Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il reçu dix syndicats policiers à l'Elysée ?

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il reçu dix syndicats policiers à l'Elysée ?© SEBASTIEN BOZON Source: AFP
Emmanuel Macron à la rencontre des policiers lors d'un déplacement à Mulhouse le 28 février 2020 (image d'illustration).

Après une discussion avec Gérald Darmanin par visioconférence, dix syndicats de police ont rencontré Emmanuel Macron le 15 octobre pour discuter notamment de la chaîne pénale, dans un contexte de violences répétées envers des policiers. Récit.

Tous les grands sujets qui fâchent ont été mis sur la table avant la rencontre entre Gérald Darmanin et les 10 familles syndicales du secteur policier habituelles le 13 octobre. En revanche, pour la réunion avec le président de la République qui se déroulait deux jours plus tard, le 15 octobre, au-delà d'un «plan Marshall pour les conditions de travail» souhaité par Alliance, le seul sujet annoncé était celui de la chaîne pénale.

Et pour cause, des policiers ont été attaqués à plusieurs reprises au début du mois d'octobre en Ile-de-France, notamment à Herblay (Val d'Oise), Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), puis Savigny-sur-Orge (Essonne) entre ces deux rendez-vous avec le ministre et le président.

Soutien d'Emmanuel Macron, mais pas à tout prix

Les représentants des corps intermédiaires attendaient donc une réponse forte du gouvernement qui les avait boudés lors de la colère d'octobre 2019, à la veille de l'attentat commis à la préfecture de police de Paris, puis au mois de juin 2020 en plein divorce entre Christophe Castaner et la base policière.

Selon une source syndicale contactée par RT France, Emmanuel Macron a su assurer les secrétaires généraux des syndicats de police du soutien du gouvernement et il s'est notamment engagé personnellement à faire avancer certains dossiers statutaires.

Le chef d'Etat, que certains syndicalistes jugent parfois ambivalent vis-à-vis de la fonction publique, a toutefois émis une condition cardinale à cette assurance de soutien, selon la source contactée par RT France : «Il a bien rappelé qu'il voulait une police "respectée" mais aussi "respectable" en expliquant que nous le trouverions derrière nous pour nous soutenir, mais qu'il ne défendrait pas n'importe quoi.»

Une allusion à peine voilée à la question de l'usage de la force et ses occasionnelles dérives.

Les portables des policiers déposés à l'entrée

Mais l'heure n'était pas aux récriminations contre les policiers nationaux, dont l'emploi a été particulièrement intense depuis la crise sociale des Gilets jaunes en 2018-2019 jusqu'aux mesures d'application du confinement sanitaire de mars-avril 2020... et encore récemment avec les nouvelles mesures de couvre-feu annoncées qui concerneront les métropoles, classiquement des «zones police», au contraire des «zones gendarmerie», plus traditionnellement réservées aux aires de la ruralité et des petites villes.

Selon les sources syndicales contactées, Emmanuel Macron a initié la discussion par un discours soulignant un «regain de tension et de violence désinhibée» et disant combien il était inacceptable à son sens que la délinquance attaque les policiers de la nation dans leur chair ou cherche à attenter à leur vie. Il a promis que des solutions seraient envisagées face à ce phénomène croissant.

Ensuite, le chef de l'Etat a donné la parole aux corps intermédiaires qui ont chacun fait part de leurs doléances et de leurs attentes.

Un syndicaliste avisé nous confie : «Le président prenait des notes, il était à l'écoute, pas du tout hautain, il n'a même pas regardé sa montre... On pourrait presque penser qu'il a commencé sa campagne présidentielle pour 2022 avec nous.»

Un geste titille cependant cette même source : «On nous a demandé de laisser nos portables à l'entrée, je n'avais jamais vu ça à l'Elysée avec ses prédécesseurs, surtout que les ministres présents [Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti] avaient conservé les leurs et s'en servaient à l'occasion pendant les échanges.»

Darmanin pour l'opérationnel, Macron pour les engagements de forme

Interrogé par RT France, Thierry Clair, secrétaire général adjoint du syndicat UNSA-Police explique : «Les questions budgétaires, statutaires et de moyens, c'était à voir avec Gérald Darmanin et les questions de la chaîne pénale et de la place du policier dans la société étaient réservées à l'entretien avec le président : on nous a présenté les choses comme ça. Notre secrétaire général, Olivier Varlet, a tout de même pu porter nos revendications concernant des questions très opérationnelles comme, par exemple, la responsabilité pénale d'un policier qui aurait un accrochage en pleine filature. Nous avons aussi pu souligner le manque de respect actuel vis-à-vis des collègues et le déplorer.»

Surtout, les syndicalistes policiers ont fait part de leur volonté d'avancer au sujet d'un allégement de la procédure pénale, notamment sur la question de la notification des droits à un mis en cause : en règle générale une heure, sans quoi l'individu ne sera plus entendu sous le régime de la garde à vue, mais dans le cadre d'une audition libre. «Nous souhaitons que ces difficultés de forme soient gommées à l'avenir», détaille Thierry Clair.

Le sentiment général après cette discussion, selon les différentes sources syndicales contactées, est que les déclarations d'intention favorables aux policiers devraient se traduire par des actes dans les mois à venir.

La proposition de loi Fauvergue-Thouriot sera déterminante

Un autre constat revient également : la proposition de loi sur la sécurité globale portée à l'Assemblée par les députés marcheurs Jean-Michel Fauvergue (lui-même ancien policier du Raid) et Alice Thourot à la mi-novembre va intégrer nombre des demandes des corps intermédiaires.

Le sujet de l'image captée par les forces de sécurité intérieure de la gendarmerie et de la police sera particulièrement éminent. La loi devrait aborder le sujet des moyens aéroportés, tels que les drones de surveillance, voire celui de la reconnaissance faciale en prévision de la sécurisation des jeux olympiques de 2024, ainsi que celui des caméras-piétons portées par les policiers et qui devraient être généralisées en cours d'année 2020. 

Le secrétaire général adjoint de l'UNSA-Police confie également que son syndicat souhaitait travailler sur la possibilité pour les fonctionnaires de visualiser les images captées rapidement et en simplifiant les demandes hiérarchiques tout en respectant le cadre des libertés individuelles.

Les policiers attendent beaucoup de cette loi sur le volet du floutage des visages des fonctionnaires sur les réseaux sociaux et dans les médias. Une demande particulièrement portée par le syndicat UNSA-police depuis plusieurs années.

Les personnels administratifs, techniques scientifiques à l'honneur

Le secrétaire général du Snipat (représentant les personnels administratifs et les policiers techniques et scientifiques), Georges Knecht, a pour sa part salué l'écoute d'Emmanuel Macron et a remarqué que ce dernier prenait des notes pendant les différents discours des syndicalistes.

Contacté par RT France, le syndicaliste s'est particulièrement félicité des grandes avancées réalisées au sujet du statut des personnels dont il défend les intérêts : ces derniers attendent toujours de bénéficier du même statut que leurs collègues d'«active», notamment en ce qui concerne les droits à la retraite et la protection sur le terrain : «Le président de la République s'est engagé personnellement à avancer sur la question du statut et Gérald Darmanin m'a assuré qu'il ne nous oublierait pas. J'en suis très satisfait.»

Pour mémoire, les personnels techniques et scientifiques avaient mené une longue grève en 2019 et plusieurs manifestations tambour battant. Mais Christophe Castaner et Laurent Nunez qui présidaient à l'époque aux destinées de Beauvau leur avaient opposé une fin de non-recevoir.

Eric Dupond-Moretti en opération séduction ?

Le garde des Sceaux qui était présent à cette réunion – «cela lui évite probablement de nous recevoir place Vendôme», ironise un syndicaliste anonyme – a gardé quelques atouts dans sa manche pour charmer la gente policière : lors de sa prise de parole, il a rappelé qu'il avait déjà défendu des fonctionnaires de police lorsqu'il était avocat et il a annoncé qu'il était favorable à plusieurs avancées dans le cadre de la simplification de la chaîne pénale : l'ouverture d'une réflexion sur l'oralisation de la procédure pénale et l'absence d'un avocat lors de la perquisition.

Au chapitre de la fermeté, Eric Dupond-Moretti a annoncé la volonté du gouvernement de mettre fin aux remises de peines automatiques lorsque la personne aura été condamnée après une agression de policier, de gendarme ou de pompier... Petite subtilité, mais non des moindres : cette suppression de la remise de peine restera conditionnée à l'appréciation du juge.

2022 déjà en ligne de mire pour Macron ? Les policiers sur leurs gardes

Les résultats se feront-ils ressentir rapidement pour les policiers ? Certains estiment que sous l'impulsion du gouvernement de Jean Castex, les thèmes régaliens seront particulièrement mis à l'honneur dans un contexte de tensions sociales, sanitaires et sécuritaires.

Les annonces autour de la proposition de loi Fauvergue-Thourot et de la publication du livre blanc de la sécurité intérieure en novembre promettent des avancées sur ce front, mais les fonctionnaires font déjà savoir qu'ils seront très attentifs aux retours du terrain alors que la colère policière a déjà fait rage plusieurs fois depuis le commencement du mandat d'Emmanuel Macron.

Le président de la République avait-il besoin de se réconcilier avec les policiers alors que les nouvelles mesures de couvre-feu vont devoir être appliquées dans des secteurs difficiles du territoire ?

En tout état de cause, les résultats devront suivre, car une prochaine rencontre entre les syndicats de police et le président de la République est d'ores et déjà prévue pour 2021, une forme de clause de revoyure tacite alors que la bataille présidentielle s'engagera prochainement et que la situation sécuritaire de la France devient un sujet de préoccupation majeure des Français.

Selon un sondage Ifop-Fiducial pour Sud-radio/Cnews, paru à la fin du mois d'août 2020, 78% des Français considèrent la lutte contre l'épidémie de Covid-19 tout à fait prioritaire... Une première préoccupation qui précède d'une courte tête celle de la lutte contre la délinquance, prioritaire pour 70% des personnes sondées.

Antoine Boitel

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