dit par le département d’Etat, n’est pas forcément ce qui est dit par l’équipe diplomatique des Américains au sein des Nations unies. Il y a une multiplicité d’intervenants américains qui fait que parfois le message est brouillé. Quand par exemple sur un sujet extrêmement important, Obama dit que l’option proposée par le Maroc sur l’autonomie du Sahara est une base de travail sérieuse et crédible, on ne voit pas sa traduction politique sur les prises de position et la politique suivie par les représentants des Etats-Unis au sein des Nations unies. Ce grand écart, cette grande interrogation finit par susciter des interrogations voire même créer un malaise dans la relation entre le Maroc et l’Amérique, deux pays qui sont censés être liés par des intérêts et des alliances stratégiques.

En fin de compte les Américains n’ont pas d’alliés, n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts

RT France : Pensez-vous que les tensions vont être encore plus exacerbées après cet échange sur les droits de l’Homme ?

M.T. : Oui, il faut s’attendre à ce qu’il y ait une tension dans cette relation entre l’équipe dirigeante américaine actuelle et le Maroc. Sauf que, le Maroc, comme beaucoup de pays d’ailleurs, mise beaucoup sur un changement d’équipe dirigeante à Washington avec les prochaines élections américaines. Il y a Donald Trump, il y a Hillary Clinton, donc la durée de vie de cette équipe qui gouverne les Etats-Unis actuellement est très courte et il y a beaucoup de paris que la relation entre le Maroc et les Etats-Unis puisse changer de nature avec la nouvelle équipe qui va prendre possession de la Maison blanche en novembre prochain. Donc il y a ce pari-là. Et on peut donner une explication à cette brusque montée de tension de la part du Maroc sur les Etats-Unis aussi par le fait qu’il critique une équipe sur le départ et il va bien falloir à un moment ou à un autre marquer son territoire et dire des vérités longtemps retenues pour des raisons de courtoisie diplomatique. Maintenant on a l’impression que la parole est libérée.

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