Combattre le chômage avec «un emploi vert pour tous», une idée utopique ou réaliste ?

Combattre le chômage avec «un emploi vert pour tous», une idée utopique ou réaliste ?© Zachary Krahmer Source: Reuters
L'avenir passe-t-il par les emplois verts ? (image d'illustration)
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Des think tanks de gauche lancent une pétition pour lutter contre le chômage de longue durée. Pour eux, l'Etat doit prendre ses responsabilités et créer des emplois dits «verts» plutôt que de poursuivre des politiques de baisse de charges.

«On a une volonté d’éradiquer une pathologie sociale qui nous pourrit la vie depuis 40 ans», assume avec assurance Alexandre Ouizille auprès de RT France. Pour ce faire, ce président du think tank Hémisphère gauche collabore avec un autre laboratoire d'idées de gauche, l'Institut Rousseau, afin de mettre à l'agenda politique une initiative à première vue audacieuse, «un emploi vert pour tous». Pour ce faire, ils interpellent les parlementaires, espérant que cette proposition sera débattue à l'Assemblée nationale ou au Sénat à travers une «niche parlementaire» – la possibilité pour un groupe parlementaire de déposer une loi et d'en débattre dans un hémicycle.

Une pétition a d'ailleurs été lancée pour sensibiliser l'opinion publique et été signée par plus de 4 500 personnes au 12 février. Plusieurs politiques ont été séduits par la démarche, notamment de nombreux socialistes (PS) à l'image du chef de file des députés PS Olivier Faure, la députée ex-marcheuse (aujourd'hui non-inscrite) Paula Forteza ou le président du Parti radical de gauche Guillaume Lacroix.

Alors que la France compte près de six millions de demandeurs d'emploi (en n'incluant donc pas les inactifs non-inscrits à Pôle emploi), «un emploi vert pour tous» compte utiliser la transition écologique pour remettre en selle les chômeurs longue durée avec l'objectif de créer un million d'emplois. 

Mais un emploi «vert», qu'est-ce à dire ? Alexandre Ouizille identifie plusieurs «pôles» d'activité : les emplois liés à «l’entretien et à la valorisation de la nature» (gardes-champêtres, gardes-forestiers, gardes-côtiers, l’agro-écologie ou le maraîchage), à «l’économie circulaire» (les recycleurs, les réparateurs d’objets du quotidien ou les récupérateurs de matériaux rares et précieux), ou à tout ce qui est lié au «bâtiment» (comme l’éco-cimenterie, c'est à dire «ceux qui travaillent sur les nouveaux matériaux ou les ouvriers qui réhabilitent les bâtiments»).

Un emploi vert pour tous veut se baser sur le jeune dispositif «territoire zéro chômage longue durée»

Le principe global prend principalement pour source d'inspiration le dispositif d'expérimentation «territoire zéro chômage longue durée» (TZCLD) mis en place à partir de 2016 sur dix territoires. La philosophie repose sur le principe voulant qu'au lieu d'offrir des aides et des minimas sociaux à un chômeur déconnecté du marché, la puissance publique redéploie ces prestations sociales et abonde pour que l'individu puisse obtenir un CDI payé au smic. Alexandre Ouizille explique en détail ce raisonnement. Pour lui, quand une personne se trouve au chômage, outre le coût des allocations, «il y a tout ce que l’Etat ne récupère pas en TVA – car le chômeur consomme moins, tout ce que l'Etat ne récupère pas en cotisations sociales et il y aussi toutes les pathologies sociales que le chômage longue durée crée ou aggrave». «ATD Quart Monde disait dans une étude que le coût du chômage d’exclusion c’était 36 milliards d’euros par an», alerte le maître de conférences en économie à Sciences Po. Dans «un emploi vert pour tous», c'est l'Etat qui serait en charge de toute la partie financière.

Par voie de conséquence, Alexandre Ouizille a calculé que la création d'un emploi vert coûterait près de 20 000 euros à l'Etat. Si on se fie à l'initiative TZCLD, un rapport de 2019 de l'inspection générale des finances et de l'inspection générale des affaires sociales chiffrait le coût d'un «emploi temps plein conventionné payé à environ 30 700 euros». Si un emploi vert devait finalement coûter cette même somme à l'Etat, ce serait malgré tout un succès, pour Alexandre Ouizille. Il constate en effet que toutes les politiques gouvernementales menées pour l'emploi ont été depuis près de 40 ans coûteuses, sans avoir résolu le problème du chômage longue durée. Il prend l'exemple du CICE (lancé en 2013 par François Hollande) qu'il chiffre à «280 000 euros par emploi créé» [1], ou les mesures de baisse de charges sur le salaire, menées grosso modo depuis 1993 avec les «allègements Fillon», pour un «coût de plus de 60 000 euros» par emploi.

Encore faut-il que des emplois dits «verts» existent pour les offrir à ces chômeurs... Alexandre Ouizille explique qu'à l'image de TZCLD, des acteurs locaux identifieraient à travers le comité local d'emploi (CLE) – au sein duquel sont regroupés des élus et des partenaires comme Pôle emploi – les besoins nécessaires sur un territoire de «5 000 à 6 000 habitants». Quand ceux-ci sont identifiés, des entreprises à but d'emploi (EBE) seraient créées via des fonds publics, dans un secteur ne faisant pas concurrence aux entreprises locales et des chômeurs seraient guidés vers ces EBE pour un CDI. Ces EBE seraient «à mi-chemin entre secteur public et secteur privé», ce qu'Alexandre Ouizille qualifie de «secteur coopératif», où l'Etat appuie financièrement dans les projets des «entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire».

Pour connaître au mieux les besoins, Alexandre Ouizille rappelle l'importance des CLE sur ces petits territoires : «L’idée c’est d’être à un niveau qui nous permette une connaissance assez fine du territoire pour connaître les besoins. Par exemple, si une recyclerie n’existe pas à 50 kilomètres à la ronde, une EBE pourrait ainsi la fonder. Ailleurs, cela peut être une activité de maraichage, car les conditions y seraient favorables avec un espace qu’on pourrait valoriser...»

Le travail existe-t-il en «quantité inépuisable» grâce à la reconstruction écologique ?

«Convaincu que dans chaque territoire, il y a des besoins sociaux non satisfaits», Alexandre Ouizille estime que ce projet peut se généraliser à l'ensemble du territoire, qu'on soit en Mayenne, dans l'Ain ou en région parisienne, grâce aux futurs besoins écologiques et environnementaux. «On est à un moment où se joue la reconstruction écologique de notre pays, avec du travail en quantité inépuisable. Dans un certain nombre de secteurs, faire la transition écologique cela signifie intensifier en travail l’activité économique», dit-il en prenant l'exemple de l’agro-écologie, où «l'idée sera d'avoir plus d’hommes et un peu moins de machines». 

Le collectif autour d'«un emploi vert pour tous» a chiffré à 650 000 le nombre d'emplois qui pourraient être pourvus grâce aux EBE. Néanmoins, si le privé ne s'est pas positionné sur les activités d'une EBE, n'est-ce pas parce que ces activités ne sont pas rentables, voire potentiellement déficitaires ? Auquel cas, les salariés des EBE, malgré leur CDI, seraient en situation précaire et le déficit devrait être comblé par la puissance publique. «L’objectif est effectivement de ne pas laisser une EBE péricliter», reconnaît le porte-parole en rappelant que l'Etat devra apporter l'accompagnement et l'assistance financière si l'EBE ne parvenait pas à équilibrer les comptes, le but de ces petites entreprises coopératives «n'étant pas le profit, mais la création d'emplois». «Il faut que le chômage soit réglé de la même manière quel que soit l'endroit où on habite, et les modalités de financement doivent être les mêmes qu’on soit en Mayenne ou en Corse», appuie-t-il pour rassurer les collectivités locales.

Il faut un changement de perspective copernicien

Si «un emploi vert pour tous» considère le TZCLD comme un exemple à suivre, le gouvernement est, pour l'instant, réticent à le généraliser, voulant le tester sur seulement 50 nouveaux territoires d'ici 2025. Pour Alexandre Ouizille, en l'état actuel, c'est logique. «Il faut un changement de perspective copernicien», confie-t-il, regrettant que les différents gouvernements soient entrés dans une forme de «renoncement» à lutter contre le chômage : «Cela fait 40 ans qu’on a choisi l’incitation indirecte via la baisse des charges dont on espère que ça créera de l’emploi, avec toutes les suites qu’on connaît. Nous, on veut changer de logique avec un Etat qui intervienne plus directement. Le problème, actuellement, il est juste culturel. Cela implique donc qu’on change de logique, qu’on renverse la table.»

En outre, «un emploi vert pour tous» compte aussi sur d'autres dispositifs que les EBE pour relancer la machine de création de l'emploi. Alexandre Ouizille veut de fait relancer les emplois «aidés» où le secteur public et privé pourrait se voir proposer des chômeurs au SMIC subventionnés. Les deux think tanks calculent que 250 000 emplois peuvent être pourvus par ce biais. Ils complètent le chiffrage avec 100 000 emplois qui seraient créés par l'insertion par l'activité économique. Ceux-ci mélangeraient des «dispositifs de l’économie sociale et solidaire en faisant par exemple travailler des personnes en situation de handicap», décrit-il.

Les chômeurs de longue durée : entre besoin de formation et de perspectives

Reste deux limites. Les chômeurs longue durée sont souvent déconnectés de l'emploi depuis un certain nombre de mois voire d'années. Or, les «emplois verts», s'ils sont peu qualifiés sur le papier, nécessitent parfois des formations. D'autant plus qu'un territoire n'aura peut-être pas les profils idoines pour travailler dans les EBE. Ces formations ont évidemment un coût. Alexandre Ouizille assure qu'une note complémentaire arrivera sur le volet formation afin de proposer notamment une mécanique visant à favoriser «la rencontre entre les besoins non satisfaits et les gens qui sont en situation de difficulté en manque de compétences». Peut-être que la note fera aussi gonfler le coût estimé des emplois verts. Néanmoins, Alexandre Ouizille garde le cap : «L’objectif reste que l’Etat puisse voir qu'à la fin, cela lui coûte moins cher que les politiques menées jusque-là et que ce soit gagnant pour ses finances publiques.»

Une autre limite vient de l'économiste Pierre Cahuc, membre du conseil scientifique de TZCLD. Dans une tribune pour Le Monde du 21 septembre 2020, il remarque que des salariés recrutés dans le dispositif TZCLD font état d'«un mal-être collectif» avec un climat social tendu dans les EBE. C'est dû pour Pierre Cahuc au fait que les «promoteurs» des TZCLD ont «négligé la nécessité d’un accompagnement adapté, comprenant soutien psychologique et formation pour dessiner de véritables parcours d’insertion et des perspectives d’avenir aux personnes durablement privées d’emploi». En total désaccord, Alexandre Ouizille juge que «les retours» qu'il a ne sont absolument pas dans cet esprit. «Il y a une forme de plaisir de se retrouver dans un collectif de travail», note-t-il, mettant en avant le profil d'une chômeuse de 60 ans récemment interviewée par Le Parisien qui, à travers le TZCLD, a pu retrouver un emploi, en l'occurrence un emploi «vert». «Cette personne dit elle-même qu'elle revit !», se satisfait Alexandre Ouizille. «L’importance que le travail revêt pour beaucoup de gens en termes d’utilité sociale et contribuer à la transition écologique, cela donne une perspective de long terme extrêmement réjouissante», poursuit-il.

Un emploi vert pour tous, l'antithèse du revenu universel ?

Dans cette optique, «un emploi vert pour tous» semble vouloir contrecarrer une mesure de plus en plus souvent soutenue par des élus de tous bords, dans une période de crise sanitaire où l'Etat met sous perfusion une partie de l'économie et des Français : le revenu universel. «S’il y a une générosité dans le revenu universel, il y aussi une résignation. Si on fait un million d’emploi verts pour tous, on n’a plus besoin du revenu universel», analyse Alexandre Ouizille, qui explique qu'on passerait de fait «d’une garantie de revenu à une garantie de l’emploi» : «C’est ça le chemin. En termes d’inclusion sociale, d’inclusion dans la vie, d’inclusion dans la société, le travail pour les gens c’est quelque chose de fondamental.»

Bastien Gouly

[1] Le coût du CICE varie selon les instituts. Le gain d’emplois grâce au CICE est d'ailleurs contesté et soumis à différents chiffrages. Il n’en demeure pas moins que, globalement, un consensus semble indiquer un impact très faible en termes d’emploi pour un coût cumulé estimé à 100 milliards d'euros en 2019.

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