Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

«Front républicain» contre le FN : «ça passe ou ça casse !»

La président du Front National Marine Le Pen Source: Reuters
La président du Front National Marine Le Pen

L’essayiste et physicien belge Jean Bricmont analyse pour RT France le succès du Front national (FN) au premier tour des régionales en pointant du doigt les échecs de la gauche et de la droite.

RT France : Comment s’explique, d’après-vous, ce résultat du FN ?

Jean Bricmont : C'est toujours difficile d'expliquer les phénomènes sociaux, sauf quand ceux-ci sont prévisibles. Or, dans ce cas, même sans sondages, on pouvait plus ou moins prévoir le résultat. La dynamique de l'alternance gauche-droite dans la politique française depuis des décennies sans que la situation ne s'améliore pour la plupart des gens, qui font face à la crise économique, au chômage, aux problèmes de la délinquance et de la crise de l'école, sans compter une immigration qui leur est imposée, font que les électeurs cherchent une alternative. Comme la «gauche de la gauche» a choisi de soutenir le PS au deuxième tour, quoi qu'il arrive, et n'a pas réellement de programme alternatif cohérent, il ne reste que le Front national. Donc, il n'y a rien d'étonnant au fait qu'une fraction de l'électorat croissante, même si elle est loin d'être majoritaire, vote pour ce parti. Ceci dit, je pense que la gauche et la droite sont dans une impasse profonde.

RT France : Pourquoi ?

Jean Bricmont : Elles ont toutes les deux fait le choix de la «mondialisation», sans voir ou sans vouloir voir que celle-ci avait un caractère de classe profond. Les partis de gauche, même «radicaux» ont cessé depuis belle lurette d'être liés à la classe ouvrière, ou même aux salariés en général. Ils sont par contre très liés à la petite bourgeoisie intellectuelle (professeurs, journalistes, universitaires etc.), qui est justement une couche sociale qui bénéficie de la «mondialisation».

Ceci explique la profonde transformation de la «gauche» ces dernières décennies. Au lieu de prôner des changements sociaux, on met on avant des «valeurs», antiracistes, féministes, tolérantes etc… Cela permet au passage à la petite bourgeoisie intellectuelle d'affirmer sa supériorité morale par rapport au peuple, toujours suspect de ne pas adhérer avec suffisamment de force à ces-dites valeurs.

Mais de tout temps, les religieux et les prêtres nous ont expliqué combien eux étaient de bons croyants, honnêtes et dévots, contrairement aux méchants impies. Aujourd'hui, on a remplacé la religion chrétienne par celle des droits de l'homme et les impies par tout ce qui est qualifié d'extrême-droite ou de raciste. Dans les deux cas, cette mise en avant de sa propre pureté morale s'accompagne de pas mal d'hypocrisie.

La droite ou l'extrême-droite ont une réponse facile face à ce discours sur les valeurs : mettre en avant l'identité française ainsi que ses valeurs à elle qui, par un miracle inexpliqué, sont à la fois françaises et universelles. Comme il est plus agréable, pour la plupart des gens, d'être valorisés par un discours «patriotique» que de s'entendre éternellement reprocher Pétain, l'Holocauste et la guerre d'Algérie, ou de se faire traiter de racistes, la gauche perd nécessairement à ce petit jeu des «valeurs» (mais encore aurait-il fallu ne pas commencer à y jouer).

RT France :Quelles sont les raisons de l’abstention qui a touché 22 millions d’électeurs ?

Jean Bricmont : Les abstentionnistes sont des gens qui sont dégoûtés du «système», mais qui ne font pas confiance au FN. S’il arrivait à les mobiliser, au moins en partie, alors le Front national deviendrait vraiment majoritaire.

RT France :A quoi peut-on s’attendre au deuxième tour ? La droite et la gauche, pourront-elles s’unir pour faire barrage au FN ?

Jean Bricmont : C'est difficile à dire, parce que cela dépendra du report de voix entre la gauche et la droite à l'intérieur du «front républicain», là où le PS s'est désisté. L'inconvénient de la constitution de ce «front républicain», c'est qu'il renforce la position du FN comme seul parti d'opposition. Ça passe ou ça casse ! Je suppose que le front républicain va encore fonctionner pendant un certain temps et, sans doute en 2017, si, par exemple, Juppé est le candidat de la droite.

L'autre inconvénient, pour le PS en tout cas, c'est qu'il sera de plus en plus obligé de faire, face à la droite «républicaine», ce que lui-même est arrivé à imposer aux communistes dans le passé : se présenter au premier tour, tout en étant certain que le report des voix se portera sur le candidat «démocrate» mieux placé que lui au deuxième, c'est-à-dire la droite aujourd’hui.

RT France : La réputation de «parti fasciste» peut-elle empêcher le FN d’arriver au pouvoir ?

Jean Bricmont : Il y a une absurdité sous-jacente à cette attitude, qui est de considérer le FN comme un parti fasciste et d'en faire, ainsi, le mal absolu. Si on veut bien utiliser le mot fasciste au sens propre, c'est-à-dire en référence aux années 1930, alors je ne vois pas en quoi le FN est fasciste. Le fascisme se caractérisait par la dictature d'un chef, ainsi que par la suppression de la démocratie parlementaire et de la liberté de la presse. On ne voit rien de semblable dans le programme du FN. Dire qu'il planifie cela en secret n'est pas crédible, parce que ni Hitler ni Mussolini ne cachaient leurs intentions dictatoriales avant la prise du pouvoir et ce n'est pas quelque chose que l'on peut préparer en secret. Posséder une monnaie propre, faire une politique protectionniste, restreindre l'accès des étrangers au territoire national, sont des mesures qui sont parfaitement démocratiques (qu'on les aime ou non). Même instaurer un état d'urgence et en abuser pour assigner à résidence des opposants politiques qui ne font rien de violent (des militants écologistes par exemple) est, par définition, «démocratique», puisque c'est ce que fait le gouvernement français actuel.

Si le FN arrivait réellement au pouvoir, mettons avec la présidence et la majorité à l'assemblée nationale, ce qui est loin d'être fait, vu tous les «sursauts républicains» qu'on lui opposera, que pourrait-il faire ? Sortir de l'Europe, de l'euro, de l'OTAN et initier une véritable politique alternative ? Je ne suis pas sûr qu'il le veuille et je ne vois pas comment il pourrait le faire. Il se heurterait aux Etats-Unis, à l'UE, à tout le monde artistique et intellectuel, ainsi qu'à la plupart des églises, aux ONG, aux défenseurs des droits de l'homme et, last but not least, au grand capital favorable à la mondialisation. On pourrait très facilement provoquer des attentats ou des émeutes ou même une révolution colorée s'ils allaient «trop loin».

Pour ce qui est de l'essentiel, la politique étrangère par exemple, on peut s'attendre à ce que le FN soit un Syriza de droite, c'est-à-dire qu'il fasse une politique opposée à ses promesses, plus pro-américaine encore que l'actuelle, par exemple, pour prouver leur «modération».

RT France : Et sur le plan intérieur ?

Jean Bricmont : Je m'attends à ce que le FN fasse – toujours dans l’hypothèse improbable qu’il arrive réellement au pouvoir – un peu la même politique qu'actuellement, sans doute en pire : plus de répression policière, plus d'ennuis pour les musulmans, plus d'expulsions de clandestins. Avec, en prime, un peu de symbolique, comme changer les noms de rues : ils n'aiment pas la mention du 18 mars 1962, fin de la guerre d'Algérie, par exemple.

Mais ce n'est pas le fascisme et cela ne fera rien pour améliorer réellement la vie des Français. En résumé, je ne souhaite pas les voir arriver au pouvoir, mais je considère que la mobilisation contre le FN fait partie de nos problèmes et de l'aveuglement des «élites» face à l'impasse dans laquelle elles ont mené le pays. Néanmoins, cette mobilisation ne va pas s'arrêter de sitôt et on restera dans l'impasse.

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