L’extrême droite ne représente aucune menace pour l’establishment

© Ina Fassbender Source: Reuters

Les mouvements de l'extrême droite jouent «un rôle d'épouvantail» face auxquels les dirigeants européens peuvent prétendre être «modérés», estime l'écrivain politique Dan Glazebrook.

L'extrême droite est en essor en Europe. L’année dernière, lors des élections générales britanniques, UKIP a dépassé les libéraux-démocrates en termes de partition de votes, les renvoyant à la quatrième place. A l’occasion des élections régionales allemandes plus tôt cette année, le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) est arrivé deuxième en Saxe, obtenant 25% des voix.

La montée du Front national en France semble aussi inattaquable, vue la victoire du parti au premier tour des élections régionales de l'année dernière, et suite à leur grand exploit de 2002, quand Jean-Marie Le Pen est arrivé au deuxième tour des élections présidentielles. L’hostilité à l'immigration et à l'islam sont des sujets communs [à ces partis].

Toutefois, alors que les partis principaux aiment décrire ces groupes comme «inacceptables», placés au-delà des limites du discours politique respectable, la vérité est l'inverse – ce sont précisément les partis principaux qui, eux-mêmes, donnent de la respectabilité aux discours de l'extrême droite.

Laissez-moi vous donner quelques exemples. En janvier, la leader de l’Afd, Frauke Petry, a provoqué des remous quand elle a suggéré que les réfugiés devraient être abattus à la frontière allemande - une position également exprimée par la députée européenne de l’Afd, Beatrix von Storch.

Mais qui est celui qui, non content d’en faire la réclame, met en œuvre une politique de noyade de réfugiés avant même leur arrivée en Europe ? Nul autre que le «respectable» Premier ministre britannique David Cameron. C’est son gouvernement qui a fait du lobbying (et avec succès) pour mettre fin à l’opération italienne de recherches et de sauvetage Mare Nostrum en Méditerranée, qui a sauvé d’après les estimations quelque 150 000 réfugiés pendant qu’elle était en cours (d’octobre 2013 à octobre 2014), affirmant qu'il fallait plutôt les laisser se noyer afin d'envoyer un message à ceux qui essaieraient de fuir leur glorieuse nouvelle Libye démocratique.

L’AfD va devoir tirer beaucoup de munitions pour s’approcher peu ou prou de la quantité de meurtres de Cameron

Et ils se noient. Depuis la fin de Mare Nostrum et son remplacement par l'opération Triton – disposant d’un tiers du budget de la première, et d’un mandat s’étendant à seulement quelques 20 kilomètres de la côte italienne – les réfugiés se noient dans la Méditerranée au rythme d'environ 1 000 tous les quatre mois, comparés à 10 par mois quand Mare Nostrum était en œuvre. Prends ça, Petry ! L’AfD va devoir tirer beaucoup de munitions pour s’approcher peu ou prou de la quantité de meurtres de Cameron.

De même, qui a dans les faits dénoncé la Convention de 1951 sur les réfugiés afin de renvoyer de force des réfugiés syriens en Turquie, un pays qui fusille déjà les réfugiés à la frontière ? Pas Le Pen, Farage ou Petry - mais la prétendue «amie des réfugiés» Angela Merkel.

Et qui a ouvert la porte à une campagne de haine au vitriol contre les femmes musulmanes portant des vêtements couvrant le visage en Grande Bretagne ? Nul autre que l'ancien ministre des Affaires étrangères du Labour, Jack Straw, qui, en 2006, s’est attaqué aux femmes musulmanes portant le voile.

Il a dit que son but était de «lancer un débat». C’est ce qu’il a fait : selon les mots de Gary Younge, «les femmes musulmanes sont passées, dans l'imagination du public, d’un stade où elles faisaient partie du groupe le plus susceptible d'être attaqué par des racistes, à un stade où elles sont manifestement la cause principale de conflits sociaux.» Par la suite, comme Younge l’a dit, «ayant gonflé la [valeur de la] monnaie politique du racisme, le New Labour a quitté le marché électoral afin que les autres, avec un style plus ostentatoire, puissent la dépenser plus librement.»

Partout où vous posez vos yeux, ce sont les gouvernements européens traditionnels eux-mêmes qui déploient ce fascisme authentique dont ils accusent l'extrême droite.

Ce sont précisément les partis principaux qui, eux-mêmes, donnent de la respectabilité aux discours de l'extrême droite

En ce sens, l'extrême droite joue un rôle très utile pour ces gouvernements – le rôle d’épouvantail, face auquel ils peuvent prétendre être «modérés». Dans le même temps, la montée de l'extrême droite justifie leurs propres politiques réactionnaires - «si nous ne prenons pas de mesures autoritaires par rapport aux immigrés / bénéficiaires d'aide sociale / musulmans, etc, alors nous allons perdre des voix face aux fascistes.» Quelle excuse commode pour leur propre politique vicieuse. Mais l'extrême droite joue également un rôle plus fondamental pour l'establishment libéral – elle détourne la colère du public loin des riches, des banquiers, et du système socio-économique lui-même, lui qui produit et reproduit sans cesse chômage et inégalités croissantes – et la canalise vers le bouc émissaire le plus à portée de main : le réfugié.

Il n’est donc pas surprenant que ce soit la classe dirigeante de l'Europe occidentale et ses médias dénigrant l’extrême droite qui aient tant fait pour faciliter leur ascension. Premièrement, ils leur ont fourni une fausse crédibilité en leur donnant toujours une image de bad boy lors des reportages qui leur sont dédiés, diffusant le mythe selon lequel de tels groupes seraient «anti-establishment». Tout comme Daesh, qui bénéficie de publicité gratuite dans des médias occidentaux qui reproduisent consciencieusement toute sa propagande, rendent célèbres ses combattants étrangers, et en projettent constamment l’image distordue d’une entité «anti-occidentale» (alors qu'en réalité ils [Daesh] sont à l'avant-garde du changement de régime sponsorisé par l’Occident). Même chose avec l'extrême droite. A chaque fois, les deux recrutent quand l’establishment prétend s’opposer à eux. Car les deux dépendent de cette fausse image anti-establishment, et l’establishment le sait !

La vérité с’est que le capitalisme se sert d’une division du travail entre les gouvernements libéraux et leurs «adversaires» de l’extrême droite. En fait, le travail des libéraux est de mener les guerres, réduire les dépenses liées aux services sociaux, et de faire passer la richesse vers le haut. Le travail de l'extrême droite est de tenir toute la frustration sociale et la colère qu’elle génère à l'écart du système économique sous-jacente et de ceux qui la contrôlent, et de les canaliser vers n’importe quel bouc émissaire, le plus facile à atteindre (l'immigré musulman dans le cas actuel). L'intégralité de la charade repose sur la promotion de l'extrême droite en tant que «menace réelle» à l'ordre établi, car en réalité elle fait partie intégrante de celui-ci.

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