TTP et TAFTA : les dirigeants européens n’osent plus dire «non» à Washington

Protestation contre le TTIP à Bruxelles Source: Reuters
Protestation contre le TTIP à Bruxelles

L’économiste Jean-Michel Quatrepoint, auteur du livre «Le choc des empires. Etats-Unis, Chine, Allemagne : qui dominera l'économie-monde ?» livre à RT France sa vision sur les accords de libre-échange trans-pacifique et transatlantique.

RT France : Plusieurs experts affirment que le partenariat trans-pacifique (TPP) est une sorte d’arme commerciale contre la Chine. Etes-vous d’accord avec ce point de vue ?

Jean-Michel Quatrepoint : Oui. Ce n’est pas seulement une arme commerciale, c’est une arme globale contre la Chine, car il s’agit de rassembler les pays du Pacifique et de les intégrer dans un vaste ensemble qui ne comprend pas seulement des accords de libre-échange et de libre-circulation, mais qui va beaucoup plus loin puisque ça concerne aussi les normes, le droit, le droit de propriété, la propriété des données, le contrôle des données. L’idée des Américains, c’est d’avoir une sorte d’alliance non pas pour le progrès, mais contre la Chine. Et pour amener, éventuellement, la Chine à se rallier un jour au TPP. Mais à partir de ce moment-là, cela voudra dire que la Chine se coule dans le moule anglo-saxon, dans le moule américain et accepte d’ouvrir son pays aux normes et au droit anglo-saxon. Par ailleurs, la Chine, elle, a développé sa propre zone de libre-échange, mais là il s’agit d’une zone de libre-échange d’abaissement des droits de douane sans volonté d’imposer des normes et le droit chinois. Les approches sont donc profondément différentes. Les Américains font bien comprendre que ces deux accords, trans-pacifique et transatlantiques (TAFTA), sont des accords de domination culturelle, technologique, judiciaire, juridique. Ce n’est pas que du commerce. C’est une façon de voir le monde.

RT France : Pensez-vous que la Chine puisse s’y joindre un jour ?

Jean-Michel Quatrepoint : La Chine peut résister, car elle a la puissance économique et elle a quand même un certain nombre d’alliés. On constate que la Corée du Sud n’a pas intégré le TPP et que les relations entre la Chine et Taïwan se sont améliorées. Il est vrai que la montée en puissance de la Chine a inquiété ses voisins, mais par ailleurs, la Chine développe des partenariats dans le cadre de la Route de la soie : l’une terrestre, l’autre maritime. La route terrestre a pour but d’établir des partenariats stratégiques dans toutes les anciennes républiques de l’URSS : Tadjikistan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Kazakhstan. La Chine a aussi créé une banque de développement dotée de 50 milliards de dollars qui doit servir à financer le développement des infrastructures dans toute cette région du monde. Même les pays européens se sont ralliés à cette idée de banque d’investissement en investissant dans son capital initial, ce qui n’a pas plu à Washington. La contre-offensive chinoise, c’est de dire : «La Banque mondiale, sous domination américaine, n’investit pas suffisamment dans tous ces pays et bien moi, je monte une banque qui agira en parallèle à la Banque mondiale pour permettre le développement des infrastructures dans ces pays».

RT France : Qu’en-est-il des petites économies de la région pacifique ? Pensez-vous qu’elles vont se diluer d’une certaine façon dans cette zone de libre-échange ?

Jean-Michel Quatrepoint : C’est le Japon qui, finalement, a le plus à perdre, parce que c’est la puissance principale. Mais le Japon est quand même sous tutelle américaine depuis toujours, il ne faut jamais l’oublier. Le Japon a perdu la guerre contre les Etats-Unis. Et quand dans les années 1980, Tokyo a voulu s’affranchir de cette tutelle en développant une stratégie offensive vis-à-vis de Washington en rachetant des groupes américains, notamment à Hollywood, en rachetant le Rockefeller Center, en investissant dans tout le secteur de l’automobile, les Américains ont réagi. Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont cassé les reins aux Japonais par le biais monétaire. Ils ont obligé le Japon à réévaluer sa monnaie en 1985 et en un an le yen s’est apprécié de 100%, ce qui a causé de grands problèmes à l’industrie japonaise. Et comme les Japonais ont ensuite fait quelques erreurs de pilotage économique, ils ont fait monter des bulles immobilières et des bulles boursières qui ont éclaté en 1990. C’est à ce moment que le Japon est, en quelque sorte, rentré dans le rang. Il ne s’est pas effondré car le Japon est un pays riche, mais son importance au plan global s’est marginalisée et il s’est rallié à Washington.

A la fin des années 2000, le Japon s’est rapproché de la Chine, un danger pour Washington. Il était tout simplement inacceptable que Tokyo se rapproche trop de Pékin, au point que les deux pays commencent à envisager de libeller une partie de leur commerce bilatéral en yen ou en yuan et non plus en dollars, le Japon basculant ainsi dans la sphère d’influence chinoise. Une contre-offensive a donc été organisée sur un prétexte lié au conflit territorial qui concerne les îles Senkaku. Ensuite, Abe [l’ex-Premier ministre nippon] a été porté au pouvoir, en battant la coalition politique précédente qui avait entamé ce rapprochement avec Pékin. Abe est alors entré dans le giron de Washington et a mené une politique agressive envers la Chine. C’est vraiment de la géostratégie. Aujourd’hui, les Japonais ont essayé de résister parce que ces accords transpacifiques ouvrent leurs marchés, notamment le marché agricole, aux grands groupes américains. Il existe donc un risque évident de voir ce qui reste de l’agriculture nipponne disparaître au profit des produits normalisés américains.

RT France : Justement, concernant l’avenir du traité transatlantique (TAFTA), est-ce que vous pensez qu’il verra le jour ?

Jean-Michel Quatrepoint : Je suis inquiet pour plusieurs raisons. La première, c’est que c’est la Commission européenne qui négocie, et que la Commission européenne n’est pas un Etat et qu’elle est donc, par avance, acquise au principe-même du Traité Transatlantique.

Ensuite, qui est à la manœuvre en coulisses ? Ce sont les multinationales, les lobbies des multinationales. Ce sont eux qui sont en liens étroits avec les négociateurs européens, comme ils le sont aux Etats-Unis avec les négociateurs américains, car le traité transatlantique vise d’abord à garantir le pouvoir des multinationales contre les Etats. Cela veut dire qu’on change de paradigme : autrefois les Etats étaient souverains. Aujourd’hui, après ces traités, ce sont les multinationales qui deviennent souveraines par rapport aux Etats, au prétexte qu’il faut protéger leurs investissements, leur droit de propriété intellectuelle et ainsi de suite. Donc, c’est là que se trouve le fond de ces traités et c’est cela qui est extrêmement dangereux. Cela signifie que, quelque part, on contourne la démocratie et je suis suis inquiet parce que la Commission européenne n’est pas contrôlée [démocratiquement].

On cite le parlement européen, qui effectivement doit avoir le dernier mot. En votant. Mais on va lui demander de se prononcer en bloc, sur un projet global et non pas article par article.

Il peut y avoir des articles intéressants qui sont bénéficient à tout le monde, mais globalement le projet est dangereux parce qu’on dira aux parlementaires européens que c’est à prendre ou à laisser. On est obligé de voter sur l’ensemble du traité. Les pressions seront telles à l’intérieur des partis politiques européens, de droite comme de gauche, qu’on dira : «On ne peut pas remettre en cause l’ensemble de ce traité parce qu’il y a trop d’avantages». Je crains donc globalement qu’un beau jour on vienne nous annoncer : «Voilà, on a trouvé un accord, il y aura plus de croissance et plus d’emplois pour tout le monde. Votez et ne discutez plus !»

La France n’a peut-être pas totalement pris conscience des dangers de ce traité. En Allemagne, l’opinion publique y est peut-être plus sensibilisée qu’en France, parce que l’affaire des écoutes de la NSA a quand même choqué la population. Ensuite, le réseau des PME/PMI se rend compte que finalement, ces accords servent les grands groupes, ils ne servent pas l’économie réelle du pays ni même l’économie réelle des Etats-Unis. Ce sont des accords qui visent à permettre de produire aux meilleurs coûts possibles, de faire en sorte qu’en cas de conflit avec un Etat, les multinationales puissent recourir à des arbitrages privés, et on sait que les arbitres privés sont quand même très sensibles d’une façon générale aux arguments des multinationales. Ça veut dire qu’on réduit encore le peu qui reste de la souveraineté des Etats. C’est un projet mondialiste, ou plutôt, globaliste.

RT France : Mais dans un sens, si les produits coûtent moins cher, c’est bien pour les consommateurs finaux…

Jean-Michel Quatrepoint : Il ne s’agit pas seulement du fait que les produits coûtent moins cher, c’est l’argument qu’on a utilisé pour justifier les délocalisations soit dans les pays de l’Est, soit en Chine.

Mais au bout du compte, vous êtes un producteur, un cadre, un ouvrier, un agriculteur, un commerçant… Vos produits, vous les achetez moins cher mais ils sont rarement d’excellente qualité et vous n’en avez pas forcément besoin. On vous pousse à les acheter. Et comme on a délocalisé la production, à un certain moment on vous dit : «Monsieur, je n’ai plus d’emploi pour vous». Et alors, vous vous retrouvez au chômage. Une image : un ouvrier qualifié de General Motors dans les années 1990-2000 a été poussé dehors parce qu’il n’était plus [assez] productif par rapport aux ouvriers chinois ou mexicains. Donc, il perd son emploi.

Il perd aussi tous les avantages qu’il avait dans le cadre des grands groupes : la sécurité sociale, le plan retraite et ainsi de suite. Après, il trouve un emploi comme vendeur de pizzas. Sauf que ce n’est pas le même salaire, ni la même protection sociale. Il achète donc peut-être moins cher, mais il gagne beaucoup moins. Où est l’avantage ? Ce système de délocalisation est un système qui ne vise donc tout simplement qu’à faire pression sur les salaires, sur les systèmes de protection sociale occidentaux.

C’est l’effondrement du communisme qui a rendu cela possible. Tant qu’il y avait le communisme, l’URSS et la Chine étaient fermées, le système capitaliste était obligé de produire mieux, de produire plus et de mieux répartir la valeur ajoutée. Le capital a donc été obligé de s’investir dans le travail pour éviter que les masses populaires ne basculent du côté du communisme. Le capitalisme ayant un concurrent, il était contraint d’être compétitif idéologiquement. Et c’est parce que le capitalisme a réussi à fabriquer les classes moyennes, à produire plus de richesses, plus vite et à mieux la répartir, que le communisme s’est effondré. Ce dernier étant incapable de tenir la distance face au capitalisme. Mais le jour où le communisme disparait, le capitalisme se retrouve en position de monopole et à ce moment il dit : «J’utilise la main d’œuvre de tous ces pays qui ont été libérées du joug communiste et qui coûte dix fois moins cher, je vais donner de la production à ces pays et en même temps je vais peser sur les salaires et les systèmes de protection sociale dans les pays occidentaux. Et si vous protestez, c’est que vous n’êtes vraiment pas gentils, et que vous ne voulez pas partager avec ces pauvres pays qui ont vécu pendant 70 ans sous le joug communiste».

Et c’est comme ça qu’on fait disparaître peu à peu les classes moyennes que le capitalisme avait lui-même créées.

D’où les inégalités d’aujourd’hui avec une classe hyper riche, qui réussit à ne pas payer d’impôts, à se délocaliser, à jouer sur tous les moteurs financiers, et une masse de plus en plus, non pas pauvre, mais paupérisée. Un peu moins en France, parce qu’elle a un système de sécurité sociale plus important, mais globalement vous avez cette disparition des classes moyennes occidentales.

RT France : Pourquoi donc l’Europe continue-t-elle ces négociations ? N’y a-t-il pas moyen d’éviter l’accord transatlantique ?

Jean-Michel Quatrepoint : L’Europe continue de négocier parce que la majorité des dirigeants européens sont des atlantistes. Depuis 1990, depuis l’élargissement et la réunification de l’Allemagne, l’Europe n’a plus de projets indépendants d’indépendance. Ce sont des projets d’alignement sur les Etats-Unis. C’est ça, la vraie raison. L’OTAN assure soi-disant la défense de l’Europe et les Européens sont là pour établir une sorte de filiale des Etats-Unis. La globalisation est l’uniformisation, et non pas un système multiculturel. C’est un système «uniculturel». Le principe de base est le suivant : «Comme le modèle américain est le meilleur du monde, puisqu’il a permis aux Etats-Unis d’être les premiers, les plus puissants, les plus riches du monde, tout le monde doit adopter ce système, ce qui signifie un seul monde global. Et ceux qui ne veulent pas s’intégrer dans ce monde global ne sont pas des partenaires, mais des adversaires». C’est le cas de la Chine, c’est le cas de la Russie.

RT France : Mais est-ce qu’il y a moyen pour l’Europe d’éviter la signature de cet accord ?

Jean-Michel Quatrepoint : Cela dépend des populations...

RT France :  Mais la population n’a jamais été consultée dans les pays signataires du traité transpacifique…

Jean-Michel Quatrepoint : En France, on n’est pas consulté non plus. C’est un système non démocratique, c’est un système technocratique. Et c’est toujours comme ça que l’Europe a avancé. On ne consulte pas les gens, et quand on les consulte et qu’ils disent «non», on se débrouille pour soit les faire revoter en faisant pression sur eux, soit pour leur passer sur la tête d’une autre façon. Et c’est pour ça que de plus en plus d’Européens sont eurosceptiques. Parce qu’ils voient bien qu’on les amène là où ils ne voudraient pas qu’on aille. Prenons la position par rapport à la Russie. La majorité de la population française n’est pas d’accord avec la politique qui a consisté à mettre la Russie de côté. Mais on continue parce que c’était la volonté de Washington et que les dirigeants sont inféodés à Washington. Ils n’osent pas de dire «non» à Washington.

Est-ce que les gens vont se réveiller ? Je ne sais pas. Ça dépendra des élections. Les populations européennes ne sont plus prêtes à descendre dans la rue et à faire la révolution. Ça c’est fini. Ce sont des populations qui ont peur de tout.

RT France : Mais il y a eu tout de même des protestations contre le TTP et cela a changé certaines choses dans les négociations. En tout cas, c’est ce qu’on a cru voir. Ces protestations contre le TTP ont-elles eu un impact véritable sur le TPP ?

Jean-Michel Quatrepoint : Je ne sais pas si cela a changé grand-chose dans les projets. Mais sur le fonds, cela n’a pas eu d’impact. Les protestations les plus fortes se passent aux Etats-Unis, parce qu’on voit bien que c’est un moyen de faire pression sur la classe moyenne américaine, toujours sous la menace des délocalisation etc. Ce sont des accords qui participent d’un projet mondialiste dont le but est de transférer progressivement le pouvoir aux multinationales. C’est un lobby. Personne ne contrôle les multinationales. C’est ce qu’on appelle Big Brother. Big Brother is watching you! 

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