John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Parlement européen : nouveau vote - mêmes erreurs

Députés du Parlement européen lors d'un vote© Vincent Kessler Source: Reuters
Députés du Parlement européen lors d'un vote

Le 12 mai 2016, le Parlement européen a adopté une résolution qui condamne les actions de la Russie en Crimée, démontrant ainsi son «analphabétisme historique», tout en faisant «une grave faute politique et morale», estime l'historien John Laughland.

«Je n'ai aucun doute que toutes les personnes présentes dans cet hémicycle condamnent l'occupation de la Crimée par la Russie», entonnait Bronis Ropé, député lituanien, ouvrant la séance du Parlement européen du 12 mai 2016 qui a approuvé une résolution condamnant les actions de la Russie en Crimée

En réalité, le député européen s'exprimait devant un hémicycle vide. Parmi plusieurs centaines de sièges vacants était présent seulement la petite dizaine de députés qui voulaient intervenir dans le soi-disant débat, en réalité une pure mascarade de la vie parlementaire. Chacun de ces députés s'étant exprimés pendant les 60 secondes autorisées, et la résolution ayant été adopté sans vote, le Parlement européen a ensuite passé à autre chose, aux droits de l'homme en Gambie. C'était une parodie de la démocratie qui souligne le caractère profondément infantile de cette assemblée. Autant voter sur les conditions climatiques sur la lune.

L'appui démonstratif du Parlement européen aux Tatars de Crimée est donc incompatible avec la lettre et l'esprit de ces accords

Le texte adopté ainsi - c'est-à-dire sans aucun examen, comme cela devrait pourtant être la règle pour tout texte émanant d'une législature - fait plus de 2 000 mots et se plaint de tout : de la situation des Tatars de Crimée dont les autorités viennent de fermer leur assemblée, le Mejlis, accusée d'activités extrémistes ; de l'annexion dite illégale de la Crimée par la Russie en 2014 ; et même de la situation de la «communauté LGTBI» dans la péninsule qui se serait dégradée depuis le rattachement de celle-ci à la Russie. Décidément, l'Assemblée de Strasbourg ne craint pas le ridicule.

Aucune mention, bien sûr, de la participation directe de militants tatars dans l'acte de sabotage qui a fait sauter les lignes électriques alimentant la Crimée en novembre 2015, et qui a plongé toute la péninsule dans le noir, participation dont les médias du mainstream occidental ont pourtant parfaitement rendu compte à l'époque. Aucune mention du blocus total de la péninsule du mois de septembre 2015, toujours par les militants islamiques. Aucune mention non plus du recrutement de militants du groupe terroriste turc, les Loups Gris, dans ce même acte de sabotage.

Aucune mention du fait que le dirigeant de l'opération de sabotage, Lenur Islyamov, expliquait en février que son action s’insérait dans une stratégie de reconquête de la Crimée par la force, stratégie dont la reconnaissance des Tatars de Crimée comme «le peuple indigène» de la péninsule fait partie intégrante. Islyamov avait pourtant annoncé sa stratégie de blocus juste avant de passer à l'acte de sabotage.

Aucune mention non plus du fait que, dans un vidéo entretien publié sur le site «Russie Ouverte» de Mikhaïl Khodorkovsky en novembre 2015, Islyamov a même osé dire de ses propres activistes, qu'il décrit comme «des gens du Mejlis» (à 02.03), «Nous sommes prêts à être des terroristes, nous reprendrons la Crimée quoi qu’il arrive» (à 07.24 dans la vidéo).

Le Parlement européen appuie une balkanisation de la Crimée, ouvrant la voie à des disputes ethniques insolubles basées sur des affirmations historiques qui sont soit absurdes, soit impossibles à prouver

Nous voici donc confrontés à des actes de violence, perpétrés dans le but explicite de reprendre un territoire par la force, mais que le Parlement européen occulte totalement. A la réalité pour le moins nuancée, il préfère une conte de fées dans laquelle les Tatars de Crimée sont dépeints comme des simples victimes d’un régime autoritaire russe. Tout cela malgré le fait que les accords de Minsk, que l'Union européenne évoque à chaque instant, sont inspirés par une volonté de sortir de la spirale de violence dans le conflit ukrainien. L'appui démonstratif du Parlement européen aux Tatars de Crimée est donc incompatible avec la lettre et l'esprit de ces accords.

Attiser les feux d'une dispute territoriale en donnant son appui à tel ou tel peuple c'est commettre une grave faute politique et morale

La résolution opère aussi un glissement sémantique qui est tout sauf neutre.  En février, le Parlement européen avait proclamé les Tatars de Crimée «un peuple autochtone» de la Crimée. Le but de l'emploi de ce terme est de faire en sorte que les Tatars de Crimée tombent sous la juridiction de la Déclaration de l'ONU sur les Droits de Peuples Autochtones de 2007. Mais la résolution du 12 mai 2016 parle des Tatars tant comme «UN peuple autochtone de Crimée» (paragraphe F.), tant comme «LA population autochtone de Crimée» (paragraphe 2). Elle déclare ainsi son soutien à la position la plus radicale des Tatars, telle qu'elle est présentée par Islyamov dans l'entretien précité, selon laquelle les Tatars seraient en quelque les véritables propriétaires de la Crimée et non pas les Russes ou les Ukrainiens. 

Le Parlement européen appuie donc une balkanisation de la Crimée, ouvrant la voie à des disputes ethniques insolubles basées sur des affirmations historiques qui sont soit absurdes, soit impossibles à prouver. Que les Tatars habitaient en Crimée avant que la péninsule n'ait été rattachée par la Russie impériale au dix-huitième siècle ne fait pas de doute; mais que dire alors des Grecs pontiques d'Ukraine et de Crimée qui précèdent d'un millénaire les Tatars, et qui y ont construit les premiers monuments ?

Attiser les feux d'une dispute territoriale en donnant son appui à tel ou tel peuple qui jouit de tel ou tel droit supposé de préséance, c'est non seulement faire preuve d'un analphabétisme historique, c'est aussi commettre une grave faute politique et morale - art dans lequel le Parlement européen s'est effectivement montré un passé maître.

Du même auteur : Les sanctions, les Européens, et l'impératif imposé de considérer la Russie comme la grande menace

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