Sahara occidental : «Le Maghreb est l’otage de ce conflit»

Source: Reuters

Pierre Vermeren, historien et spécialiste du Maghreb, décrypte pour RT France la situation actuelle au Sahara occidental. Si le Polisario soutenu par l'Algérie continue de revendiquer l'indépendance de ce territoire, le Maroc y est fermement opposé.

Lors de sa récente tournée maghrébine, le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, a clairement fait part de sa volonté de relancer les pourparlers entre le Maroc et le Polisario. Mission bien difficile pour Christopher Ross, l'envoyé spécial de l'ONU chargé du dossier, d'obtenir un consensus entre deux parties qui semblent inconciliables. 

RT France : Les résolutions onusiennes engagent les parties à négocier «en vue de parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable qui permette l'autodétermination du peuple du Sahara occidental», cet objectif est-il encore atteignable aujourd'hui ?

Pierre Vermeren : C'est très difficilement atteignable car les deux parties (Ndlr le Maroc et le Polisario) ont des des manières très différentes de considérer le problème. Pour les Algériens et les Sahraouis, il existe un peuple sahraoui et il lui appartient à lui seul de se  prononcer sur son autodétermination. Pour les Marocains en revanche, le peuple dont il s'agit, ce sont les habitants actuels du Sahara qui comptent aussi des migrants marocains. Il est donc très difficile, voire impossible, sur la base des résolutions de l'ONU de mettre tout le monde d’accord. 

La communauté internationale n'a jamais pu trancher clairement sur cette affaire

RT France : Est-ce que l'ONU a omis de définir un cadre clair autour de ce référendum ?

P.V : L'omission de l'ONU est plus ou moins volontaire car les deux parties ont des relais internationaux, des relais à l'ONU et donc ce sont toujours des résolutions de compromis qui sont mis en place. C'est comme cela depuis le début. Même la résolution de la Cour internationale de justice de la Haye comportait des ambiguïtés qui ont, par la suite, été utilisées par les deux parties. On peut dire que c'est structurel. Dès les origines de ce conflit, il y a eu ce débat et les contradictions sont toujours intactes. Donc, à partir de là, la communauté internationale n'a jamais pu trancher clairement sur cette affaire.

RT France :Le Maroc contrôle et administre environ 80% du Sahara occidental, la partition territoriale constitue-t-elle une sortie de crise ?

P.V : Manifestement non. Toute la partie contrôlée par le Maroc constitue la partie utile et intéressante, là où se trouvent la mer, la côte et l'essentiel des ressources, notamment le phosphate. Donc, l'autre partie est tout à fait mineure et n'aurait du sens que si elle était intégrée au Maroc ou à l'Algérie, qui est déjà le plus grand pays d'Afrique... Je pense que la partition ne représente pas un grand intérêt pour les Sahraouis, car Tindouf est sans accès à la mer. D'ailleurs, l'ONU maintient des casques bleus qui surveillent le mur de séparation et cela dure depuis des décennies. Si la partition était acceptable, ça se saurait. J'ajoute qu’une partition a déjà été effectuée au départ entre le Maroc et la Mauritanie, mais fut abandonnée à partir de 1979.

RT France : La situation sécuritaire s’est particulièrement dégradée dans la région. Relègue-t-elle la question du Sahara occidental au second plan et donc joue-t-elle en défaveur du Polisario ?

P.V : On peut retourner la question et se demander si ça joue en défaveur du Maroc. Parce que de toute manière, le champ de bataille actuel au Sahara central se trouve actuellement très éloigné du Sahara occidental, à plusieurs milliers kilomètres de la côte atlantique, au Nord Mali, au Niger et en Libye. De fait, le conflit se retrouve un peu dans l'ombre et on voit bien que la tentation pour les Marocains est d'associer les deux conflits et de dire que la jeunesse sahraouie pourrait être attirée par le Djihadisme alors que du côté algérien et du côté du Polisario, on dément cela et on veut dissocier les deux questions. Mais ce qui est certain, c'est que la priorité sécuritaire en Afrique du Nord, elle n'est plus de ce côté-là. Il est difficile aujourd'hui de penser qu'il y a une urgence de côté-là, la guerre aujourd'hui, elle est du côté de la Libye, aux portes de la Tunisie.

RT France : Le statut du Sahara occidental empoisonne les relations entre Alger et Rabat depuis 1975, pour autant en 1989, alors que cette question demeurait en toile de fond, l'Union du Maghreb arabe a été lancée. Aujourd'hui, les deux frères ennemis sont-ils incapables de relancer ce processus?

P.V : Manifestement oui. D'autant plus que les relations se sont dégradées durant la guerre civile algérienne puisque la frontière entre les deux pays a été fermée et on en est toujours à ce stade plus de 20 ans après. Le verrou se trouve donc du côté du Sahara occidental, on a pu penser qu'au début du règne de Mohamed VI qu'il y aurait une possibilité de trouver une solution, d'autant plus que le souverain marocain et Bouteflika sont arrivés presque en même temps à la tête des deux pays. Il est clair qu'il y aura une nouvelle donne après le départ de Bouteflika mais pour l'instant, la situation est figée. Si la situation avait pu se débloquer avant, on n’aurait pas attendu dix-sept ans. Le Maghreb est l'otage de ce conflit, de cette tension.

On peut imaginer que le départ de Bouteflika puisse changer la donne

RT France : Le blocage de la construction d'un ensemble maghrébin viendrait-il du côté d'Alger ?

P.V : Le Maroc est demandeur d’une ouverture de la frontière, il est demandeur de la reprise de relations durables notamment pour des raisons économiques. Il est également demandeur d'une reprise pour séparer la relation algéro-marocaine de l'affaire du Sahara occidental. C'est donc Alger qui visiblement ne veut pas débloquer la situation tant que ce conflit saharien n'est pas réglé. On peut imaginer que le départ de Bouteflika puisse changer la donne. Mais ce n'est pas une certitude, c'est juste une hypothèse. Après, il peut y avoir d'autres facteurs, une déstabilisation régionale ou une crise financière internationale qui poussent à la réconciliation.

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