Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Après la «chute de Kaboul», des dirigeants de l’UE rêvent à nouveau d’une «défense européenne»

Après la «chute de Kaboul», des dirigeants de l’UE rêvent à nouveau d’une «défense européenne»© Michaela Rehle Source: Reuters
Des soldats danois s'entraînent lors des compétitions européennes de snipers en Allemagne, 2016.
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La victoire éclair des Taliban représente une humiliation pour la puissance américaine. A Bruxelles, certains saisissent l’occasion pour plaider en faveur d’une Europe militaire, note Pierre Lévy, rédacteur en chef du mensuel Ruptures.

«C’est la plus grande débâcle que l’OTAN ait subie depuis sa création et c’est un véritable changement d’époque auquel nous sommes confrontés» : les mots d’Armin Laschet, le candidat chrétien-démocrate à la succession de la chancelière allemande Angela Merkel, traduisent le désarroi de la plupart des dirigeants et commentateurs occidentaux.

Pour sa part, le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, s’est affligé de la «chute de Kaboul», expression significative qui désigne la victoire des forces talibanes désormais totalement maîtresses de l’Afghanistan. Ce 15 août, a-t-il déploré, constitue «l'événement géopolitique le plus important depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014».

La scène que l’Oncle Sam s’était juré de ne plus jamais revoir – la fuite éperdue des Américains récupérés par hélicoptère à Saïgon – a ressurgi comme un mauvais cauchemar

Non que le sort du peuple afghan traumatise particulièrement les responsables européens. En tout cas, ils ne semblaient pas jusqu’à présent trop attristés par l’état de délabrement – économique, social, institutionnel – d’un pays sous occupation américaine puis otanienne depuis exactement vingt ans. Non sans lucidité, le ministre slovène des Affaires étrangères a estimé qu’il s’agissait moins d’un triomphe des «étudiants en religion» que de l’écroulement du régime fantoche précédent. Celui-ci s’est en effet avéré incapable de fournir le moindre service public ou étatique digne de ce nom tellement la corruption dominait tout.

En réalité, pour les Occidentaux, la catastrophe est ailleurs : la scène que l’Oncle Sam s’était juré de ne plus jamais revoir – la fuite éperdue des Américains récupérés par hélicoptère à Saïgon – a ressurgi comme un mauvais cauchemar. L’humiliation est totale pour la première superpuissance mondiale, qui avait certes négocié son départ par un accord signé en février 2020, mais dont les chefs semblaient imaginer que celui-ci allait préparer un retrait en douceur.

C’est encore pire pour les responsables européens. Les pays du Vieux Continent, de l’Union européenne en particulier, avaient docilement accompagné Washington dans sa glorieuse croisade. Et n’ont été consultés à aucun moment sur le principe, le calendrier et les modalités du désengagement impulsé par Donald Trump, et mis en œuvre par Joseph Biden. Au printemps encore, la Maison Blanche faisait savoir à ses «partenaires» de l’OTAN, qu’elle n’était «pas prête» à évoquer le sujet en commun.

Bref, les Européens ont été mis devant le fait accompli. Et sont «pris de vertige» – l’expression est de l’ex-journaliste et eurodéputé macroniste Bernard Guetta – devant un constat terrible : les engagements américains qui les lient à leurs alliés ne valent… que pour autant qu’ils correspondent aux intérêts nationaux du grand frère. Rien que de très logique, finalement. L’épreuve de vérité ne se limite pas au Vieux Continent. Pékin, par exemple, s’est fait une joie de signaler à Taïwan que le «parapluie» américain n’était pas d’une fiabilité à toute épreuve…

Certains dirigeants de l’UE, quant à eux, ont tenté de transformer le cataclysme en occasion pour remettre une nouvelle fois le couvert sur le thème : il faut, et d’urgence, une «défense européenne». Sinon une armée unifiée, du moins une capacité à agir sur la scène internationale, alors même que la simple évacuation des ressortissants à Kaboul était entièrement dépendante des Américains.

L’occasion fait en quelque sorte le larron. Ainsi, pour monsieur Borrell, «il y a des événements qui deviennent des catalyseurs de l’histoire et qui peuvent conduire à une sorte de rupture. L’Afghanistan en est un exemple». Une direction qui ne peut déplaire à Emmanuel Macron : en 2018, celui-ci plaidait pour une intégration militaire plus poussée, sous couvert d’autonomie stratégique de l’UE. Son secrétaire d’Etat à l’Europe, Clément Beaune, vient d’affirmer que ce projet ne va pas certes s’accomplir du jour au lendemain, mais veut croire qu'«une prise de conscience progressive d’une autonomie plus grande est nécessaire».

Les ministres de la Défense des Vingt-sept, puis leurs collègues des Affaires étrangères, en ont informellement débattu les 2 et 3 septembre. L’idée a été lancée d’une force de réaction rapide, dite «de première entrée» (d’autres diraient d’invasion), de 5 000 hommes. Un projet qui pourrait être discuté plus avant en octobre-novembre, voire, rêve-t-on à Bruxelles, mis en œuvre début 2022.

Pour Josep Borrell, un tel outil pourrait «assurer la stabilité dans le voisinage de l’Union européenne» (ce qui, dans l’exemple afghan, dénote tout de même une conception assez large du voisinage…). Les chefs de la diplomatie lui ont apparemment emboîté le pas en pointant notamment «le besoin d’accélérer la construction de la défense européenne et des capacités militaires pour assurer l’autonomie stratégique de l’UE».

Pourtant, le texte commun affirme un peu plus loin, plus prudemment : «Les pays se sont accordés sur la nécessité de parvenir à un accord sur une stratégie européenne globale à l’égard de l’Afghanistan.» (englobant également «les aspects sécuritaires, les questions migratoires, la menace terroriste»…). On s’est accordé sur la nécessité de parvenir à un accord – la formule est plutôt modeste…

Car, dans la réalité, la «force européenne» imaginée est loin de faire l’unanimité. D’abord parce que les ultra-atlantistes craignent qu’un tel outil «autonome» ne fasse concurrence à l’OTAN. La Pologne et les pays baltes sont traditionnellement sur cette ligne, cette fois rejoints par d’autres nations comme la Suède (qui pourtant est l’un des rares Etat de l’UE non membre de l’Alliance atlantique).

Faudra-t-il l’unanimité des Etats membres pour engager la force, ou bien une majorité suffira-t-elle ?

Pour sa part, l’Allemagne a fait savoir qu’elle préférerait plutôt des «coalitions de pays volontaires» au cas par cas. Quant au secrétaire général de l’OTAN, qui n’a jamais manqué une occasion de louer la perspective d’un renforcement du «pilier européen» de l’Alliance, il a fait part de ses préoccupations : «Toute tentative de créer des structures parallèles, affaiblira la capacité de coopérer » entre l’UE et l’OTAN ; il a mis en garde contre «la duplication et le chevauchement des efforts.»

D’autant qu’un autre casse-tête se profile : faudra-t-il l’unanimité des Etats membres pour engager la force, ou bien une majorité suffira-t-elle ? Dans le premier cas, les partisans de l’intégration dénoncent le risque – ou plutôt la certitude – qu’une décision d’engagement ne soit jamais prise. Du reste, il existe déjà depuis 2007 des «groupements tactiques» multinationaux… qui n’ont jamais été utilisés, faute de consensus politique. Quant à l’hypothèse de décision à la majorité, elle provoque déjà une levée de boucliers, notamment de certains pays de l’Est, peu enthousiastes quant à une UE plus intégrée, a fortiori sur le plan militaire.

Les projets martiaux risquent en outre d’être confrontés à une difficulté plus lourde encore. Il n’est un secret pour personne que la décision américaine de «mettre fin aux guerres sans fin» n’est pas sans rapport avec l’opinion aux Etats-Unis, qui est devenue de plus en plus hostile aux aventures extérieures, coûteuses en vies humaines et en dollars (en vingt ans, une estimation s’établit à 2 000 milliards de dollars, dont ont du reste largement bénéficié les grandes firmes d’armement).

La grande crainte des eurostratèges est que cette «fatigue» des interventions extérieures ne fasse tache d’huile et monte en puissance un peu partout sur le Vieux Continent. Le monumental fiasco subi en Afghanistan est, de ce point de vue aussi, redoutable. Certains craignent même que les «Opex» actuelles, par exemple au Sahel, en pâtissent.

A fortiori, «vendre» aux peuples une Europe géopolitique et militaire devenant la «troisième super-puissance du monde», selon le rêve exprimé à haute voix le 4 septembre par Bruno Le Maire, relèvera sans doute de la mission impossible.

En attendant, le sort du peuple Afghan reste plus que jamais inquiétant. Le système de santé est ainsi sur le point de s’effondrer, ont alerté les nouveaux dirigeants à Kaboul, car les aides provenant de l’étranger ont été gelées.

Quelques jours plus tôt, le président du Conseil européen, Charles Michel, rappelait que l’Afghanistan était devenu ces dernières années le «premier pays bénéficiaire de l’UE en matière d’aide au développement». Une aide désormais suspendue à «cinq conditions», énoncées par monsieur Borrell, qui détermineront les rapports que Bruxelles acceptera ou non d’entretenir avec les Taliban désormais au pouvoir : l’engagement de non coopération avec le terrorisme (al-Qaïda, Daesh…) ; le respect du droit des femmes, la création d’un «Etat de droit» ; la mise en place d’un large gouvernement de transition ; et l’autorisation de l’arrivée de secours humanitaires aux strictes conditions et procédures de l’UE (c’est-à-dire sans contrôle du gouvernement national).

Que la réalisation de ces conditions soit à ce jour improbable (hors la première), voilà qui n’émeut guère Bruxelles. Charles Michel n’hésitait pas à affirmer, le 2 septembre que l’UE devra «utiliser tous les moyens de pression disponibles» pour contraindre le nouveau pouvoir. Washington, de son côté, a gelé les avoirs que possède la Banque centrale afghane aux Etats-Unis – 9 milliards de dollars.

Une sorte de racket, au moment même où l’ONU vient d’alerter : quasiment la moitié de la population du pays a désormais un besoin vital d’aide humanitaire… Une catastrophe qui ne résulte pas de vingt jours de pouvoir taliban, mais de vingt ans de mainmise politique et militaire occidentale.

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