Les femmes, victimes collatérales du confinement

Les femmes, victimes collatérales du confinement© Stéphane Mahé Source: Reuters
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Les interventions des forces de l'ordre pour violences conjugales ont augmenté de 30% durant le confinement. Que penser des nouvelles mesures pour les femmes battues ? Un point avec 2 spécialistes de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Le gouvernement évalue à 220 000 le nombre de femmes victimes de violences chaque année dans la sphère domestique, un chiffre jugé largement sous-estimé par les associations. Durant le confinement, la situation s'est aggravée. Selon le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, les interventions des forces de sécurité pour violences conjugales ont augmenté de «32 % en une semaine» pour les zones couvertes par la gendarmerie et de «36 % en une semaine», à Paris. «C’était très prévisible, j’avais alerté dès le premier jour de confinement», explique Ernestine Ronai, membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, interrogée par RT France. «Le confinement du couple et des enfants, surtout si le logement est petit, avec trop peu d’outils pour étudier et travailler, décuple les tensions», poursuit-elle.

C’était très prévisible, j’avais alerté dès le premier jour de confinement

Alerté par les chiffres du ministre, les appels des associations et des professionnels, le monde politique semble se saisir de la question : 169 parlementaires, à la délégation du droit des femmes du Sénat, ont publié le 29 mars une tribune intitulée «Coronavirus et confinement : femmes et enfants en danger», appelant le gouvernement à «continuer à assurer la protection des femmes, en cette période de crise sanitaire majeure». Ils ont également noté que les centres d’accueil étaient «structurellement débordés». En effet, la France ne dispose actuellement que de 5 000 places pour héberger les femmes battues, alors que le Haut Conseil à l'Égalité avait préconisé d'en ouvrir 11 000 supplémentaires supplémentaires. Dans le cadre du Grenelle de lutte contre les violences conjugales en septembre dernier, le gouvernement n’en avait promis que 1 000 de plus.

Signalement en pharmacies, supermarchés et par chat : les mesures d'alerte adaptées au confinement

Les moyens ou pratiques qui se révèlent en temps normal insuffisants pour prévenir les féminicides, ou épargner la violence quotidienne aux conjointes, doivent aujourd’hui être adaptées aux circonstances exceptionnelles. La secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa a donc annoncé une série de mesures. 

Elle a révélé que le numéro national d’écoute et de conseils aux femmes subissant des violences, le 39 19, toujours effectif, était beaucoup moins contacté durant le confinement. Il est en effet souvent impossible pour les victimes de s’isoler pour appeler ce numéro, ou encore le 17 en cas d’urgence. La secrétaire d'Etat a donc annoncé un nombre d’alternatives pour que les femmes en danger puissent donner l’alerte facilement et en toute discrétion. Une campagne va être lancée pour porter à la connaissance de toutes la plateforme, de signalement des violences en ligne, «Arrêtons les violences», créée il y a un an et demi. «La communication sur cet outil a été insuffisante, pourtant l’interface est vraiment bien», estime Ernestine Ronai. «Si la victime ne peut parler, elle peut communiquer via un chat avec des policiers formés à ce danger. Elle peut donner l’alerte pour faire intervenir les forces de sécurité immédiatement. Ou encore prendre rendez-vous pour porter plainte», poursuit-elle.

Les pharmacies font partie également partie du dispositif d’aide, comme l’a annoncé Christophe Castaner, le 26 mars. Une femme pourra donner un code à son pharmacien, tel que «Masque 19», qui  contactera les forces de l’ordre si nécessaire. La méthode peut paraitre saugrenue, d’autant qu’elle a été révélée aux agresseurs potentiels, mais un homme a déjà été arrêté grâce à ce type d’alerte, le 29 mars à Nancy (Meurthe-et-Moselle).

Pour compléter le dispositif, des bénévoles renseigneront les victimes sur leurs droits dans une vingtaine de points d’accueil éphémères en face de grands ensembles commerciaux. La secrétaire d’Etat a également annoncé le déblocage d'un million d'euros pour soutenir les associations de terrain. A noter : la remise de téléphones «Grave danger» pour que les femmes menacées alertent les secours en cas d'approche de l'ex-conjoint violent. «A cause du coronavirus, des hommes en fin de peine sont sortis de prison. Comme ce sont de grands violents, le parquet a remis 3 téléphones de plus, il y en a 45 en tout en France», explique Ernestine Ronai.

L'éviction du compagnon violent comme mot d’ordre

La garde des Sceaux, Nicole Belloubet, et Marlène Schiappa ont, dès le début du confinement, souhaité que l'éviction du conjoint violent devienne la règle. Cette mesure est davantage favorisée par les parquets ces derniers temps, surtout pour les cas les plus graves, mais elle n'est pas systématique. Or cette demande spécifique est particulièrement forte en ces temps de confinement : «Les femmes qui m'appellent en ce moment souhaitent connaître les mesures d'urgence comme le recours à l'ordonnance de protection qui permet d'aboutir à l'éviction du conjoint violent, et l'interdiction d'entrer en contact avec la victime», explique Anne-Claire Lejeune, avocate spécialisée dans les violences faites aux femmes et aux enfants. 

«Se retrouver dans une chambre d’hôtel sans pouvoir cuisiner, sans que les enfants aient leurs jouets, est invivable», tranche Ernestine Ronai. «Grâce à l'éviction, nous savons où sont les agresseurs. Et comme ils n’ont droit qu’à un kilomètre de latitude autour de l’hôtel, s’ils s'écartent alors qu'ils sont sous contrôle judiciaire, ils seront arrêtés et iront en prison», estime-t-elle. 

Encore faut-il que les juges se montrent fermes face à un homme violent. «C’est en tout cas une préconisation du ministère. Mais dans toute la France, la décision revient aux parquets. En tout cas, en Seine-Saint-Denis et à Paris, ils font vraiment le travail en éloignant l'agresseur», estime Ernestine Ronai.

Mais où les loger ? Tant pour les hommes agresseurs que pour les femmes victimes, Marlène Schiappa a annoncé financer un total de 20 000 nuitées. Hélène Bidard adjointe à la mairie de Paris chargée de l’Egalité femme-homme, s’interroge sur le chiffre. Pourquoi si peu alors que les hôtels sont vides ?

«Depuis plusieurs années, de nombreuses associations alertent sur l'impérieuse nécessité de prendre de nouvelles mesures pour l'hébergement d'urgence. Dans ce contexte de confinement, où les violences sont exacerbées, et les victimes encore plus exposées, les mesures prises par le gouvernement me semblent toujours insuffisantes», réagit l'avocate Anne-Claire Lejeune. «Les 20 000 nuitées débloquées constituent certes une étape, mais ne correspondent pas à la réalité de la situation», poursuit-elle.

Les mesures prises par le gouvernement me semblent toujours insuffisantes

De son côté, Ernestine Ronai annonce les estimations de son groupe de travail : «Nous avons recommandé 500 chambres en avril, seulement pour les hommes. 600 000 euros, ce n’est pas grand-chose pour sauver des vies.»

Dans la foulée des annonces, certains élus locaux dégainent leurs plans d’action pour aider les femmes battues. La capitale va cofinancer 11 places supplémentaires en centre d'hébergement, qui seront occupées par les agresseurs. Dix logements sociaux seront mis à disposition à titre temporaire pour les femmes battues. Une autre initiative bienvenue sera assurée par les agents de la ville : rappeler d’anciennes victimes de violence pour connaître leur situation actuelle. En Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, président du Conseil départemental en lien avec le tribunal de Bobigny, prendra également en charge 10 chambres d’hôtel pour les conjoints violents. Laurent Wauquiez a promis 60 places d’hébergement pour les femmes et des places d’internats pour les enfants.

 

Un manque de moyens pour lutter contre les violences

Mais l’exacerbation de la violence conjugale durant le confinement ne vient que souligner une sombre réalité rappelée par Ernestine Ronai : «Les moyens financiers dégagés pour cette lutte sont très insuffisants, Il n’existe que dix centres régionaux de psychotraumatisme, alors qu'il en faudrait un par département. La société doit mieux prendre conscience de la dangerosité des hommes violents pour les femmes et les enfants. Tout cela implique du stress, des maladies que l’Etat doit ensuite prendre en charge. Il serait pérférable de dépenser en amont pour éviter que cela coûte très cher ensuite, pour éviter la souffrance et les dommages collatéraux.»

Face à la présomption d’innocence pour l’agresseur, il faut commencer par considérer présomption de crédibilité de la victime

Il convient aussi d’écouter enfin la parole des femmes, souvent dissoute dans les commissariats ou face aux juges. «Face à la présomption d’innocence pour l’agresseur, il faut commencer par considérer présomption de crédibilité de la victime. Seules 18% des femmes portent plainte pour violence, il faut absolument agir pour celles qui se signalent», recommande Ernestine Ronai.

Concomitamment aux annonces gouvernementales, aux alertes des professionnels et au bricolage des élus, la société civile se mobilise. Des voisins de plus en plus nombreux collent des affichettes dans leur cage d’escalier pour rappeler les numéros d’urgence. 

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