Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

Mythes et fantasmes du PIB africain

Un garçon regarde par la porte à Freetown, Sierra Leone Source: Reuters
Un garçon regarde par la porte à Freetown, Sierra Leone

Le spécialiste de l’Afrique Bernard Lugan dénonce le décalage entre les chiffres des PIB et la réalité des pays africains.

Tel un yoyo, le PIB africain monte et descend. Selon la Banque africaine de développement (BAD), entre 1981 et 2008, le PIB africain par habitant a diminué de 15%. Aujourd'hui, la même BAD affirme que l'Afrique est sur le point de connaître une vraie croissance économique parce que le taux moyen d’augmentation de son PIB est supérieur à celui du reste du monde (3% pour l'économie mondiale et 4,7% pour l'Afrique en 2013).

Aussi totalement dogmatique que le pessimisme auquel il a succédé, l'actuel optimisme permet même à certains analystes d'annoncer que l'Afrique va remplacer la Chine

En 2015, lui emboitant le pas, la presse n'a cessé de publier des articles affirmant que l'Afrique avait enfin «démarré». Un véritable emballement s'est même produit avec l'apparition d'un nouveau concept, celui de «classe moyenne africaine» dont l'existence serait la preuve de ce démarrage. La BAD évaluait même cette «classe moyenne africaine» à 350 millions de personnes en 2013 et à 370 millions un an plus tard, en 2014.

Aussi totalement dogmatique que le pessimisme auquel il a succédé, l'actuel optimisme permet même à certains analystes d'annoncer que l'Afrique va remplacer une Chine qui perd en compétitivité en raison du vieillissement de sa population et des exigences salariales de ses travailleurs, pour devenir la nouvelle «usine du monde».

Les problèmes africains sont largement déconnectés des courbes du PIB

L'expérience aurait pourtant dû apprendre aux analystes qu'un PIB positif ne débouche pas automatiquement sur la félicité. Dans la décennie 1990, les terribles évènements de Sierra Leone ont ainsi montré que les problèmes africains sont largement déconnectés des courbes du PIB pour une raison simple - il importe de le redire-, qui est qu'ils ne sont pas d'abord économiques.

Avant de basculer dans l'enfer, la Sierra Leone avait ainsi un taux de PIB moyen de 7%. Surnommée alors « la petite Suisse africaine », elle avait hérité d’une solide organisation léguée par le colonisateur britannique et était bien gérée par ses élites krio, descendants d’esclaves affranchis.

Sans tenir compte du PIB et des annonces de croissance postulées, la «petite Suisse africaine» avait renoué avec les guerres précoloniales...

Or, du jour au lendemain, ce paradis tropical, destination touristique à la mode, sombra dans l’horreur et dans la plus totale sauvagerie pour des raisons purement ethniques. Les protagonistes n'avaient aucune idée de ce qu'était une courbe de PIB. Ils n'avaient pas davantage connaissance des rapports rédigés par les «spécialistes» soutenant que la réussite de la Sierra Leone annonçait celle du reste de l'Afrique. Or, ce que les statistiques ne montraient pas, c'était que les Limba et les Temné ne voulaient pas d'une domination des Mendé...

Les évènements atroces se succédèrent alors avec mises à mort, torture, amputation, mutilation des victimes et même retour à des pratiques de cannibalisme. Le 6 janvier 1999, Freetown, la riante capitale connut la terreur avec l’« Operation no living thing » (Opération plus rien de vivant) cependant que miliciens et Karamajors, chasseurs traditionnels initiés de sociétés animistes s'entre-massacraient. Sans tenir compte du PIB et des annonces de croissance postulées depuis les immeubles climatisés dominant l'East River new-yorkaise, la «petite Suisse africaine» avait renoué avec les guerres précoloniales...Et cela, les logarithmes ne l'avaient pas prévu...

Comment faire enfin confiance à des statistiques qui ont fait bondir le PIB du Ghana de près de 100% en 2010, qui classent le Rwanda au 25e rang mondial pour la « facilité à faire des affaires » devant la Suisse qui n'occupe que le 29e rang? 

Pour l'homo economicus européen, cet être sans autre vision des sociétés humaines que celle d'un immense marché fonctionnant selon le principe de l'économie globale, l'Afrique est donc devenue un «relais de croissance». Or, cette affirmation est fondée sur des chiffres ne traduisant pas la situation réelle des pays concernés, car ils ne tiennent aucun compte des tensions, des problèmes politiques, des héritages et des blocages.

Quelle confiance pouvons-nous d'ailleurs leur accorder quand, en 2013, le FMI déclarait que le Soudan du Sud allait connaître une croissance de 24,7% (FMI, 8 octobre 2013) alors que depuis, le pays a explosé ? Ou bien, quand l'ONU et l'Union africaine annonçaient une croissance de 7% en Libye alors que le pays s'est désintégré ? Comment faire enfin confiance à des statistiques qui ont fait bondir le PIB du Ghana de près de 100% en 2010, qui classent le Rwanda au 25e rang mondial pour la « facilité à faire des affaires » devant la Suisse qui n'occupe que le 29e rang? (Banque mondiale, 2014).

Les hydrocarbures font peut-être enfler les courbes de croissance, mais ils n'empêchent pas la faillite économique et sociale

Si nous voulons avoir une vision réaliste de la situation de l'Afrique, trois éléments ne doivent pas être perdus de vue :

1° Comme la courbe de croissance africaine est d'abord la conséquence des prix, par définition fluctuants, des matières premières, elle est donc à la fois fragile et artificielle.

2° Cette croissance n'est pas homogène, la différence étant considérable entre les pays producteurs de pétrole ou de gaz et les autres. De plus, comme le montrent les exemples de l'Algérie et du Nigeria, les hydrocarbures font peut-être enfler les courbes de croissance, mais ils n'empêchent pas la faillite économique et sociale.

3° L'économie africaine n'a pas connu de diversification et pas davantage d'industrialisation par le biais de la transformation des ressources naturelles. Or, l'industrie extractive qui dope les PIB des pays producteurs de matières premières ne créé pas d'emplois, car elle ne concerne que moins de 1% des travailleurs (cabinet McKinsey 2011).

En dépit d'une augmentation globale de son PIB, le continent a donc globalement continué à s’enfoncer 

Cela étant, deux lectures des chiffres du PIB africain sont possibles : 

La première conduit les «optimistes» à pratiquer une fois encore la méthode Coué en oubliant les problèmes de fond, les tendances lourdes qui plombent l'avenir pour affirmer, à la seule lecture de chiffres abstraits, que le continent africain a «démarré» puisque sa croissance dépasse la moyenne mondiale. Quant aux «réalistes», désignés sous le vocable péjoratif d' «afro-pessimistes», ils constatent que la croissance continentale est inférieure à 7%, chiffre en dessous duquel, en 2000, les signataires des OMD (objectifs du Millénaire pour le développement), considéraient que la pauvreté ne pouvait reculer. En conséquence de quoi, et en dépit d'une augmentation globale de son PIB, le continent a donc globalement continué à s’enfoncer.

La fantaisie des chiffres concernant le PIB ne se limite pas à ceux que nous venons de citer. Le rapport Situation et perspectives de l'économie mondiale, publié au début de chaque année par le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (UN/DESA), la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et les cinq commissions régionales des Nations Unies, soit la «quintessence» des organismes internationaux en charge de l'évaluation de l'économie mondiale, donne ainsi des chiffres à propos desquels il est légitime de s'interroger.

La question se pose donc de savoir sur quoi se basent les rédacteurs de ces rapports pour publier des chiffres aussi éloignés des réalités

L'exemple du tableau intitulé «Afrique : taux de croissance du PIB réel (je souligne) pour les années 2010-2015 » (BAID, OCDE, PNUD 2014) est éloquent à cet égard. En effet :

- La Libye, pays en état de déliquescence plus qu'avancé, se voit attribuer un taux de croissance du PIB réel (je souligne) de – 61,3% en 2011, de + 104,5% en 2012, de -3% en 2013, de + 5,3% en 2014 et de + 9,4% en 2015.

- La RDC, Etat qui n'existait plus en 2014 et qui avait même perdu le contrôle d'une partie de son territoire, se voit attribuer un taux de croissance du PIB réel (je souligne) de 8,7% en 2014 et de 8,9% en 2015.

- La Somalie, qui a tout à la fois explosé et implosé, se voit attribuer un taux de croissance du PIB réel (je souligne) de 3% en 2014 et de 4% en 2015.

- Le Burkina Faso, l'un des pays d'Afrique les plus pauvres et les plus défavorisés, se voit attribuer un taux de croissance du PIB réel (je souligne) de 7,2% en 2014 avec un léger fléchissement à 6,8% en 2015.

Ces exemples plus qu'insolites pourraient être multipliés. Or, il faut bien voir que c'est à partir de ces pourcentages «officiels» que les médias et les journalistes récitent depuis plusieurs mois le credo d'une Afrique devenue un «relais de croissance».

La question se pose donc de savoir sur quoi se basent les rédacteurs de ces rapports pour publier des chiffres aussi éloignés des réalités.

 

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