Avions russes et soldats américains au sol, folie néo-conservatrice en Syrie

Source: Reuters

De nos jours, il n'est pas rare d'entendre des voix appelant à envoyer des troupes américaines au sol en Syrie afin de combattre Daesh. Une idée complétement insensée, pour le journaliste Robert Bridge.

Peu de temps après que la Russie ait commencé une campagne de bombardements réussie contre les positions de Daesh en Syrie, les groupes de réflexion américains ont soudainement émis l’idée que des soldats américains soient déployés sur le sol de la république arabe. Est-ce une simple coïncidence ?

L'armée américaine dispose d’une technologie de surveillance qui est l’une des plus avancées au monde, capable d'identifier des terroristes présumés et de les éliminer avec des véhicules aériens sans pilote sophistiqués (les drones). Alors, pourquoi est-ce que les néo-conservateurs insistent sur le fait que la seule façon de battre les forces de l'Etat islamique en Syrie serait d’y envoyer des troupes au sol ?

Certainement pas parce que cette stratégie s’est révélée efficace dans le passé.

Une des explications possibles, c’est que déployer des soldats au sol en Syrie est une manœuvre de diversion incroyablement dangereuse pour contrecarrer la campagne aérienne opérée par la Russie contre Daesh.

C’est incroyable de voir à quel point il est facile de manipuler la vie des jeunes hommes et femmes, plus leur nombre devient important

Les néo-conservateurs sur le sentier de la guerre

Robert Kagan, analyste senior à la Brookings Institution et co-fondateur du PNAC, Projet pour le nouveau siècle américain (qui n’existe plus), réclame maintenant le déploiement de troupes au sol en Syrie, malgré les avertissements d’une véritable armée de gradés militaires, comme le général quatre étoiles à la retraite, David Petraeus, indiquant qu'un tel plan n’est «pas soutenable».

Mais les avertissements de Petraeus et d'autres seront ignorés, d’une manière prévisible. Après tout, les responsables américains ne manquent jamais une occasion de faire preuve de l'adage de Winston Churchill disant qu’on «peut toujours compter sur les Américains pour faire ce qui est juste... après qu’ils ont épuisé toutes les autres possibilités». Donc, l’idée folle et incompréhensible de Robert Kagan est maintenant approuvée par plusieurs républicains bellicistes, comme gouverneur du New Jersey, Chris Christie, l’ex-gouverneur de Floride, Jeb Bush, et le sénateur de Floride, Marco Rubio.

Mais compte tenu de certains commentaires très troublants prononcés dernièrement par Hillary Clinton, une démocrate avec une chance très réelle de devenir le prochain président des Etats-Unis, il est clair qu’on n'a pas besoin d'être républicain pour défendre la doctrine folle des néo-conservateurs.

Des suppositions sur le pays, d’où les jeunes hommes et femmes vont venir pour composer ces troupes et verser leur sang ? Oui, bien sûr, les Etats-Unis d'Amérique, qui, grâce à des «experts» comme Robert Kagan se dirigent à grand pas vers une transformation de la «nation exceptionnelle» du monde en nation «la plus sacrifiée» de la planète.

Dans un essai récent, l'analyste a présenté son plan directeur désastreux pour la Syrie et les Etats-Unis.

«L'Amérique devra prendre l'initiative, envoyer des troupes, fournir la majeure partie de la puissance aérienne et rassembler ceux qui sont prêts et capables de participer à l'effort...», a lancé Robert Kagan, qui a continué à mettre l'accent sur ce que cette opération nécessiterait en termes de puissance aérienne pour les Etats-Unis, mais aussi «de troupes au sol comptant jusqu'à 30 000 hommes».

Plus loin, il estime nécessaire «10 000 à 20 000 de soldats américains supplémentaires – ou de 40 000 à 50 000 au total – pour déraciner [Daesh] de son refuge, qu’il s’est créé en Syrie et pour aider les forces locales à le déraciner en Irak».

C’est incroyable de voir à quel point il est facile de manipuler la vie des jeunes hommes et femmes, plus leur nombre devient important.

Dans un autre article, America's Dangerous Aversion to Conflict, paru le 5 septembre 2014, Robert Kagan fait part de sa déception par rapport au fait que la majorité du peuple américain «semble être tout près de conclure que non seulement la guerre est horrible, mais encore qu'elle est inefficace dans notre monde moderne, globalisé».

Robert Kagan, époux de Victoria Nuland, secrétaire d'Etat adjointe pour les affaires européennes et eurasiennes, a joué un rôle considérable en exerçant une pression – essentiellement par des efforts de lobbying du PNAC (Projet pour le nouveau siècle américain) – pour la promotion de l'invasion militaire de l'Irak (il a eu ce qu’il voulait en mars 2003).

Abstraction faite des réalités du présent, dans lesquelles les alliés des Etats-Unis abandonnent leurs avant-postes à l’étranger, aux frontières de l'Empire, Robert Kagan veut que son public croie que les forces de l'OTAN seront heureuses de combler le vide laissé par les troupes américaines, après qu’elles auront créé une mythique «zone de sécurité» contre Daesh en Syrie. Un plan qui, c’est garanti, n’aura pas plus de succès que «zone de sécurité» créée contre les talibans en Afghanistan n’en a eue.

Les Irakiens ont demandé un soutien aérien aux Etats-Unis après avoir engagé le combat avec l’ennemi, mais à la place, ils se sont retrouvés sous les bombes des avions américains

«Une fois que la zone de sécurité sera établie», s'enthousiasme Robert Kagan, «beaucoup de ces troupes [américaines] pourraient être remplacées par les forces de l'Europe, par la Turquie, l'Arabie saoudite et par d'autres Etats arabes». De même, la plupart des troupes qui auront éradiqué Daesh pourraient être «remplacées par l'OTAN et par d'autres forces internationales pour organiser le territoire ainsi qu’une zone de sécurité pour reconstruire les zones détruites par le règne [de Daesh]».

Robert Kagan a choisi un groupe d'acteurs très intéressant qui permettrait de combler le vide fumant, laissé par l'empreinte américaine en Syrie : «L'Europe, la Turquie, l'Arabie saoudite et d'autres Etats arabes». Mais attendez, ne s’agit-il pas des pays mentionnés dans un document militaire américain déclassifié et qui atteste qu'ils soutenaient effectivement la montée de Daesh ?

«Si la situation se dégrade, il y a la possibilité d'établir une principauté salafiste déclarée ou non à l'Est de la Syrie (Hasaka et Der Zor), et c’est exactement ce que veulent les pouvoirs qui soutiennent l'opposition [contre Bachar el-Assad], afin d'isoler le régime syrien ...»

En d'autres termes, ces gouvernements qui soutiennent l'opposition syrienne – les Etats du Golfe, la Turquie et l'Occident – étaient désireux de voir une bande de voyous comme Daesh se lever et défier le président syrien Bachar el-Assad.

Maintenant Robert Kagan pense, d’une certaine manière, que c’est une stratégie sensée que de laisser les pays qui souhaitaient instaurer un califat islamique en Syrie, en première ligne pour se battre contre lui.

Si l'on peut se fier à l’histoire récente, les pays choisis par Robert Kagan – qui sont tous soupçonnés de faire passer de l'argent et des fournitures à Daesh – travailleront plutôt dans le but de protéger les forces de l'Etat islamique sur le terrain en Syrie. En fait, la même critique a été formulée contre l'armée américaine concernant ses opérations en Irak.

Les Irakiens ordinaires, ainsi que de hauts fonctionnaires, ont abouti à la conclusion que «les Etats-Unis soutiennent Daesh pour une variété de raisons pernicieuses qui sont liées au contrôle américain sur l'Irak, sur le Moyen-Orient au sens large et, peut-être, sur son pétrole», a-t-on pu lire dans le Washington Post.

Ces soupçons de duplicité des Etats-Unis, répandus parmi les Irakiens, ont été renforcés le mois dernier lorsque l'armée irakienne a déclaré que les avions de chasse américains avaient frappé ses forces comme s’ils se battaient contre les terroristes de Daesh, près de la ville stratégique de Falloujah, à seulement 65 kilomètres de Bagdad.

Les Irakiens ont demandé un soutien aérien aux Etats-Unis après avoir engagé le combat avec l’ennemi, mais à la place, ils se sont retrouvés sous les bombes des avions américains.

Il n'y a aucune bonne raison de risquer la vie de soldats sur le territoire syrien alors qu’on dispose de la technologie nécessaire pour faire le travail

Les soldats irakiens ont dit que 25 militaires avaient été tués dans cet incident et que jusqu’à 40 d’entre eux avaient été blessés. Pendant ce temps, cela n'a pas échappé à l'attention de Robert Kagan que «la crise syrienne a encore renforcé la position de la Russie», une préoccupation qui est véritablement au cœur de l'essai de Robert Kagan.

Ce qui suit, est une présentation inexacte des actions de la Russie emballées dans une phrase qui veut tout dire : «Bien que les Européens partagent généralement l'inconfort de Washington concernant le soutien de Moscou pour monsieur Assad et le bombardement des rebelles syriens modérés par la Russie, dans le sillage des attentats de Paris, tout partenaire plausible dans la lutte contre Daesh semble valoir la peine d’être mis à contribution».

Comme cela a déjà été bien établi par le document militaire déclassifié pré-cité, l'idée de «rebelles syriens modérés» est un mythe imposé au public dans un effort visant à renverser un autre dirigeant régional, tandis que la proposition de Robert Kagan de collaborer avec la Russie dans la lutte contre Daesh a déjà été complétement rejeté par pratiquement tout le monde à Washington, même si d’un point de vue militaire cela ne se justifie pas.

En effet, seuls ceux qui sont émancipés de la poigne de fer des néoconservateurs – par exemple, le milliardaire Donald Trump, le favori des républicains – peuvent réellement exprimer leur admiration pour les actions de Poutine en Syrie sans crainte de voir s’interrompre le financement de leur campagne de guerre.

Maintenant, imaginez, s'il vous plaît le scénario suivant en Syrie : Washington décide d’adopter l'approche néo-conservatrice (malgré les douloureuses leçons de l'Irak, de l'Afghanistan et de la Libye) et envoie des troupes au sol en Syrie, soi-disant pour lutter contre les même forces terroristes que le Pentagone avait précédemment désignées comme un outil efficace et souhaitable pour «isoler le régime syrien».

Dans le même temps, les forces aériennes russes continuent à pilonner les positions de Daesh, prouvant – pour le grand chagrin apparent de dirigeants occidentaux – l'inutilité absolue de risquer la vie de soldats dans la République arabe.

A moins que des néoconservateurs comme Robert Kagan veuillent que les troupes américaines soient utilisées comme une sorte de bouclier humain pour les combattants de Daesh, il n'y a aucune bonne raison de risquer la vie de soldats sur le territoire syrien alors qu’on dispose de la technologie nécessaire pour faire le travail.

Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour prévoir la façon dont la stratégie déformée de Robert Kagan, qui est en train de gagner des adeptes parmi les républicains à Washington, pourrait rapidement échapper à tout contrôle, transformant ce qui était auparavant une guerre civile régionale en une conflagration globale.

Avant que le conflit syrien ne devienne vraiment incontrôlable (et avant que quelqu'un ayant de lourdes dettes à rembourser au complexe militaro-industriel ne fasse son apparition à la Maison Blanche), les décideurs de Washington doivent comprendre les avantages de la coopération avec la Russie dans les cieux syriens, au lieu de risquer le tout au sol – là exactement où terminent les bombes russes.

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