Aymeric Chauprade sur l’affaire Air Cocaïne : «les autorités françaises se montrent très faibles»

Christophe Naudin est escorté par des policiers lors de son arrivée au bureau du procureur à Saint-Domingue le 4 mars 2016.© Ricardo Rojas Source: Reuters
Christophe Naudin est escorté par des policiers lors de son arrivée au bureau du procureur à Saint-Domingue le 4 mars 2016.

La France ne souhaite visiblement pas aider des compatriotes en difficulté, estime le député européen Aymeric Chauprade en commentant l’extradition vers Saint-Domingue de Christophe Naudin, poursuivi pour avoir aidé à l’évasion de pilotes français.

RT France : Pourquoi avez-vous décidé de participer à l’exfiltration des pilotes français qui avaient été condamnés en République dominicaine ?

Aymeric Chauprade : Je me suis intéressé à cette affaire d'abord parce que j’avais travaillé en République dominicaine de 2009 à début 2012, et je connaissais pas mal le pays. Je m’étais beaucoup investi à l’époque de la présidence de Leona Fernandez. Evidemment le sort de compatriotes français confrontés à un déni de justice, qui a été constaté par de nombreux observateurs ayant suivi cette affaire, ne pouvait qu’attirer mon attention. Et à l’époque, Christophe Naudin, que je connaissais et qui est un expert reconnu dans le domaine de la sureté aéroportuaire, m’a parlé de cette affaire. Lui-même était témoin, en tant qu’expert sur la question aéroportuaire, de cette affaire. Il est donc venu me voir, m’a exposé la situation et m’a demandé si je pouvais m’investir dans cette affaire.

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C’était la première fois que je me penchais sur ce type d’affaire. Je ne connaissais pas les deux pilotes, je les ai rencontrés, je les ai crus et je les crois sincères, je les crois innocents et je les crois effectivement victimes  d’un déni de justice en République dominicaine. Ça peut arriver d’ailleurs dans d’autres pays, y compris en France. Je ne généralise pas, toute la justice dominicaine n’est évidemment pas défaillante. Mais dans ce cas précis il y avait vraiment un problème. Il y avait une multiplicité du renvoi de l’affaire, les pilotes n’arrivaient manifestement pas à se défendre. Donc je me suis investi. Au départ c’était un certain nombre de déclarations, de communiqués, et ce jusqu’à la condamnation en août 2015 à 20 ans de prison des quatre Français. Tous les prévenus dominicains - il y en avait une trentaine - ont été disculpés. Donc vous voyez la disproportion : d’un côté les quatre Français condamnés à 20 ans de prison et de l'autre – une trentaine de Dominicains, tous disculpés.

Si la République dominicaine a plus de poids sur l’Egypte que la France, c’est quand même assez inquiétant

RT France : Vous avez parlé d’un acharnement contre les Français lors du procès dans votre lettre ouverte. Pourquoi s’est-il déroulé ainsi ?

A. C. : Malheureusement, certains pays qui sont pénétrés par le narcotrafic et par des réseaux de corruption importants cherchent des coupables à l’extérieur. Ces quatre Français sont apparus rapidement comme des coupables idéaux, des lampistes qui pouvaient couvrir la réalité de la corruption du système de sécurité dominicain. C’est ça le problème : ils ont été offerts en quelque sorte à la vindicte populaire et à l’opinion publique dominicaine pour masquer la réalité d'un narcotrafic qui est profondément incrusté dans la société dominicaine. Pas tous les Dominicains, mais une partie, y compris des hauts cadres de l’armée et de la sécurité des aéroports, etc. participe à ce trafic.

RT France : Christophe Naudin a été extradé en République dominicaine depuis l’Egypte. Pensez-vous qu’il va bénéficier d’un procès équitable ?

A. C. : Non, je ne pense pas. C’est justement ça qui m’inquiète beaucoup, parce que je crois que c’est de pire en pire, on n’est plus du tout dans une atmosphère sereine pour exercer la justice. On est simplement dans une logique de vengeance de la part des autorités politiques. D’abord parce qu’il y a un sentiment d’humiliation, que je comprends. Je l’ai dit dans la vidéo, dans la lettre ouverte au Président dominicain que j’ai publiée hier soir en espagnol et diffusée largement sur les réseaux sociaux.

Christophe Naudin est un homme à la fois courageux, honnête et reconnu comme tel en France

J’ai dit qu’effectivement, étant moi-même attaché à la souveraineté de mon pays et à la souveraineté de tous les pays, je peux comprendre que cette opération d’exfiltration ait heurté, indigné, choqué les Dominicains patriotes qui s'en sont sentis un peu blessés. Je veux leur dire que tout cela n’a pas été fait contre eux, ça a été fait comme une opération de solidarité vis-à-vis de compatriotes en grande difficulté. Certes, c’est peut-être blâmable mais ça ne mérite pas 15 années de prison ou la destruction de la vie de Christophe Naudin, qui est un homme à la fois courageux, honnête et reconnu comme tel en France.

RT France : Pensez-vous que le président de la République dominicaine va réagir à votre lettre ouverte ?

A. C. : Je l’espère, je pense que mes connaissances en République dominicaine savent que j’ai travaillé pendant des années, j’ai gardé des amis sur place, de bonnes relations, ils savent que j’ai toujours respecté, même défendu, y compris sur les sujets stratégiques, l’identité et la souveraineté de la République dominicaine. Ceux qui sont sincères savent bien sûr que je n’ai rien fait contre le pays en tant que tel. Je regrette encore une fois si les Dominicains ont pu être blessés.

Je crois qu’aujourd’hui, il faut retrouver une atmosphère sereine, regarder la réalité des faits, voir que ces faits n’étaient ni des actes violents, ni des actes de corruption. Ils sont certes blâmables du point de vue de la souveraineté dominicaine, mais ils ne correspondent en rien à l’incrimination des mandats d’arrêt de trois Français, Christophe Naudin, Pierre Malinowski et moi-même. L’incrimination du mandat d’arrêt est «trafic illicite de migrants et traite d'êtres humains» et évidemment, tout cela ne correspond pas à la réalité de cette opération.

RT France : Pourquoi l’Etat français n’intervient-il pas ?

A. C. : Oui, je le regretted mais je crois que les autorités françaises se montrent très faibles et ne veulent pas, me semble-t-il, s’intéresser au sort de compatriotes en difficulté. Personnellement je crois que, le devoir de l’Etat, bien sûr, c’est de défendre les intérêts de l’Etat et les intérêts de la Nation, mais, c’est de défendre aussi ses compatriotes. Je pense que si nous étions dans d’autres pays, je pense à la Russie, je pense aux Etats-Unis ou à d’autres, il y aurait un engagement beaucoup plus fort du pouvoir pour défendre les droits de compatriotes en difficulté.

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RT France : Pourquoi une telle passivité de la part de l’Etat ?

A.C. : Je l’ignore. Mais je crois d’abord que malheureusement pour la France, d’une manière beaucoup plus générale et qui dépasse le cas de Christophe Naudin, nous avons à faire à un pouvoir très faible, qui montre très peu de volonté et qui agit comme, malheureusement, nombre de gouvernements uniquement sur des questions de communication, des questions médiatiques. C’est-à-dire que les autorités bougent lorsque ça devient pour eux un problème médiatique. Je dois dire que ce qu’il s’est passé en Egypte a choqué plus d’une personne parce que si la République dominicaine a plus de poids sur l’Egypte que la France, c’est quand même assez inquiétant.

Il n’y a pas non plus de volonté de défendre un élu de la République

RT France : Pensez-vous que la France va intervenir dans le cas de Christophe Naudin ?

A.C. : J’espère qu’elle va le faire. Les fonctionnaires sur le terrain peuvent être des gens courageux, ayant le sens du bien commun et de l’intérêt general. Mais du côté des autorités politiques françaises, pour l’instant, il n’y a pas de volonté de défendre véritablement Christophe Naudin. C’est le service minimum qui a été fait, la base : la protection consulaire - et encore.

Il n’y a pas non plus de volonté de défendre un élu de la République, à savoir moi-même, qui fait aussi l’objet d’un mandat d’arrêt international sur une incrimination complétement fantaisiste. Je trouve proprement hallucinant que l’Etat n’ait même pas cherché à me contacter pour voir de quelle manière protéger, consolider mon immunité et mes déplacements. 

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