Un retour à la paix en Libye serait-il rentable?

La ville de Benghazi, Libye, 24 avril 2016© Esam Omran Al-Fetori Source: Reuters
La ville de Benghazi, Libye, 24 avril 2016

Des entreprises occidentales profitent abondamment du chaos libyen pour prospérer et préfèrent user d'anciens enfants soldats africains plutôt que de troupes occidentales pour assurer la sécurité des puits de pétrole.

«Nous obtiendrons la paix, même si nous devons nous battre.» Les mots du président américain Dwight Eisenhower résonnent encore aujourd’hui. Les guerres sont déclarées sans raison apparente et mènent à un chaos qui nécessite que la paix soit restaurée, mais pour obtenir cette paix il faut se battre.

Si l’Irak n’avait pas fourni assez de preuves de cette approche schizophrène de la guerre et de la paix, la Libye la confirme. Jadis l’une des nations les plus prospères du continent africain, en l’espace du renversement de Kadhafi lors d’une opération de l’OTAN la Libye est devenu un Etat en déliquescence.

Des terroristes et des trafiquants d’êtres humains venus des quatre coins de la planète profitent de cette anarchie pour s’enrichir

Au vu des conflits qui ont dégénéré dans la région à la suite du Printemps arabe de 2011, des terroristes et des trafiquants d’êtres humains venus des quatre coins de la planète profitent de cette anarchie pour s’enrichir dans un pays autrefois sûr et parfaitement stable.

L’Occident, le Royaume-Uni en tête, a donc décidé que pour restaurer la paix dans ce pays autrefois paisible, il fallait y envoyer des troupes. En réalité cependant, alors que la guerre est très rentable, l’opinion publique rechigne à envoyer des jeunes hommes et des jeunes femmes au combat à des milliers de kilomètres pour des raisons difficilement justifiables et qui signifient qu’inévitablement certains reviendront entre quatre planches.

Une alternative plus acceptable : enrôler des mercenaires dans des pays pauvres que l’on paye bien moins qu’en Occident. S’ils sont tués, la nouvelle ne sera pas relayée dans les médias britanniques et américains et tous ceux impliqués dans le commerce de la guerre en auront profité.

Si [des mercenaires non occidentaux] sont tués, la nouvelle ne sera pas relayée dans les médias britanniques et américains et tous ceux impliqués dans le commerce de la guerre en auront profité

Les puissances occidentales suivent la logique de l’offre et de la demande et créent le chaos pour lequel elles fournissent ensuite la solution.

Le mois dernier, un documentariste danois a révélé au grand jour le commerce d’enfants soldats africains par une importante entreprise de sécurité présidée par un haut dignitaire de l’establishment britannique, Nicholas Soames. Ce dernier est député conservateur et ancien ministre de la Défense, il est également le président du sous-traitant de sécurité privé Aegis. Les activités du sous-traitant s’étendent à de nombreuses zones de guerre, notamment l’Afghanistan et l’Irak, et de récentes révélations montrent que pour faire face à l’augmentation des coûts, l’entreprise recrute d’anciens enfants soldats qu’elle paye 10 dollars par jour.

Cette frappante révélation d’un officier de l’armée britannique montre l’absence de principes dans le secteur de la sécurité. Les soldats africains sont parfaits pour ces entreprises et pour le gouvernement qui les envoie [dans les zones de conflit]. Ils coûtent moins cher et leur mort ne fera pas de vagues dans les pays qui orchestrent ces conflits.

Mais dans quel cadre juridique ces entreprises opèrent-elles ? Une armée nationale est composée de soldats professionnels et a ratifié la Convention de Genève. Il y a des directives très claires à suivre et si les soldats ne les suivent pas lors de leurs missions, ils peuvent s’attendre à être jugés par une Cour martiale, voire même emprisonnés. Ce n’est pas le cas des entreprises privées qui ont leurs propres directives, transformant leurs employés en véritable machines à tuer avec très peu ou pas de comptes à rendre, même pas à ceux qui les payent. La Libye est désormais plongée dans un conflit vicieux et fratricide auquel se sont joints divers éléments externes ; et plusieurs de ses représentants «officiels» lancent un appel à l’aide aux nations responsables de la destruction du pays.

Alors que peu de Britanniques souhaitent envoyer leurs unités vers une mort certaine en Afrique du Nord, des mercenaires recrutés aux quatre coins du tiers monde représentent une alternative bien plus acceptable. Alors que le Royaume-Uni se rapproche de partenaires libyens potentiels, les entreprises de sécurité privées se frottent les mains à l’idée de s’enrichir grâce à ce chaos.

Les soldats africains sont parfaits [...] Ils coûtent moins cher et leur mort ne fera pas de vagues dans les pays qui orchestrent ces conflits

La question qu’il faut se poser est celle du conflit d’intérêt. Comment les entreprises qui sont présidées par des membres du gouvernement, aussi bien anciens qu’actuels, qui votent pour la guerre, peuvent ensuite s’enrichir grâce à ces conflits.

En réalité très peu de personnes se posent cette question, et comme les morts ne seront ni britanniques, ni américains ni français, cette question n’intéresse tout simplement pas le public. Joe Glenton, vétéran britannique de la guerre d’Afghanistan, retrouve l’approche impérialiste de l’Occident dans les conflits en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient. Il ajoute que «tant que les morts sont des autochtones, très peu de personnes rappellent à l’ordre leur gouvernement ou leur dirigeant».

Les dirigeants africains ne s’opposent pas à l’exploitation de jeunes hommes vulnérables, traumatisés par la guerre dans leur enfance. Faute de débat, il semble que ces entreprises de sécurité privées aient un avenir prospère devant elles et qu’elles soient l’élément moteur du bellicisme.

Rappelons que la sécurité des puits de pétrole libyens – dont la production a été interrompue par la guerre – figure parmi les missions prioritaires des troupes britanniques en Libye.

Alors que des tas de Libyens se retrouvent sans eau potable ou électricité, et que des organisations criminelles tiennent des villes entières en otage, la première chose dont le Royaume-Uni se préoccupe est le retour à la normale de la production pétrolière libyenne.

Comme le dit un dicton arabe, «payez-le avec l’argent de son propre porte-monnaie», les mercenaires envoyés en Libye pour restaurer l’ordre seront payés avec l’argent du Trésor libyen. En l’absence d’un ministère capable de gérer les dépenses du pays, on se servira directement à la source des revenus du pays, le pétrole, pour couvrir les frais des entreprises de sécurité privées.

Rappelons que la sécurité des puits de pétrole libyens – dont la production a été interrompue par la guerre – figure parmi les missions prioritaires des troupes britanniques en Libye

A ce jour, le nom des entreprises qui ont été désignées pour travailler en Libye n’a pas encore été révélé. Evidemment, à cause de leur nature très controversée, ces contrats sont le plus souvent négociés dans le plus grand secret. Des entreprises comme Aegis ne se vantent de leur présence dans certaines régions qu’après y avoir travaillé des mois, voire des années.

Quant à la Libye, elle ne retrouvera pas la paix dans les années à venir, indépendamment des parties qui se battent. Finalement, cela signifie qu’un pays riche en pétrole dans un chaos constant est bien plus rentable que s’il était stable et en paix. Un gouvernement libyen stable organiserait une armée professionnelle, reprendrait le contrôle des villages et des institutions et consacrerait ses revenus au relèvement de la Nation.

Un pays rongé par la guerre fournit du travail à un nombre incalculable d’entreprises de sécurité privées et de politiciens corrompus qui recevront une bonne part des revenus pétroliers presque illimités. Si j’étais un politicien britannique avec des contacts dans le secteur de la sécurité, entre la guerre et la paix, je saurais vers quoi je pencherais. 

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