«Les forces de l'ordre ils s'en foutent, c'est des pions» : les suicides continuent dans la police

«Les forces de l'ordre ils s'en foutent, c'est des pions» : les suicides continuent dans la police© Benoit Tessier Source: Reuters
Cérémonie à la préfecture de police de Paris le 20 décembre 2018 (image d'illustration).

Effet Gilets jaunes oblige, les forces de sécurité sont très sollicitées par le gouvernement alors qu'elles semblaient déjà exsangues en 2018. Partant, les suicides continuent à endeuiller la police. L'association Uniformes en danger lance l'alerte.

Présidente de l'association Uniformes en danger, Christelle Teixeira est «très en colère» : à la fin de l'année 2018, 88 Français portant un uniforme avaient mis fin à leurs jours, et dès la première semaine de janvier, quatre policiers en avaient déjà fait de même... [Voir nos mises à jour ci-dessous]. Pourtant, les grands médias nationaux ne s'en sont pas fait l'écho. «Pendant qu'on parle des Gilets jaunes, on ne parle plus de rien d'autre», déplore la policière engagée. Et de préciser sa pensée : «De toute façon, les suicides, en règle générale, on en entend très peu parler, ça doit les gêner, je suppose. Ils n'en tiennent même pas compte. Les forces de l'ordre, ils s'en foutent, c'est des pions.»

Ce «ils» qu'évoque Christelle Teixeira, contactée par RT France, ce sont les élus et le ministère de l'Intérieur. Son association, qui défend tous les uniformes et ceux qui les portent, sans distinction (polices nationale, pénitentiaire, ferroviaire et municipale, gendarmerie, pompiers, armées), s'est même assurée de la persistance de ce silence en écrivant un courrier à tous les élus de la majorité La République en marche et Modem. «Résultat, j'ai reçu trois réponses polies, sans aucune suite pour le moment», déplore Christelle Teixeira. 

Pourtant, au sein de son association créée le 1er janvier 2018 et qui revendique 1 700 adhérents, la présidente s'active sans compter et renouvelle chaque jour son soutien aux familles des disparus, morts en service ou qui ont préféré en finir avec la vie : «On fait un écusson», précise son mari, «ça fait un soutien financier pour la famille». C'est ce qui a notamment été fait pour les policières municipales Aurélie Fouquet (tuée par Redoine Faïd en 2010) et Clarissa Jean-Philippe (tuée par Amedy Coulibaly en 2015).

Parfois, j'ai l'impression de défendre l'indéfendable

En venant fleurir les tombes et en rencontrant les proches des disparus, les représentants d'Uniformes en danger deviennent même les confidents des familles : «Bien souvent, je fais du soutien psychologique. Je communique régulièrement avec des femmes de policiers toujours en service. Elles pleurent au téléphone parce qu'à force, avec tous ces rappels sur le terrain, avec toutes ces manifestations, les repos sont annulés et le professionnel finit par s'imposer dans le cadre familial. Il faut voir ce que ces gens vivent ! L'alcool revient aussi dans la partie», déplore Christelle Teixeira.

Egalement confrontée au «silence des médias», qui accordent actuellement peu d'attention à la question des suicides au sein des forces de l'ordre, la policière ne désarme pas, même si elle concède : «Parfois, j'ai l'impression de défendre l'indéfendable.»

Mais elle lance aussi : «Vous savez qui c'est, vous, les morts de 2019 ?» Et de décliner le peu d'informations disponibles sur les quatre membres de la police qui ont mis fin à leurs jours entre le 1er et 7 janvier, dont deux à La Rochelle, un à Cherbourg et un à Reims. «L'un d'entre eux était presque à la retraite», ajoute Christelle Teixeira.

La situation menace par ailleurs de s'aggraver avec la fatigue et la défiance à laquelle sont confrontées les forces de sécurité dans le cadre de leur mission de maintien de l'ordre, chaque samedi.

Le «compteur de la honte» continue de tourner

Si le nombre de suicides dans la police nationale en 2018 a parfois été commenté, à la faveur des communications syndicales qui ont été nombreuses en cette année d’élections professionnelles, force est de constater que le chiffre choc de 88 suicides d'hommes en uniforme a en revanche peu retenu l'attention. Dans la gendarmerie, c'est surtout le suicide d'un membre de la Garde républicaine dans les jardins de Matignon qui a reçu le plus d'éclairage médiatique. Et pourtant, le décompte est bien là et Christelle Teixeira l'a scrupuleusement tenu à jour. Son association l'appelle le «compteur de la honte» : 36 dans la police nationale, 33 dans la gendarmerie, huit en police municipale, quatre en pénitentiaire, trois aux douanes, trois dans les rangs de Vigipirate et un à la ferroviaire.

Pourtant, la présidente de l'association ne perd pas espoir : «Il faut l'avoir vécu pour comprendre, je pense, mais il suffit parfois d'une étincelle pour nous faire sortir du tunnel du suicide. Les proches disent souvent qu'ils ne l'ont vraiment pas vu venir. Pire : quand quelqu'un est résolu à se donner la mort, il doit y avoir une sorte de libération qui rend le projet insoupçonnable.»

Christelle Teixeira se souvient à cet égard de l'exemple d'Alexandre, un surveillant pénitentiaire à Fleury-Mérogis qui s'est suicidé en mai 2018. Après un arrêt de travail prolongé suite à une altercation avec un détenu, il est revenu au travail, mais très vite, il a eu le sentiment qu'il n'avait pas l'appui de sa direction. Il a alors pris la décision d'en finir. «Imaginez la détermination de ce jeune homme de 27 ans qui part en voiture de son travail en banlieue parisienne pour aller se jeter du pont de Tancarville en Normandie... et en tenue, pour appuyer le sens de son geste.» La compagne du surveillant pénitentiaire a par la suite expliqué aux médias : «S'il a fait ça, c'est pour ses collègues, pour que tout le monde sache dans quelles conditions ils travaillent.»

Alors, inlassablement, Christelle Teixeira et les membres de son association se rendent aux funérailles, aux marches blanches et aux hommages en mémoire des disparus. Ils échangent avec les familles, prennent régulièrement de leurs nouvelles et cherchent à alerter l'opinion publique en écrivant aux élus, aux ministres et même en sollicitant le président de la République. Mais comme l'association le souligne dans un de ses communiqués de presse daté du 15 novembre 2018 : «Le président de la République n'a pas répondu à nos alertes et à nos demandes. [Il] est resté de marbre, sans marquer la moindre compassion.»

Plus généralement, l'organisation dénonce le sentiment d'insécurité des Français partagé, selon elle, par les forces de l'ordre et déplore particulièrement «une forme de déshumanisation en interne dans nos relations hiérarchiques, et une coupure sociale en externe [...] qui portent dorénavant sur nos milieux familiaux.»

Un rassemblement pour les forces de l'ordre, mais qui ne sera pas antagoniste aux Gilets jaunes

Afin de trouver une chambre d'écho médiatique et de donner du sens à sa démarche, l'association Uniformes en danger projette à ce titre un prochain rassemblement, probablement à la fin du mois de janvier à Paris : «Ce sera un rassemblement pour les forces de l'ordre, mais qui ne sera pas antagoniste aux Gilets jaunes. La manifestation sera déclarée et tout le monde sera invité.»

Si le gouvernement a semblé entendre les revendications des syndicats policiers majoritaires au mois de décembre, le monde politique entendra-t-il finalement le message des associations policières qui n'ont rien à négocier, mais cherchent principalement à améliorer le quotidien de leurs collègues ? A suivre.

Mise à jour : Le 15 janvier, une source au Collectif autonome des policiers d'Ile-de-France (CAP-IDF) a fait savoir à RT France qu'un cinquième policier s'était suicidé en 2019. Le fonctionnaire de police de 26 ans, Jordan R., affecté à la Brigade anti-criminalité (BAC) de l'Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) s'est ôté la vie avec son arme de service selon cette source qui a précisé sobrement : «Un de plus de chez nous. 26 ans.»

Nouvelle mise à jour : Selon les informations de La Voix du Nord, un policier de 42 ans appartenant à la Compagnie républicaine de sécurité 16 basée à Saint-Omer (Pas-de-Calais) s'est donné la mort avec son arme de service ce 16 janvier, au matin. Stany Specq était conseiller municipal d’opposition à Saint-Omer et référent départemental de La République en marche (LREM) depuis avril 2018.

Antoine Boitel

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