«Le président avait-il un autre choix en tête» pour le poste de procureur de Paris ? (ENTRETIEN)

«Le président avait-il un autre choix en tête» pour le poste de procureur de Paris ? (ENTRETIEN)© Martin Bureau Source: AFP
Jean-Paul Garraud en 2009.

L'ex-député Jean-Paul Garraud pense que les rebondissements dans le processus de sélection du procureur de Paris ne relèvent pas du hasard. Selon lui, l'Elysée souhaitait placer quelqu'un d'autre mais aurait rétro-pédalé par peur du scandale.

Le choix du nouveau procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, provoque des remous. Non pas tant pour ses qualités, qui seraient indiscutables selon ses anciens collaborateurs, ou sa carrière aussi éclectique que solide, mais pour les atermoiements ayant précédé sa nomination. Elle intervient après plusieurs auditions de magistrats de haut niveau, rejetés par l'Elysée. Le président a été accusé à ce propos de vouloir interférer dans les affaires du pouvoir judiciaire. Et si ces chassés-croisés rocambolesques pour trouver le remplaçant de François Molins, visage de l’antiterrorisme français, cachaient un fait du prince avorté ? C’est l’intuition du magistrat Jean-Paul Garraud, ancien député UMP de Gironde et président de l’association professionnelle des magistrats.

RT France : Que pensez-vous des multiples manœuvres qui ont précédé le choix de Rémy Heitz ?

Jean-Paul Garraud : Il est vrai que la procédure de nomination a été très particulière… Tout au moins concernant ce qui s’est joué en coulisses avec les candidats retenus. Deux ou trois de ces candidats avaient été reçus personnellement par le Premier ministre ; jamais une telle chose ne s’était produite. Or les deux candidats retenus par la ministre de la Justice, Maryvonne Caillibotte (avocate générale à Paris) et Marc Cimamonti (procureur de Lyon), ont été refusés par l’Elysée. Dans la magistrature s’est répandue l’idée qu’on voulait faire de la place pour quelqu’un qui avait été choisi par la présidence.

RT France : Quels sont les dessous de cette procédure peu conventionnelle ?

Jean-Paul Garraud : Il a fallu recaser ces deux magistrats. On a proposé à l’un des deux le poste de procureur général à Versailles, donc on a congédié la procureur général de Versailles en poste, qui avait été nommée seulement huit mois avant. C’est du jamais vu ! On lui a proposé un poste très important qu’on ne peut qu’accepter : elle est devenue secrétaire générale du ministère de la Justice. Mais ce titulaire-là a dû être débarqué. Comme il occupait ce poste depuis plus longtemps et qu’il venait du Conseil d’Etat, il y est retourné. Le mouvement ne s’est pas limité aux rejets de candidatures car ils ont fait jouer d’autres postes de haut niveau.

Et pour que ces personnes ne se rebellent pas, on leur a donné d’autres postes qu’on a libérés pour eux. L’étendue de ce mouvement en cascade est très exceptionnelle. C’est l’Elysée qui a eu le dernier mot. Mais il faut tout de même rappeler que ce poste est ultra-sensible, il est en lien avec les sphères économiques, politiques, avec la lutte anti-terroriste... Le procureur est nommé par décret présidentiel. Ce n’est pas étonnant qu’un chef de l’Etat aie envie de s’impliquer. La multiplicité des interventions l'est davantage, conclues par un choix improvisé, en dernière minute. On se dit : «Tout ça pour ça ?» Ce n’est pas possible.

RT France : Alors comment pourraient s’expliquer ces diverses opérations ?

Jean-Paul Garraud : Face à cette procédure très particulière, le monde de la magistrature s’est dit : «On fait de la place pour une personne très proche du pouvoir.» Mais comme les tractations ont été éventées dans la presse, selon moi, c’était plus délicat de le faire.

Remy Heitz, choisi par l’Elysée, est un magistrat de très bonne réputation et de qualité, son parcours en témoigne. Il a officié aussi bien au siège qu’au Parquet, à la direction des affaires criminelles. Il n’y a pas de controverse sur son parcours, il n’est pas marqué politiquement, le choix n’est pas discutable. Mais était-ce la volonté première du chef de l’Etat ? Rémy Heitz faisait partie d’une liste, mais il n’avait pas été retenu parmi les derniers candidats. Il y a donc eu un retour en arrière. Le président avait-il un autre choix en tête ?   

RT France : Emmanuel Macron n’a pas l’habitude de reculer… S’il avait un autre homme à placer, pourquoi aurait-il abandonné pour ce choix plus consensuel ?

Jean-Paul Garraud : Les choses sont en train de changer. Le président est pris dans une tourmente qui s’accentue. Il ne se passe pas une journée sans qu’il n’y ait une bévue, sa cote de popularité est tombée en flèche. Il n’est plus le Jupiter du début de mandat. Il marche sur des œufs, une erreur de plus pourrait entraîner à nouveau des réactions en chaîne. De plus, la justice est un secteur très dur pour les politiques. Elle peut examiner les dysfonctionnements de l’Etat. L’Elysée a joué la sécurité, car il n’y a pas de discussion autour du candidat choisi, le feu est éteint. Je pense que toute cette opération n’était pas mise en place pour Rémy Heitz, même si on ne le saura jamais.  

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