«Bombe climatique» : la France accusée de soutenir Total dans un mégaprojet gazier au Mozambique

«Bombe climatique» : la France accusée de soutenir Total dans un mégaprojet gazier au Mozambique© Mohamed ALEBN ALSHAIKH / Saudi Aramco Source: AFP
Plusieurs plates-formes de Saudi Aramco dans le champ HSBH au nord de Dhahran dans la province orientale de l'Arabie saoudite le 20 mars 2018 (image d'illustration).

Les Amis de la Terre accusent la France d'«amorcer une bombe climatique» au Mozambique où Total, bénéficiant de prêts des principales banques françaises, développe un mégaprojet d'exploitation de gaz aux lourdes conséquences pour le pays africain.

L'organisation non gouvernementale (ONG) Les Amis de la Terre dénonce le soutien, selon elle, du gouvernement français à plusieurs projets gaziers de grande ampleur au Mozambique, dans un rapport intitulé De l'eldorado gazier au chaos - Quand la France pousse le Mozambique dans le piège du gaz, publié le 15 juin.

Parallèlement à plusieurs scandales de corruption, ces mégaprojets d'exploitation d'hydrocarbures au Mozambique ont de lourdes conséquences tant sur l'escalade des conflits dans la région, que sur la faune et la flore locales.

«Environ 5 000 milliards de mètres cube, les 9e plus grandes réserves gazières du monde»

Dès 2010, d'immenses réserves de gaz ont été découvertes dans les eaux territoriales du Mozambique, dans la province du Cabo Delgado à l'extrême nord-est du pays : «Environ 5 000 milliards de mètres cube, les 9e plus grandes réserves gazières du monde», selon le rapport. Le document précise : «Il est prévu qu'au moins 60 milliards de dollars soient investis ces prochaines années pour exploiter ces réserves, les plus gros investissements jamais réalisés en Afrique subsaharienne.»

Trois ans plus tard, en 2013, une entreprise publique de pêche mozambicaine conclut un «contrat douteux», selon les termes employés dans le rapport, avec l'entreprise française Constructions Mécaniques de Normandie (CMN), spécialisée dans les bâtiments militaires, «appartenant au milliardaire marchand d'armes franco-libanais Iskandar Safa, pour monter officiellement une flotte de pêche au thon». Un contrat salué par le gouvernement français, désireux d'aider CMN, qui se trouvait alors en grande difficulté.

Cependant, le rapport révèle, sur base d'une enquête lancée en 2016 par le Fonds monétaire international (FMI), que le gouvernement mozambicain aurait en réalité contracté «illégalement des dettes pour financer un programme de défense, censé lui permettre d'assurer sa souveraineté sur sa zone économique exclusive et les gisements d'hydrocarbures qu'elle contient». D'après les Amis de la Terre, le contrat d'achat de bateaux de pêche serait donc directement, mais officieusement, lié aux velléités d'exploitation d'hydrocarbures des gouvernements français et mozambicain, en proposant des services de surveillance maritime aux compagnies pétrolières et gazières actives dans le secteur.

De son côté, le gouvernement français a toujours nié toute implication dans cette transaction. «Il s’agit d’un contrat entre une entreprise privée et un pays étranger. Je n’ai pris aucune part à cette négociation», affirmait Bernard Cazeneuve, alors Premier ministre, cité par Mediapart. Evoquant Iskandar Safa, François Hollande ajoutait : «Je ne connais pas ce monsieur, que j’ai seulement vu à Cherbourg pour sceller le contrat. La France n’a vendu aucun armement. Les bateaux ont été livrés.» 

La diplomatie française au service d'intérêts privés ?

Cette affaire a contribué à plonger le Mozambique, 3e pays le moins développé au monde selon un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de 2012, dans une crise économique et financière en 2016, avant même que les projets gaziers ne se concrétisent. En effet, le taux d'endettement mozambicain a bondi de 55% du PIB en 2014 à 140% en 2016.

«Bien décidée à faire en sorte que cet eldorado gazier, considéré comme "une pépite à l'export", profite en premier lieu à ses multinationales» dans la région comme Total, la France aurait, d'après les accusations de l'ONG, «délibérément fermé les yeux sur les contours douteux de ce contrat naval, au risque de jouer dangereusement avec le taux d'endettement du Mozambique et de se rendre complice de pratiques de corruption».

La rapport affirme ensuite que le gouvernement français aurait activement soutenu la «myriade d'entreprises françaises du secteur des hydrocarbures et de tous les secteurs qui gravitent autour (logistique, sécurité privée) [qui] sont aujourd'hui impliquées dans les trois projets gaziers en cours de développement au large du Mozambique».

Et de poursuivre : «Depuis plusieurs années, tout l'arsenal français de la diplomatie économique a été activé pour défendre leurs intérêts au Mozambique : visites diplomatiques en présence du patronat, financements publics, missions d'affaires, activation des services économiques de l'ambassade... Ces efforts diplomatiques se sont accentués depuis l'arrivée de Total en septembre 2019 comme principal opérateur du mégaprojet Mozambique LNG.» L'entreprise française aurait prévu d'y investir 25 milliards de dollars.

Par ailleurs, l'ONG accuse l'Etat français de s'être porté garant auprès de certaines banques françaises telles que BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole ou encore Natixis, afin que celles-ci acceptent d'accorder des prêts colossaux aux opérateurs gaziers actifs dans la région.

En raison de l'implication de Total, du Crédit agricole et de la Société générale dans deux autres projets gaziers dans la région, les Amis de la Terre estiment que «de nouvelles aides financières publiques [françaises] du même type pourraient être octroyées prochainement».

La malédiction des ressources naturelles ?

Malheureusement, cette affaire ne s'arrête pas là. L'enquête des Amis de la Terre révèle que l'exploitation des hydrocarbures dans le canal du Mozambique a engendré deux problèmes très inquiétants : la militarisation de cette région en proie à un conflit meurtrier depuis octobre 2017, et des conséquences dramatiques sur l'environnement et le climat.

«L'insurrection, prétendument reliée à l'Etat islamique et à Al-Shabab, s'est construite sur un enchevêtrement de tensions sociales, religieuses et politiques, exacerbées par l’explosion des inégalités et les violations des droits humains liées aux projets gaziers», estime l'ONG. Toutefois, face aux violences qui ont fait «au moins 1 100 morts, majoritairement chez les populations civiles» et «plus de 100 000» personnes déplacées selon un décompte de l'ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled), «le gouvernement mozambicain, avec la complicité des puissances et multinationales occidentales, choisit la stratégie de la militarisation pour protéger en priorité les installations gazières, au détriment des populations civiles».

En effet, d'après le rapport, les principaux opérateurs gaziers auraient demandé au gouvernement mozambicain de déployer 300 soldats autour de leurs installations, alors que l'armée peinait à protéger efficacement la population civile contre les attaques de groupes insurrectionnels. En retour, ces opérateurs auraient «passé un accord avec le gouvernement mozambicain pour leur payer une partie du salaire des forces de sécurité déployées pour les protéger», selon les Amis de la Terre. Et d'ajouter : «Les violations de droits humains se multiplient sur les communautés, prises en étau entre les insurgés, les forces militaires et paramilitaires privées, les multinationales ou leurs sous-traitants.» D'après le rapport, la France, en soutenant ses entreprises et la militarisation de la zone, contribuerait ainsi à attiser les tensions dans la province de Cabo Delgado.

Les trois projets gaziers en cours de développement pourraient émettre autant que sept années d’émissions de gaz à effet de serre de la France et quarante-neuf fois les émissions annuelles du Mozambique : une véritable bombe climatique

D'un autre côté, le rapport met en évidence que le soutien au développement de l'industrie gazière au Mozambique est susceptible d'avoir des conséquences lourdes et irréversibles pour la faune et la flore locales, ainsi que le climat. «Les trois projets gaziers en cours de développement pourraient émettre autant que sept années d’émissions de gaz à effet de serre de la France et quarante-neuf fois les émissions annuelles du Mozambique : une véritable bombe climatique», détaille ainsi l'association en référence à ses propres calculs, alors que le Mozambique est l'un des pays les plus vulnérables face aux conséquences du dérèglement climatique.

En outre, la stratégie du gouvernement français de soutien aux multinationales des hydrocarbures s'avère être «en totale contradiction avec les propos du président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le Climat en janvier 2020, où il disait vouloir aider le Mozambique à ne pas se rendre dépendant de l’exploitation de ces gisements».

Les Amis de la Terre «somment les entreprises françaises impliquées» dans l'exploitation du gaz au Mozambique, notamment les banques privées Crédit agricole et Société générale, ainsi que les industriels de l’énergie comme Total, «de se retirer» de ces projets. L'association appelle également le gouvernement français à mettre fin au soutien financier accordé à l'industrie gazière. «La ruée vers le gaz, aggravant la crise climatique et ne profitant qu’aux multinationales et élites corrompues, doit cesser»conclut la directrice des Amis de la Terre Mozambique, Anabela Lemos.

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