47 suicides : année noire pour la police nationale et piétinement à Beauvau

47 suicides : année noire pour la police nationale et piétinement à Beauvau© SYLVAIN THOMAS Source: AFP
Des policiers se recueillent devant un commissariat à Montpellier le 19 avril après le suicide d'une capitaine qui s'est tuée avec son arme de service (image d'illustration).

47 policiers et 10 gendarmes se sont ôté la vie depuis le 1er janvier 2019. L'année s'annonce très difficile pour le ministère de l'Intérieur. Les associations de police disent leur malaise et certaines proposent des solutions.

Le compteur continue inexorablement de tourner : 47 agents de la police nationale et 10 gendarmes se sont suicidés depuis le 1er janvier 2019. Si le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, a dit avoir pris acte du problème au micro de Jean-Jacques Bourdin le 28 août sur BFMTV, son secrétaire d'Etat, Laurent Nunez, a pour sa part assuré face la presse le 20 août à Biarritz : «L'état moral des forces de police et de gendarmerie, je peux vous dire qu'il est excellent.»

Avec un suicide tous les cinq jours, il s'agit pourtant bien d'une année noire pour les forces de l'ordre dont l'employeur commun, place Beauvau, devra tirer des conséquences. Des associations comme l'Union des policiers nationaux indépendants (UPNI) et des syndicats comme ViGi Police appellent depuis des années à un changement de philosophie policière, lorsque la hiérarchie propose simplement des barbecues destinés à favoriser une convivialité qui semble perdue ou du moins en péril dans les commissariats.

Le plan anti-suicides lancé en 2018 par Gérard Collomb tarde à être mis en place par son successeur, Christophe Castaner, et le 25 juin, un membre du Collectif autonome des policiers d'Ile-de-France (CAP-IDF) interrogé par RT France alertait déjà : «Où est la hotline sur le suicide qui devait être mise en service par le gouvernement au mois de juin ?» Recontacté par RT France ce 29 août, le membre du collectif réitère le constat : «Castaner parle son grand plan contre le suicide, mais nous les policiers, on est au courant de rien. Dans nos rangs, on ne voit rien venir... Alors qu'en tant qu'associatifs, cela fait deux ans qu'on réclame des états généraux sur la souffrance au travail et les risques psychosociaux dans la police.»

Un porte-parole de l'UPNI confiait également à RT France le 19 avril : «Pour une population policière de 30 000 fonctionnaires en Ile-de-France, vous savez combien il y a de psychologues ? Neuf. Il faut arrêter l'hypocrisie.»

Justement, l'association Uniformes en danger a choisi pour sa part de pallier directement les manques : sa présidente Christelle Teixeira qui milite pour défendre tous les uniformes, du policier du rail au pompier en passant par le militaire, travaille désormais avec une thérapeute qui propose son soutien aux porteurs d'uniformes en difficulté et aux familles ayant perdu un des leurs par suicide.

«Quand on veut mettre les moyens, une hotline, ça se monte rapidement, tout de même ! Nous, avec notre association, on y arrive, on se bouge, on va aux enterrements, on rencontre les proches, on accompagne ceux qui se sentent au fond du gouffre, on les laisse s'exprimer sur notre page Facebook. Alors si un gouvernement n'y arrive pas...», Christelle Teixeira ne décolère pas. Elle cherche très régulièrement à alerter les élus et les médias sur la détresse ressentie par les membres des forces de l'ordre, les pompiers et les militaires. «Elle fait tout ce qu'elle peut, elle est sur le pont», ainsi que le résume, Céline, la thérapeute qui travaille avec son association.

Pour une population policière de 30 000 fonctionnaires en Ile-de-France, vous savez combien il y a de psychologues ? Neuf. Il faut arrêter l'hypocrisie.

Jointe par RT France, la présidente d'Uniformes en danger décrit ses contacts incessants avec des fonctionnaires à bout de souffle : «On a de plus en plus de gens qui viennent se confier. Ils nous appellent, on discute, ils postent même des poèmes sur les réseaux sociaux, ça peut paraître con, mais parfois ça permet de désamorcer la pression. Ils savent qu'on est là. Lorsque la thérapeute m'a approchée, elle voulait simplement aider. Elle a fixé un tarif pour les personnes en difficulté qui arrivent chez nous : 30 euros par consultation au lieu de 60 euros et l'association contribue pour moitié à chaque fois, donc les personnes peuvent être aidées pour 15 euros. On ne pourra pas sauver toutes les vies, mais on aide comme on peut ! Dans mon très grand département, il n'y a qu'une seule psychologue pour tous les policiers ! Et pour certains, c'est très difficile de passer la porte du psy qui se trouve dans le commissariat.»

Le prochain objectif pour Uniformes en danger est de créer des groupes de paroles pour les porteurs d'uniformes qui cherchent à sortir du malaise et pour les proches de ceux qui se sont ôté la vie. Pour dire stop au suicide et aux conditions de travail actuelles, un rassemblement en soutien des forces de l'ordre est également programmé par l'association le 14 septembre à 14 heures dans plusieurs villes de France : Paris, Toulouse, Nantes, Saint-Brieuc et Bourg-en-Bresse.

Céline, la thérapeute qui a proposé son aide à Uniformes en danger explique elle aussi sa démarche : «J'ai mon cabinet de psychopraticienne dans le IXe arrondissement de Paris et j'avais envie de travailler avec des associations. Par ailleurs, mon amie est policière et elle m'a parlé d'Uniformes en danger. J'interviens donc en soutien un samedi par mois avec Christelle Teixeira. J'ai été effarée par les chiffres affichés sur le compteur des suicides [intitulé «le compteur de la honte»] qu'on peut voir sur les réseaux sociaux. Les policiers sont des personnes qui ont du mal à consulter alors qu'ils exercent une profession difficile, souvent violente. Je suis très touchée parce qu'il n'y a pas d'accompagnement pour ces personnes. Les risques psychosociaux sont pris en compte dans le secteur de l'entreprise privée et si ça ne tenait qu'à moi, dans la police, il y aurait un débriefing toutes les semaines. Je ne peux pas forcer les gens à passer la porte de mon cabinet, mais avec chaque personne en difficulté qui me contacte, on fait un pas vers la vie. J'ouvre ma porte à la vie.»

Au 31 décembre 2018, le compteur de la honte affichait 36 morts en police nationale contre déjà 47 cette année. La hiérarchie policière, les syndicats majoritaires du secteur et le ministère sont peu revenus sur ces chiffres alors que la crise sociale des Gilets jaunes battait son plein à l'hiver et le débat semble à présent glisser vers la réforme des cycles horaires, une question que Christophe Castaner a évoqué au micro de Jean-Jacques Bourdin le 28 août et qu'il a présentée comme une avancée permettant une meilleure qualité de vie pour les fonctionnaires de police. Des syndicats majoritaires ont fortement œuvré pour la mise en place de ces cycles horaires qui promettent de débloquer des mercredis et des week-ends libres pour les policiers. Or certaines associations avertissent déjà qu'une partie de collègues de terrain ne sont pas preneurs de ces nouveaux cycles horaires de 12 heures.

C'est notamment le cas du Collectif CAP-IDF, dont un membre a confié à RT France : «On en cause beaucoup de cette nouvelle organisation dans les commissariats et ça en inquiète certains parce qu'on ne nous a pas encore bien expliqué en quoi ça va consister. Le sujet ne fait pas l'unanimité. Il pourrait même apporter un nouveau stress professionnel dont nous n'avons vraiment pas besoin. Par ailleurs, nous savons très bien qu'au vu de nos manques d'effectifs, il faudra faire des heures supplémentaires, en plus des 12 heures. Alors évidemment, chez Bourdin, Castaner s'est engagé a nous payer une partie de nos millions d'heures supplémentaires. Il sait très bien qu'avec la rentrée sociale et syndicale, les policiers vont encore morfler. Mais c'est trop facile ça, on ne va pas s'écraser contre du pognon comme ça. On n'attend pas l'obole du gouvernement.»

Revenant sur le phénomène des suicides dans son corps de métier, le policier déplore : «Quand on voit des jeunes qui arrivent motivés dans notre métier et qui en sont très vite dégoûtés, qui se sentent démoralisés, démobilisés, c'est inquiétant. La jeune policière, Sandra, qui s'est tuée à 27 ans l'autre jour et qui travaillait en compagnie d'intervention dans le XIXe arrondissement de Paris, c'était quelqu'un de passionné, mais elle a pris beaucoup pendant les opérations de maintien de l'ordre sur les Champs-Elysées. Heureusement, personne n'est mort sur les Champs et on peut dire que la République n'a pas été renversée, comme le craignaient les oiseaux de mauvaise augure (alors que ça n'a jamais été l'objectif des Gilets jaunes, évidemment)... Par contre, elle, elle est morte, toute seule des mois plus tard en se suicidant. Il ne faut pas s'étonner qu'aujourd'hui, il y ait de moins en moins de candidats pour passer le concours de police. Il y a plein de fonctionnaires qui quittent l'institution aussi. L'ambiance générale chez nous, elle n'est pas bonne.»

«Le pire a été évité»... Jusqu'à quand ?

Les associations et quelques syndicats minoritaires de la profession avaient marché dans les rues de Paris le 12 mars pour alerter sur l'épidémie des suicides. Il espéraient une réaction de leur ministère. Christophe Castaner évoque le sujet, mais l'action tarde à faire ses preuves. La rentrée sociale, si elle doit s'avérer mouvementée, pourrait à nouveau mettre policiers et gendarmes sous pression. Emmanuel Macron a annoncé le 26 août son intention d'«éradiquer progressivement la grande violence» lors des manifestations et s'est félicité que «le pire [ait] été évité grâce [au] professionnalisme [des forces de l'ordre]»... Mais au vu du contexte au sein des forces de l'ordre, qui peut dire jusqu'à quand cela sera encore possible dans les grands rassemblements sociaux ?

Antoine Boitel

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