Comment restaurer l’autorité politique sans protéger la fonction présidentielle ? Entretien

Comment restaurer l’autorité politique sans protéger la fonction présidentielle ? Entretien Source: Reuters
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Les Français veulent voir restaurer la fonction présidentielle et non qu’elle soit désacralisée car ils veulent le retour du politique. Président de Cap–Conseils, analyses et perspectives, Stéphane Rozès répond aux questions de RT France.

RT France : Le président Macron dans le même moment invite des youtuber à un jeu à l'Elysée dont l’enjeu est un incruste de ces derniers lors du 14 juillet et livre un entretien de fond au mensuel Zadig où il parle du caractère « tellurique » de notre « vieux pays ». Pourquoi un tel écart ? Le président de la République est-il rentré en campagne ?

Stéphane Rozès (S.R.) : Très certainement ces deux interventions concomitantes, si diverses voire antagonistes indiquent une entrée en campagne du président-candidat où il teste un récit de la France, de ce qui est advenu, de la période et de ce que devrait être la fonction présidentielle.

On attendait cette rentrée en campagne plus tard. Sans doute considère-t-il, d’une part, que la longue période de crise pandémique et de confinement se termine et que les Français entrent dans une nouvelle période qu’il s'agit de préempter.                             

D’autre part, que l’état d’esprit du pays est inquiétant. 58% des Français soutiennent l’appel des généraux. Ils se reconnaissent dans leurs constats sur le déclassement de la France, morcellement du pays qui se fragmente et les dangers pour la République de sorte que ces militaires ne sont pas perçus comme des apprentis putschistes mais comme des lanceurs d’alertes et que la politique a horreur du vide.                    

                                                                     

Enfin, il a dû constater lors des municipales, comme à Perpignan, et dans les sondages d’intentions de vote présidentielle que le front républicain anti-RN et Marine le Pen se fissurait. Il ne sera pas suffisant pour l’emporter comme en 2017.                                   

Cela tient au fait que depuis les européennes, Marine Le Pen continue la transformation idéologique du RN d’une formation d’extrême droite vers une formation gaullienne, du nationalisme vers la nation, d’une formation anti-républicaine et européenne en un parti de gouvernement, se présentant comme le meilleur défenseur de la République contre les minorités et pour un redressement européen par ses nations.                                     

Le RN se banalise en allant à certains  fondamentaux de ce que nous sommes.           

Marine Le Pen peine néanmoins à imprimer cette mutation partout parmi ses cadres, à monter en crédibilité personnelle et à apparaître en mesure de rassembler au-delà de sa personne pour gouverner.

Xavier Bertrand, de son côté, dessine peu à peu une adresse gaullienne au pays, la crédibilité en plus, en commençant par la « République des territoires », en partant du bas dans une conquête pour bousculer l’alternative Macron-Le Pen dont les deux tiers des français ne veulent pas mais qui est à l’heure actuelle, la plus probable. Mais la campagne va être longue et accidentée.                                                                    

D’autres candidats ou candidates pourraient émerger.

Surtout le président sortant a un long travail d’explication et de conviction à entreprendre. Il est comptable de ce que, loin de remettre la France «en marche», à la faire sortir de sa dépression morale, avec les Gilets jaunes, il a semblé l’accroître de même que le déclassement français devenu avec l’affaiblissement de l’Etat dans sa capacité stratégique lors de la crise pandémique, le recul de notre système de santé et capacité vaccinale criants et dans ses capacités régaliennes en matière de République face à l’islamisme et la délinquance.

Le déclassement collectif criant du pays est pire que le déclassement individuel car il obère encore plus la capacité du précarisé économique et social de se retrouver dans un espoir de réintégrer une communauté nationale suffisamment dynamique et accueillante.

Pour reprendre son expression, le président-candidat  doit donc «se réinventer» pour s’adresser au pays et renouer avec lui. Il a décidé de le faire bien en amont de la présidentielle en bénéficiant des avantages de la fonction pour ses déplacements en province en amont des opportunités mais aussi contraintes que lui occasionnera la présidence française de l’Union européenne ultérieure.

RT France : Que pouvons-nous dire sur cette entrée en campagne d’Emmanuel Macron ? Quelle est l’efficacité de cette conception très construite en termes de marketing ?

S.R. : On assiste à une désynchronisation de la campagne présidentielle qui correspond au vécu des Français lors de cette crise pandémique qui ouvre une nouvelle période. Chaque présidentielle connaissait des séquences distinctes bien établies et rituelles : pré-campagne à la fin de l’année précédant le scrutin, campagne à partir de janvier-février et cristallisation du vote dans les jours précédents le premier tour présidentiel.        

Dorénavant le président-candidat devient disruptif en retour, épousant la nouvelle période d’insécurités systémiques mais dont il doit demeurer le centre.  

De la même façon les Français ont du s’habituer à l’idée de devoir mener dans le même mouvement la guerre contre la pandémie et contre l’effondrement économique, ils doivent intégrer que la pré-campagne présidentielle débute avec 4 mois d’avance en pleine campagne régionale et départementales.                

                                                    

Avec les deux interventions concomitantes du président à destination des jeunes avec les Youtubeurs à l’ Elysée et des leaders d’opinion dans la revue Zadig nous entrons à la fois dans une longue période d’exercice de la fonction présidentielle couplée à des messages de nature politiques. Les frontières antérieures temporelles s'estompent.

Ce changement de la temporalité révèle aussi du fait qu’Emmanuel Macron est un président-candidat et cela au prix d’un réaménagement de la fonction.                       

Lorsque l’on invite des youtubeurs à l’Elysée, on abaisse la fonction présidentielle dans sa dimension, symbolique, spirituelle, on la ramène à la personne du président à sa dimension temporelle.            

Comme si le président se rapprochait des Français, ici les jeunes, en étant comme eux, en utilisant leurs codes. C’est mésestimer la différence entre l'incarnation et la représentation. Le président Hollande avait tenté de banaliser la fonction et le président Sarkozy, avec notamment le Fouquet’s et des façons familières, voire vulgaires de s’exprimer l’avait rabaissé. Ce fut pour chacun à leurs propres dépens politiques.

Les youtubeurs et le président-candidat en funambule n’ont pas franchi des limites irrémédiables, mais au fond, il y a dans cette opération de marketing un changement de la conception présidentielle.                                                                                             

Emmanuel Macron utilise le code des jeunes et utilise leurs médiateurs pour instaurer un contact direct avec eux. Il y a une horizontalisation de la fonction présidentielle.         

Emmanuel Macron tente de renouer avec le pays en désacralisant la fonction au risque d’être à rebours des attentes de la nation.                                                           

Je  pense que ce qui fait la proximité est au contraire, même pour les jeunes, ce n’est pas d’adopter les codes des uns et des autres, mais au contraire de garder l’écart entre la symbolique politique de la fonction, sa dimension spirituelle et la temporelle, celle de la personne, entre les dimensions spirituelles et temporelles de la fonction présidentielle, de sorte que chaque personne puisse y projeter sa propre vision et ce qu’il est de sorte de s’assembler aux autres par-delà les différences initiales, d’origines, de convictions et d’intérêts par la fonction d’hétéronomie du politique.

RT France : Y voit-on une sorte d'infantilisation de la fonction de président de la République ?

S.R. : Il y a un rabaissement de la fonction, une pure mise en spectacle, une distraction politique. La réaction des jeunes est scindée entre ceux qui l’ont trouvé cool mais ne sont pas dupes d’une opération de communication, d’autres vont le regarder avec des yeux neufs.

Du point de vue de ces jeunes des classes moyennes, cette opération n'est pas totalement vaine car elle s’inscrit dans d’autres messages qui leurs sont envoyés comme le pass culture.

Il y a surtout derrière tout cela une horizontalisation de la fonction présidentielle. Le président n’est plus au dessus et devant les Français mais au milieux d’eux pour permettre de faire advenir des choses.                                                                                      

Cette posture peut apparaître comme une défausse de ce qui s’est passé, comme l’expression d’un problème français et non présidentielle mais ne correspond ni à ce que fut la posture du candidat Macron en 2006-2007 ni à ce qu’est la France.                 

Car la France n’est pas la somme des Français dont le président serait un primus inter pares, on dirait aujourd’hui ; «un premier de cordée». Chez nous, le souverain doit incarner, être notre émanation. Voilà le danger du marketing importé, avec ses outils techniques, des pays anglo-saxons, correspondant à leur imaginaire, mais pas au nôtre.

Au même moment, le président-candidat s’adresse aux jeunes de cette façon et le lendemain donner une interview à destination des leaders d’opinion dans Zadig d’Eric Fottorino, qui avait déjà recueilli le premier interview séminal du candidat Macron dans Le 1, lors de la précédente présidentielle.

Dans Zadig, cinq ans après, le président-candidat  commence à tester justement son récit au pays, et notamment, une nouvelle conception de la fonction présidentielle, qui n’est non pas de construire avec les Français et en responsabilité devant eux mais de pouvoir faire advenir.

Cela le dédouane de ce qu’il n’aura pas fait pour sortir le pays de sa dépression et est en cohérence avec son opération avec les Youtubers et il esquisse un récit de ce qui est advenu sous sa présidence et du moment historique que nous connaissons.

RT France : Que ressort-il de ce nouveau récit qui se dessine ?

S.R. : En 2017, Emmanuel Macron est à la fois dans et hors-système. Il se fait élire en proposant aux Français de remettre en marche le pays. Le problème, ce n’est pas vous, c’est le personnel politique, on met de côté l’ancien monde et on construit ensemble un nouveau monde à partir de ce que les Français sont. On ne va ni résister à la mondialisation (à l’instar de Marine le Pen ou Jean-Luc Mélenchon), ni se soumettre à lui économiquement avec en contrepartie le retour des valeurs traditionnelles (à l’instar de François Fillon) ; on va se mettre «en marche» ensemble, à partir de ce que nous sommes. «Le premier mandat que m’ont confié le Français, c’est de restaurer sa souveraineté de la nation» avait-il dit lucidement et courageusement devant le Congrès.        

Cette novation de ce geste néo-bonapartiste, ou bonapartiste à l’heure néolibérale, permettant le consentement à sa politique jugée injuste socialement au nom de la reconquête de la souveraineté de la nation a été stoppé net à Aix La Chapelle en avril 2008 par la chancelière Merkel dans ce haut lieu du Saint Empire germanique.                 

Ce «non», allemand a fait revenir le président Macron aux politiques et postures présidentielle de ses prédécesseurs d’ou en réaction le soutien des deux tiers des français à la «jacquerie» des Gilets jaunes.                                                                        

Le pays ne pouvait accepter que le président néo-Bonaparte devienne orléaniste à l’instar de son Premier ministre et de Bercy.

RT France : Aussi, quelles sont les différences ici par rapport à la première campagne ?

S.R. : Chaque catégorie sociale pouvait se retrouver en Emmanuel Macron pour des raisons différentes, chacun allait trouver dans le geste très romantique d’Emmanuel Macron ce qui correspondait à ses visions et ses intérêts. Emmanuel Macron, marqué par la philosophie de Paul Ricœur, a évolué aussi sous patronage de Michelet. Ricœur considère que chaque individu possède son potentiel personnel et Michelet considère la France comme une personne.

Donc le président parlait à la France, à son potentiel, pour l’amener quelque part. Pour justifier de notre dépression et déclassement, le président-candidat horizontalise la fonction dans une sorte de responsabilité collective des maux qui nous assaillent. Il fait remonter les Gilets jaunes à des tendances longues sociologiques et industrielles et non à un facteur politique.                    

Pour lui «Macron, nourris ton peuple» cette pancarte des Gilets jaunes est l’expression d’une France et de territoires morcelées et non une interpellation du souverain pour qu’il assume ses responsabilités politiques dans le cours des choses, alors que le président a opéré un tête-à-queue silencieux par rapport à son contrat initial avec les Français au printemps 2018.   

Au fond, ils nous dit dans Zadig que la «jacquerie» des Gilets jaunes est une rencontre entre la peur et la révolte, un pays qui se braque après un très long délaissement et qui croit que tout est possible… Pour le président, nous serions au Moyen Age avant la Renaissance dont il aurait la charge de nous conduire à force de pédagogie à bon port.

Sauf que les Français voient bien tous les signaux du retour au Moyen Age, du retour de féodalités, de la loi du plus fort, des minorités possédantes, ou influentes, ou agissantes entre le peuple et le monarque républicain, et la faiblesse de ce dernier… mais guère les signes précurseurs de l’enluminement, des Lumières présentent au Moyen Age dès la réforme grégorienne.

Le récit du candidat-président Macron au pays est habile, mais il ne correspond en rien au ressenti des Français et sans doute pas non plus à la réalité objective, sauf à devoir en passer avant la Renaissance d’abord par des guerres de religions ou autres ce qu’à Dieu ne plaise.                 

Les Français veulent au contraire le retour de l’autorité politique, que l’Etat soit au service politique de la Nation pour qu’elle puisse se projeter dans l’espace et le temps et non d’injonctions procédurales économiques extérieures de Bercy, Bruxelles et Berlin lui demandant d’intérioriser l’administration des choses.

RT France : Comment la France doit-elle réagir face à cette formule ?

S.R. : Je reprend la formule macronienne, le «premier mandat» attendu du politique est de «restaurer la souveraineté de la nation» dans ses différentes dimensions, de sorte de sortir de notre dépression et de nos déclassements dans tous les domaines.                       

J’avais totalement adhéré à l’interview du candidat Macron dans Le 1 avant la campagne de 2007 d’autant que j’y retrouvais la teneur d’une longue  conversation avec lui quelques semaines auparavant. Il n’y a rien à en changer.

Selon moi, les campagnes de Marine le Pen, Xavier Bertrand et Emmanuel Macron seront des campagnes positives nonobstant un climat tendu car le pays excédé cherche un chemin, une solution pour maîtriser à nouveau son destin.

RT France : Le président a décidé de décliner son adresse électorale au pays par une tournée en province qui l’expose on l’a vu à travers l’agression dont il a été victime?

S.R. : Oui cette gifle dans la Drôme est inqualifiable en ce que c’est une agression physique contre la personne du président et sa fonction. Le pays sera heureusement quasiment unanime pour la condamner car justement la dimension spirituelle de la fonction doit aussi être préservée. Le président n’est pas au milieu des Français, il doit être au-dessus et en avant.     

Dans cette conversation que le président entame avec le pays, d’un mal peut naître un bien pour lui. Il pourrait comprendre le niveau de maturité et d’exigence du pays et se demander ce qui rend possible de tels débordements très minoritaires.

Il y a ce que dit le candidat, ce qu’il a fait, ce qu’il propose ; mais ce qui agit le pays, c’est son inconscient collectif, sa façon d’être et de faire au moment de la présidentielle qui enclave ses représentations et intérêts divers, son Imaginaire. Cette conversation est un rapprochement entre le souhaitable voulu par la nation et ses parties constitutives et le possible présenté par les candidats et inséré dans  le réel.

Mais c’est le pays qui fait la présidentielle selon les enjeux du moment de son Imaginaire. Cela ne se donne pas à voir immédiatement et les débats politico-médiatiques en sont les expressions déformées. Les analystes doivent rechercher et comprendre les signaux faibles de notre Imaginaire politique à l’instant de la présidentielle. Le bon candidat fait de même. Il doit prendre en compte le fait que dans la guerre sanitaire, le politique était légitime et efficace pour faire plier les intérêts privés. C’est la nouvelle donnée de la présidentielle qui vient, pour le reste les Français veulent le retour du politique, empêché depuis trois décennies et singulièrement dans l’Union européenne.

Pour le reste, la présidentielle n’a pas vocation tant à élire un président de la Républqiue qu’à réactiver notre Imaginaire, dont les candidats seront les acteurs… et non les auteurs.   

Comme ce qui nous assemble a été fracturé, Fes français se précipiteront aux urnes. Voilà déjà une bonne nouvelle.

Propos recueillis par C.G.

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