John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

«En Ukraine les ministres sont naturalisés la veille de leur nomination»

Le ministre ukrainien de l'Economie, Aïvaras Abromavicius© Valentyn Ogirenko Source: Reuters
Le ministre ukrainien de l'Economie, Aïvaras Abromavicius

Le départ d'un ministre ukrainien (Lituanien naturalisé) a provoqué de vives réactions des ambassadeurs étrangers à Kiev. Mais pourquoi cet événement importe tellement pour les pays européens ? Une analyse de l'expert britannique John Laughland.

La démission inattendue le 3 février, du ministre ukrainien du commerce et du développement économique, Aivaras Abromavicius, a suscité une réaction extraordinaire de la part de neuf ambassadeurs occidentaux à Kiev. Les ambassadeurs du Canada, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Lituanie, de la Suède, de la Suisse, du Royaume-Uni et, last but not least, des Etats-Unis d'Amérique ont signé une lettre ouverte déplorant son départ et mettant le gouvernement en garde contre la gangrène de corruption qui en fournissait le prétexte.

Depuis quand le départ d'un ministre concerne les représentants de puissances étrangères?

Mais depuis quand les ambassadeurs étrangers accrédités à un pays sont-ils appelés à émettre des commentaires sur la composition de son gouvernement? Depuis quand le départ d'un ministre, question de politique intérieure par excellence, concerne-t-il les représentants de puissances étrangères qui, elles, s'occupent des relations extérieures?

La réponse est simple : ceci devient le cas dès lors qu'un pays se met sous tutelle étrangère. Pendant les années quatre-vingt-dix et deux mille, les pays de l'ex-Yougoslavie (à partir de l'an 2000 pour la Serbie) ont été de fait gouvernés par l'ambassadeur américain en poste dans leurs capitales respectives. Il suffit de lire la presse à Belgrade, à Pristina, à Sarajevo ou même à Zagreb pour se rendre compte que tout se décide à l'ambassade américaine. L'ancien président yougoslave, Vojislav Kostunica, se plaignait souvent que l'ambassadeur américain à Belgrade s'arrogeait le droit de dicter la composition de nombreux gouvernements serbes.

Depuis le début de 2014, le même processus est en vigueur en Ukraine. On se souvient de la conversation téléphonique fuitée sur Internet en février 2014 entre Victoria Nuland, assistant secrétaire d'Etat, et l'ambassadeur américain à Kiev, Geoffrey Pyatt, dernier signataire de la lettre des 9 ambassadeurs d'hier. Cette conversation a acquis une grande notoriété car Mme Nuland a laché, «Que l'UE aille se faire foutre !». Mais en réalité l'aspect le plus frappant de la conversation était le fait que les deux Américains discutaient de la composition du futur gouvernement ukrainien, une fois Ianoukovitch renversé : oui à Iatseniuk, non à Klitschko, non à Tiagnibok, et ainsi de suite. Voilà la raison pour laquelle les Américains étaient si impliqués dans les événements du 22 février 2014 : il fallait se débarrasser de Ianoukovitch pour pouvoir prendre le contrôle du pays.

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Les Américains qui espéraient sans doute faire des affaires en Ukraine se trouvent devant le fait accompli que les oligarques qui gouvernent le pays en coulisse

Il est à rappeler que le ministre démissionnaire est l'un des trois étrangers nommés à des postes ministériels en 2014. Naturalisés ukrainiens pour la forme la veille de leur nomination, ils sont le symbole de la mise sous tutelle étrangère de ce grand pays. Se rajoute à leur cas celui de l'ancien président géorgien, Mikheil Saakashvili, en fuite de poursuites judiciaires dans son propre pays, qui a été nommé gouverneur d'Odessa en 2015.

Deux ans depuis le juron de Mme Nuland, rien n'a changé. Mis sous tutelle du FMI comme de l'Union européenne, l'Ukraine n'est plus un Etat indépendant. En faillite depuis septembre dernier, quand il a négocié une réduction de sa dette de 20% envers ses créanciers américains qui pourtant espèrent de voir cette dette remboursée, et en défaut depuis le mois de janvier à l'égard de la Russie, l'Ukraine ne survit que grâce à la perfusion financière du FMI, dont les grandes puissances occidentales sont les principaux actionnaires. En outre, les réformes exigées par le FMI sont conditionnées par les obligations de l'accord d'association signée avec Bruxelles en 2014, qui vise à effectuer une transformation en profondeur de la société et de l'économie ukrainienne. Avec des procédures régulières de surveillance de la totalité de sa politique intérieure, l'Ukraine, comme tout autre Etat associé, doit se montrer bon élève pour pourvoir compter sur les bons offices de l'UE auprès du FMI.

Les politiciens ukrainiens n'ont jamais réussi à inventer une identité nationale qui tienne la route

Mais comme en Grèce, les réformes exigées par le FMI ont fait chuter le niveau de vie en Ukraine. En particulier, l'exigence que le gouvernement ne contrôle plus le taux de change de la monnaie nationale a fait que celle-ci est en chute libre. Un effondrement de la monnaie et une hausse des taux d'intérêts ne feront qu'aggraver la situation déficitaire du pays, déjà catastrophique. 

Les Américains qui espéraient sans doute faire des affaires en Ukraine se trouvent devant le fait accompli que les oligarques qui gouvernent le pays en coulisse ne partagent pas la même vision de l'économie. Pour les hommes au pouvoir à Kiev, il s'agit de voler le plus d'argent possible dans le peu de temps dont on dispose, et non pas de donner de vraies perspectives au pays.

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Nous assistons donc aujourd'hui à une répétition du même scénario que celui qui est intervenu peu après la Révolution orange en 2004, lorsque l'Occident avait réussi à installer son candidat Ioushchenko face à Victor Ianoukovitch. En septembre 2005, neuf mois à peine après l'arrivée au pouvoir de Ioushchenko, son premier ministre Ioulia Timoshenko a été limogée et l'alliance qui avait porté Ioushchenko au pouvoir a commencé à se fissurer. Les jours de Ioushchenko était désormais comptés. Un an plus tard, le perdant de la Révolution orange, Viktor Ianoukovitch, a gagné les élections législatives et est devenu premier ministre.

On voulait faire de l'Ukraine un pont entre l'Occident et la Russie... Mais en temps de guerre, fût-elle même froide, ce sont les ponts que l'on fait sauter en premier

Certes, il aura fallu deux ans avant que l'actuel pouvoir à Kiev ne s'effondre mais le processus est bien entamé. Les cotes de popularité du président Porochenko et du premier ministre Iatseniouk sont catastrophiques - à peine 25% pour le président, moins de 10% pour le chef du gouvernement. Les deux finiront sans doute comme le président Iouschenko, qui n'a obtenu que 5% des suffrages aux élections présidentielles de 2010.

La lente agonie de l'Ukraine, qui est pire encore que celle qu'ont subi d'autres républiques ex-soviétiques, est due au fait que ses élites politiques ont toujours considéré leur Etat comme un butin à piller et non pas comme un pays - et encore moins une Nation - à construire. Leurs priorités perverses expliquent pourquoi, à la différence d'autres pays de l'ex-URSS, les politiciens ukrainiens n'ont jamais réussi à inventer une identité nationale qui tienne la route. La russophobie peut être un ciment national pour les Baltes ; mais c'est une potion de suicide pour un pays de grande étendue géographique comme l'Ukraine, qui relie précisément l'Europe à la Russie, et dont l'histoire, l'appartenance ethnique et la langue sont inséparables de celles de la Russie. Le pauvre Ianoukovitch avait au moins compris que la cohérence interne de son pays rendait nécessaire de bons rapports et avec l'Occident et avec la Russie : il a voulu donc faire de son pays un pont entre les deux. Hélas pour lui, et encore plus pour les Ukrainiens, en temps de guerre, fût-elle froide comme celle qui existe entre la Russie et l'Occident, ce sont les ponts que l'on fait sauter en premier.

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