13 novembre : une enquête monstre aux ramifications tentaculaires

13 novembre : une enquête monstre aux ramifications tentaculaires Source: Reuters
L'enquête sur les attentats du 13 Novembre mobilise toujours la justice française et un an après les attaques, des questions demeurent

Alors que l’anniversaire du pire attentat qu’ait connu la France approche, la justice mobilise toujours une impressionnante force de travail sur un dossier qui compte des milliers de pages. et dont certains points attendent encore d’être élucidés.

Six juges antiterroristes, des centaines de policiers, l’enquête sur les attentats du 13 novembre 2015 mobilise des moyens inédits. Dans ce jeu de piste macabre, magistrats et fonctionnaires tentent de remonter le fil. Si les avancées sont indéniables, de nombreuses zones de flou demeurent. Avec en tête une question qui obsède les enquêteurs : qui a commandité les attaques ? Les familles des 130 victimes et quelques 400 blessés attendent l’identité du cerveau de l'opération. Selon Le Figaro, un nom de guerre circule : «Abou Ahmed». L’homme serait francophone et surtout bien placé dans la hiérarchie du groupe Etat islamique. Localisé à Raqqa en Syrie en octobre 2015, il serait le commanditaire des tueries du 13 novembre 2015 ainsi que de celles de Bruxelles, le 22 mars 2016.

Trouver d’autres informations sur l’énigmatique personnage relève du chemin de croix. Et ne comptez pas sur Bernard Bajolet, directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), pour en dire plus. Le 24 mai 2016, il s'adressait à la commission parlementaire relative aux moyens mis en œuvre par l'Etat pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, présidée par le député du Rhône Georges Fenech. «Nous connaissons le commanditaire, mais je resterai discret sur ce point», avait-il déclaré. Et même lorsque le 29 juillet 2016, un magistrat chargé de l’enquête le convoque pour en savoir davantage, le responsable des services de renseignement extérieurs récidive. Il s’agit de protéger ses «sources».

Un seul cerveau, deux suspects ?

Une enquête difficile qu'une information venue des Etats-Unis est venue complexifier. Selon leurs services, le «cerveau» se nomme Abou Souleymane al-Faransi de son vrai nom Abdelilah Himich. Le jeune homme né en 1989 et d’origine marocaine a grandi à Lunel. La paisible commune de l’Hérault est tristement connue pour sa filière djihadiste qui a envoyé une vingtaine de soldats au Califat. D’après le gouvernement américain, Abdelilah Himich, qui serait membre des services de sécurité de Daesh, aurait été en contact avec Abou Bakr al-Baghdadi, le calife en personne. Le jeune homme serait tout simplement l’un des Français les plus influents au sein de l’organisation terroriste. Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme, s’est confié au quotidien Le Figaro, auquel il a livré une information qui devrait faire réagir : «Himich a été décoré par la France et l'OTAN après avoir servi six mois dans la Légion étrangère en Afghanistan.»

Quid d’Abdelhamid Abaaoud, celui qui, un temps, avait été présenté comme le cerveau présumé des attentats du 13 novembre ? Il s'avère que la progression de l’enquête a balayé cette possibilité. Le rôle d'Abou Omar al-Baljiki, de son nom de guerre, s'est limité à des activités de coordination des attaques. Plusieurs éléments ont aiguillé les enquêteurs. Notamment sa position à la tête du commando qui a pris d’assaut des terrasses de café dans l’est parisien. La très probable mort qu’entraîne une telle responsabilité n’est pas destinée aux chefs de Daesh.

Sa fin aussi. Privé d’appui logistique, il avait dû se cacher dans un terrain vague à la frontière du périphérique parisien durant trois jours avant d’être récupéré par sa jeune cousine Hasna. Placée sur écoute, elle va mener les enquêteurs vers Jawad, le tristement célèbre hébergeur des terroristes et l’appartement de Saint-Denis où Abdelhamid Abaaoud terminera sa carrière terroriste sous les balles du RAID le 18 novembre. Pas vraiment le parcours d’une huile de Daesh.

Cependant, il concentre une partie des critiques dont font l’objet les services de renseignement. Avant de contribuer aux tueries du 13 novembre, en 2013 après son départ de Syrie, la Sûreté belge lui avait consacré une note. En janvier 2015, c’est la DGSE qui commençait à s’intéresser au terroriste. Après avoir échappé à une arrestation à Athènes, il avait pu revenir en France mettre en pratique ses funestes desseins.

Terrorisme international

Belgique, Grèce, France, l’enquête sur les attentats du 13 novembre fait apparaître des ramifications à l’international. Peu après les tueries du 22 mars à Bruxelles, la police tombe sur un ordinateur jeté dans une poubelle d’une rue de Schaerbeek en Belgique. Ce que les enquêteurs y découvrent fait froid dans le dos : plusieurs dossiers contenant d’hypothétiques cibles d’attentats. Pêle-mêle, on y parle du quartier de la Défense à Paris, de l'association catholique Civitas et même du kidnapping «d'une ou deux têtes» pour négocier l’échange de prisonniers.

Des photos de la résidence du Premier ministre belge à Bruxelles ont également été retrouvées, ainsi que des documents mentionnant «Schiphol», le nom de l’aéroport d’Amsterdam.

De quoi laisser penser aux enquêteurs que les tueries de Paris et de Bruxelles étaient prévues pour n’être que les premières d’une longue série.

Paris-Bruxelles : deux attentats, une seule équipe 

Il ne fait plus guère de doutes que les protagonistes des attaques de Paris et de Bruxelles sont liés. Un fichier audio récupéré dans l’ordinateur de Schaerbeek laisse entendre l’un des deux frères al-Bakraoui, qui se sont fait sauter le 22 mars 2016 à Bruxelles [l'un à l'aéroport Zaventem, l'autre dans la station de métro de Maelbeek], échanger avec son commanditaire supposé retranché en Syrie. Les frères al-Bakraoui ne sont ni plus moins que des complices de cavale de Salah Abdeslam, le dernier des assaillants des attaques de Paris encore en vie, arrêté en Belgique le 18 mars 2016 et depuis incarcéré à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. L'enquête a fait ressortir qu'il avait eu, pour sa part, un rôle logistique. Il était notamment chargé de louer voitures, chambres d’hôtel et autres appartements.

Un profil intéresse tout particulièrement les enquêteurs. Il s’agit de Najim Laachraoui. L'autre kamikaze de l’aéroport Zaventem de Bruxelles. Le Belgo-Marocain de 24 ans est supposé être l’un des artificier du réseau. Ses empreintes ont été retrouvées sur des gilets explosifs utilisés au Bataclan et au Stade de France.

Le parcours de Mohamed Abrini est une autre indication que les attentats de Bruxelles et Paris sont le fait d’une même équipe. Le désormais célèbre homme au chapeau, filmé par les caméras de surveillance de l’aéroport de Bruxelles le jour de l'attentat avant de s'enfuir et d'être arrêté le 8 avril 2016 à Anderlecht, était en lien avec Salah Abdeslam comme le rappelle un policier de haut rang contacté par Le Figaro : «Egalement désigné comme un logisticien du 13 novembre et ami d'enfance de Salah Abdeslam, ce dernier s'était rendu avec lui à Saint-Denis le 10 novembre avant de rentrer le lendemain précipitamment à Bruxelles».

L’un des hommes les plus importants dans l’organigramme de Daesh que l’enquête a pu identifier n’est autre que Fabien Clain, alias Omar; déjà tristement célèbre pour avoir été le cerveau de la filière dite d’Artigat, du nom d’une commune de l'Ariège. Durant des années, il a envoyé des recrues combattre dans des groupes terroristes notamment au proche-Orient. La filière a été démantelée à la fin des années 2000.

Fabien Clain est tombé dans la foulée et a été condamné à cinq ans de prison en 2009. Après avoir purgé trois ans de sa peine, il est libéré en 2012. Il rejoint alors la Syrie et Daesh trois ans plus tard. Selon les enquêteurs, c’est bien sa voix que l’on entend dans l’enregistrement de revendication des attentats du 13 Novembre. Le matériel audio de haute qualité qui a servi a été acheté 3 557 euros dans un magasin de Toulouse entre janvier et février 2015. Un simple crédit à la consommation au nom de sa mère aurait suffit à tromper la vigilance des services de renseignement.

Si son lien avec les attentats du 13 novembre n'a pas été officiellement établi, il apparaît comme une pièce maîtresse de la nébuleuse djihadiste en France. Il est soupçonné d’avoir activement participé à la radicalisation du tueur au scooter Mohamed Merah ou encore de Sabri Essid, beau-frère du pré-cité et ex-bourreau de Daesh en Syrie. Les noms de Sid Ahmed Ghlam qui envisageait de prendre pour cibles plusieurs églises en région parisienne ou encore Larossi Abballa, l’assassin du couple de policiers de Magnanville sont également cités parmi les possibles «embrigadés» par Fabien Clain.

Des zones d’ombre demeurent

L’aspect tentaculaire du dossier complique la tâche des enquêteurs. Au fur et à mesure de l’avancement des investigations, des connexions toujours plus nombreuses se font entre des affaires qui, à priori, semblaient distinctes. Au-delà de cet aspect, plusieurs cibles n’ont toujours pas été identifiées. Un inconnu intéresse particulièrement les enquêteurs. Son ADN a été retrouvé dans plusieurs appartements utilisés par les djihadistes.

Salah Abdeslam reste un élément déterminant pour surmonter cet écueil. Mais depuis son incarcération, il se mure dans le silence. Comme le rappelle Samia Maktouf, avocate de plusieurs familles de victimes du 13 novembre, dans les colonnes du Figaro : «Nous n'attendons rien de lui car, contrairement à ce qu'il a promis, il n'a jamais été dans la démarche de collaborer avec la justice. Comme tout terroriste, il cherche à gagner du temps sans comprendre que l'enquête continuera à avancer même sans lui.» C’est tout ce qu’espèrent les enquêteurs comme les familles endeuillées.

Reste l’espoir de mettre la main sur certains complices présumés emprisonnés à l’étranger. La justice française a d’ores et déjà réclamé l’extradition de deux suspects dont celle d'un certain Mohamed A., arrêté à la suite des attentats de Bruxelles. Selon la chaîne belge VRT, il a révélé à la justice que plusieurs armes appartenant aux terroristes ont été déplacées et sont toujours en Belgique.

Problème : la justice belge ne le remettra pas à la France avant d’avoir fini d’enquêter sur le carnage qui s’est déroulé sur son propre sol. Et compte tenu de la complexité du dossier, cela risque de durer.

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