De Cohn-Bendit à Kouchner, que sont devenues ces figures de Mai 68 ?

De Cohn-Bendit à Kouchner, que sont devenues ces figures de Mai 68 ?© Archives Source: AFP
De gauche à droite, trois leaders de la contestation étudiante en mai 68 : Alain Geismar, Jacques Sauvageot et Daniel Cohn-Bendit

Issus de la gauche parfois radicale, de Daniel Cohn-Bendit à Bernard Kouchner, ils ont marqué à leur manière Mai 68. S'ils ont suivi un parcours politiquement sinueux, reniant globalement leurs racines, leur évolution suit une certaine logique.

Il y a 50 ans, le mouvement social Mai 68 était à son paroxysme. Véritable onde de choc de la protestation en France, il avait alors ébranlé le pouvoir gaulliste mais pas que... En effet, Mai 68 marquait aussi une révolution dans les idées. Une jeunesse qui aspirait alors à bouleverser les conservatismes, les traditions et les cadres qu'ils soient politiques, institutionnels ou moraux. 

A différents niveaux de la société, plusieurs personnalités ont été les chantres de cette révolte. De manière étonnante, la plupart ont vécu une destinée politique presque commune : passés de révoltés à proches des cercles de pouvoir, ces soixante-huitards ont réussi à faire triompher certaines de leurs idées.

Certains observateurs pointent un paradoxe : les nostalgiques de Mai 68, les révoltés d'aujourd'hui – qu'ils soient dans la rue contre les réformes ou bloquant les universités – s'opposent désormais aux anciens soixante-huitards, pour la plupart convertis au macronisme. Certains éléments de leur vie et de leur parcours dénotent pourtant une certaine logique dans l'évolution de ces soixante-huitards, devenus les conservateurs de 2018.

Daniel Cohn-Bendit, de gauchiste à pro-Macron, la suite libertaire logique ?

Daniel Cohn-Bendit est l'une des figures les plus marquantes du mouvement de protestation étudiante. Antitotalitaire et libertaire se revendiquant de l'anarchisme en 1968, il était surnommé «Dany le Rouge». Le militant disait alors s'opposer tant au capitalisme qu'au communisme. Interviewé le 14 mai 1968, Daniel Cohn-Bendit refusait en tant qu'étudiant, «la fonction qui leur était assignée par la société, c'est à dire le refus d'être un futur cadre de la société qui exploiterait plus tard la classe ouvrière et la paysannerie».

Auteur: Ina Histoire

En témoigne l'ouvrage qu'il écrivit en 1968, Le gauchisme remède à la maladie sénile du communisme, Daniel Cohn-Bendit était déjà hostile au Parti communiste (PCF) et à la CGT. Ce que lui rendait bien le patron du PCF Georges Marchais, qui, en 1968, tenait des propos virulents contre les étudiants menés par «Dany le Rouge» : «Ces faux-révolutionnaires doivent être énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes.»

Devenu écologiste dans les années 80, proche des Verts allemands, il est élu député au Parlement européen sous cette étiquette en 1994. Il promeut avec ardeur l'Union européenne et l'idée d'une Europe fédérale. En ce sens, il se prononce notamment pour le «oui» lors du référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005. Malgré le camouflet infligé au fédéralisme par la victoire du «non» en France, il restera par la suite un fervent partisan des institutions européennes.

Concernant sa ligne politique personnelle, il confesse en 1999 défendre un positionnement «libéral-libertaire». Les positions de Daniel Cohn-Bendit agacent d'ailleurs une certaine gauche. Il publie en 1998 un livre, Une envie de politique, qui éclaircira ses positions libérales, se déclarant pour «pour le capitalisme et l’économie de marché». «Une flexibilité contrôlée et négociée peut apporter aussi bien aux salariés qu’aux entreprises», avance-t-il, entre autres, dans une interview dans Libération en 1999.

«[Daniel Cohn-Bendit] est passé de l'anarchisme au libéralisme, c'est un peu le représentant des élites mondialisées [...], un partisan de l'anarchisme mercantiliste, c'est-à-dire ceux qui voient dans le marché la ruse anarchiste de l'Histoire», critique Jean-Pierre Chevènement en 1999, alors qu'il est ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de la gauche plurielle.

Peu surprenant donc qu'en 2017, Daniel Cohn-Bendit soutienne publiquement, dès le premier tour, Emmanuel Macron, n'hésitant pas à participer à ses meetings. A Nantes le 20 avril, l'ancien député européen explique d'ailleurs que c'est «le petit Emmanuel» qui l'a rallié au sujet de l'Europe, et non l'inverse. «Une société ouverte, pour l'Europe, voilà ce qu'il faut défendre», a notamment ajouté l'ancien eurodéputé.

Dans la peau d'un réalisateur, Daniel Cohn-Bendit donne même un rôle à Emmanuel Macron pour son film, La Traversée, sorti en 2018, et co-réalisé avec un autre soixante-huitard lui aussi converti au macronisme, Romain Goupil.

Michel Rocard, une «nouvelle gauche» pour dicter la marche social-libérale

Michel Rocard ne fut pas forcément la personnalité la plus emblématique de Mai 68, et pourtant, il partageait avec les soixante-huitards des positions opposées à celles du PCF, prônant par exemple l'autonomie face à l'étatisme de la «vieille gauche».  

Participant à la fondation du PSU, un parti souhaitant se situer entre la SFIO et le PCF, il inscrivait son combat à gauche dans un parti opposé à la guerre d'Algérie, antistalinien et antigaulliste. Si les positions du PSU tranchaient avec celles qui étaient défendues par les communistes, en 1968, Michel Rocard s'opposait également ouvertement au capitalisme néolibéral (avant de se convertir plus tard, à l'économie de marché). Avec son parti, il soutenait sans réserves, contrairement aux autres formations de gauche, la révolte de Mai 68, défendant, par exemple, l'autogestion dans les entreprises. Michel Rocard participa ainsi à la tribune au rassemblement contestataire au stade Charlety de Paris, le 27 mai 1968, marquant une unité, dans la lutte, entre certains syndicats étudiants, partis politiques et travailleurs. En juin 1968, préparant sa campagne présidentielle, Michel Rocard, dans un discours retransmis à la télévision, s'en prit, du reste, au «régime gaulliste et au patronat» qui ont pour «principes de décider seuls et de n'écouter personne».

Auteur: Ina Politique

Avec 3,61% des suffrages lors de l'élection présidentielle de 1969, Michel Rocard ne s'imposa pas encore dans le paysage politique. Néanmoins, pour avoir incarné des positions novatrices – prônant la décentralisation, le régionalisme et pourfendeur de la domination de l'Etat – il fut considéré comme l'un des fondateurs de «la nouvelle gauche», face au PCF et au PS.

Peu après, dans les années 70, Michel Rocard tenta tout de même d'amener le PSU à une alliance avec le nouveau Parti socialiste de François Mitterrand en vue de l'élection présidentielle. Mis en minorité sur cette proposition, Michel Rocard quitta le PSU et rejoignit le Parti socialiste. A l'image de son discours au congrès de Nantes de 1977, il tenta naturellement d'influer le PS vers le courant de «la nouvelle gauche». 

Par ailleurs, il essaya d’insuffler au PS une acceptation de l'économie de marché. Logiquement, il combattait une union politique entre les socialistes et le PCF, union qui verra finalement le jour avec le programme commun de 1972. Selon plusieurs auteurs, c'est d'ailleurs bel et bien Michel Rocard et son courant qui importèrent les principes de l'économie néolibérale en France, en traduisant notamment les ouvrages de l'économiste Friedrich Hayek en langue française. Pour certains, Michel Rocard a introduit le ver dans le fruit socialiste.

Et pour cause : 1983 marqua le tournant de la rigueur et la fin d'un rêve socialiste jusque-là majoritaire, celle d'un Etat qui régulerait l'économie par une politique de relance. Depuis 1983, le Parti socialiste n'a plus remis en cause l'économie de marché et la rigueur est devenue le dénominateur commun de toute la politique macro-économique, gauche et droite confondues au pouvoir. Michel Rocard sera notamment Premier ministre de François Mitterrand de 1988 à 1991.

André Glucksmann, un maoïste devenu pro-américain

André Glucksmann est l'un des soixante-huitards qui aura placé les relations internationales au cœur de son combat intellectuel. Ecrivain pour le journal militant Action, lors des événements de 1968, il se définissait comme maoïste et défendait alors la révolution culturelle chinoise. Il fit partie de la Gauche prolétarienne (GP), créée en France en septembre 1968, un groupuscule se revendiquant du marxisme-léninisme, soutenant les actions violentes et s'opposant au PCF. Il estimait que Mai 68 était une révolution antitotalitaire, prenant inspiration dans la révolution hongroise de 1956 contre le pouvoir soviétique.

Dans les années 70, André Glucksmann opéra un virage idéologique à travers son livre, La Cuisinère et le mangeur d’homme, réflexion sur l'État, le marxisme et les camps de concentration, qui fit scandale au sein de la gauche. S'il s'opposa toujours vertement au Parti communiste français, il mit dos à dos la doctrine de Marx et le nazisme pour leur vision jugée totalitariste. Grand lecteur d'Alexandre Soljenitsyne, l'intellectuel se fit le porte-voix de la figure du dissident, aux antipodes des positions défendues par les communistes de l'époque.

Auteur: Ina Talk Shows

Toujours au nom de l'idéologie antitotalitaire, il appela les puissances occidentales à l'ingérence afin de soutenir les opposants des pays sous la coupe soviétique. Au milieu des années 70, il intégra le courant des nouveaux philosophes aux côtés de Bernard Henri-Lévy. Ainsi, le sociologue Claude Grignon décrivit André Glucksmann comme un «révolutionnaire conservateur».

Impliqué sur les enjeux internationaux, André Glucksmann, avec Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, lança une opération de sauvetage, en 1979, «Un bateau pour le Vietnam» pour venir en secours aux réfugiés vietnamiens qui tentèrent de fuir leur pays à bord des boat people.

A partir des années 80, André Glucksmann enchaîne les prises de position atlantistes : soutien à l'intervention des Etats-Unis lors de la première guerre du Golfe en 1991 et, par conséquent, à la deuxième guerre du Golfe de 2013, menée par les Etats-Unis de George W. Bush contre Saddam Hussein. Le philosophe va aussi soutenir les bombardements de l'Otan en Serbie en 1999. Par ailleurs, il défendra l'action militaire en Libye en 2011, ayant mené à la chute de Mouammar Kadhafi. Parallèlement, il développera une critique sévère contre la Russie de Vladimir Poutine. C'est donc comme une suite logique qu'il rejoindra pour la présidentielle de 2007 Nicolas Sarkozy, qui remettait pourtant en cause l'«absence de valeurs» dans l'héritage... de Mai 68.

Bernard Kouchner : un gréviste devenu socialiste, sarkozyste puis macroniste

Comme celle d'André Glucksmann, la trajectoire de Bernard Kouchner atteste elle aussi de l'influence des soixante-huitards sur l'évolution de la politique étrangère française. Gréviste en Mai 1968, il participa au comité de grève de la faculté de médecine de Paris. Auparavant, il écrivit pour Clarté, le journal de l'Union des étudiants communistes, et s'engagea au sein du Comité Vietnam national, protestant contre l'intervention américaine au Vietnam.

Auteur: Ina Talk Shows

Après 68, il s'engagea dans plusieurs missions humanitaires dans le monde et contribua à la création de Médecins sans frontières. Il se rendit notamment en 1975 au Vietnam, durant le conflit. En 1979, comme André Glucksmann, il participa à l'opération «Un bateau pour le Vietnam». Il devint alors le promoteur d'un auto-proclamé «droit d'ingérence» : celui de permettre à un Etat de violer la souveraineté nationale d'un autre Etat pour répondre à une urgence humanitaire, toujours au nom de l'antitotalitarisme.

En 1988, appelant à voter François Mitterrand (PS) lors de l'élection présidentielle, Bernard Kouchner cible l'évolution du Parti socialiste : «[Et si la gauche] s'apprêtait à rompre pour de bon avec ce corpus philosophique et culturel poussiéreux, qui la tenait prisonnière du siècle précédent et qu'on appelait le socialisme ?», s'interroge-t-il notamment.

A partir de 1988, sous le gouvernement de Michel Rocard, il participe pratiquement à toutes les compositions ministérielles de la gauche jusqu'en 2001, en tant que secrétaire d'Etat ou ministre.

Non encarté au PS, il rejoint le Parti radical en 1996 et soutient les mesures du Premier ministre RPR Alain Juppé sur la sécurité sociale (généraliser à la fonction publique, les mesures imposées aux salariés du secteur privé). En 1998, il rejoint le Parti socialiste. Après avoir soutenu la campagne PS en 2007, il intègre le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sakozy en tant que ministre des Affaires étrangères et européennes. Il assume ce revirement dans Le Monde, se proclamant «social-démocrate» et «militant d'une gauche ouverte». Si en 2012, il déclare avoir voté pour François Hollande (PS), il soutient en 2017 Emmanuel Macron, candidat à l'élection présidentielle. Dans un entretien pour le journal Le Parisien, en janvier 2017, le French doctor déclare notamment : «S'il y a quelqu'un qui fait naître l'espoir, c'est bien lui.» Emmanuel Macron est «un homme qui ouvre le jeu, qui ne dit pas du mal des gens par goût électoral [...] C'est l'homme qui ne s'arrête pas au clivage droite-gauche et il reste humaniste. C'est une belle aventure. Et j'aime l'aventure et la solidarité», analyse l'ancien ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy.

Alain Geismar, (encore) un maoïste macroniste

Le parcours d'Alain Geismar est assez classique pour un révolté de Mai 68. A l'instar des militants soixante-huitards, il s'opposa à la ligne du PCF. Il fut secrétaire général adjoint du Syndicat national de l'enseignement supérieur (Snesup) et appela dès le 3 mai 1968 à la grève générale dans l'enseignement supérieur pour réformer l'université, souhaitant une «petite révolution culturelle» à l'intérieur de celle-ci. Lui qui avoua «ne jamais avoir rêvé d'être révolutionnaire», co-dirigea, malgré tout, par la suite, le mouvement maoïste de la Gauche prolétarienne.

Alors que le mouvement de Mai 68 fut dissout par le pouvoir, Alain Geismar, entendait, à travers le journal La Cause du peuple, prolonger le combat de la Gauche prolétarienne en appelant à des actions et participant à des manifestations violentes (notamment à travers des attaques au cocktail molotov). Arrêté en 1970, il fut incarcéré pendant 18 mois pour «provocation directe, suivie d’effets, à violence et voies de fait contre les agents de la force publique».

Désormais, Alain Geismar a peut-être tourné la page d'homme révolté, en témoignent ses quelques sorties médiatiques. A la question de savoir s'il se revendique comme un soixante-huitard, Alain Geismar répond en mars 2018 sur France inter : «Non, ma vie ne se résume pas à trois semaines de 68.»

En 1986, il adhère au parti socialiste. Il déclare rétrospectivement en mars 2018 pour Le Point : «Le PS, tel que je l'ai rencontré, avait absorbé énormément d'anciens militants gauchistes.» En 1990, Alain Geismar devient inspecteur général de l'éducation nationale et membre des cabinets ministériels sous Michel Rocard et Edith Cresson. De 2001 à 2004, il sera également conseiller du maire de Paris, Bertrand Delanoë.

En 2018, l'homme politique n'a rien perdu de son opposition au PCF et à la vieille gauche. Il qualifie ainsi les insoumis de Jean-Luc Mélenchon de mouvement «ringard» qui rappelle les «anciens mouvements communistes et l'Union soviétique».

Il avoue aussi avoir voté en 2017 Emmanuel Macron pour l'élection présidentielle, «avec détermination et sans aucune hésitation [...] car il nous a épargné Fillon, Le Pen». «Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il réussisse», ajoute-t-il entre autres.

Auteur: France inter

Macron : un modèle pour les anciens soixante-huitards ?

Si ces cinq figures témoignent toutes des diverses influences du mouvement de Mai 68, et de ses évolutions, sur la politique française, la liste pourrait être étendue. Parmi les personnalités centrales du mouvement, on pourrait citer Romain Goupil ou Serge July, deux des anciens cadres de l'agitation de Mai 68. Le premier était trotskyste, le second maoïste. 

Près de 50 ans plus tard, tous deux ont voté pour Emmanuel Macron, un président que Romain Goupil va jusqu'à assimiler à «un rebelle contre le système». Aucun d'entre eux ne se sent en revanche concerné par les mouvements sociaux en cours dans le pays, notamment celui des cheminots.

Mais c'est avec une certaine cohérence que tous les deux ont rallié l'actuel chef de l'Etat, fervent partisan de l'Europe fédérale. En effet, le rêve politique de ces deux personnalités est fermement lié à la construction européenne. Comme l'est celui de tant d'autres anciens soixante-huitards, bien loin de l'idéal autogestionnaire de l'époque.

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