Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

L’Afrique et la mer

Des enfants se baignent sur la côté méditerranéenne en Libye Source: Reuters
Des enfants se baignent sur la côté méditerranéenne en Libye

Dans sa chronique pour RT France, Bernard Lugan, spécialiste de l’Afrique, explore le rôle des mers le long de côtes du continent africain au fil de son histoire.

Alors que l’Afrique du Nord est en totalité tournée vers la Méditerranée, la situation au sud du Sahara n’est pas la même le long des côtes de l’Atlantique comme de l’océan Indien. A l’Ouest, avant les grandes découvertes européennes du XVIème  siècle, les populations tournaient le dos à l’océan. A l’Est, où la côte ne présente pas d’obstacles majeurs et où les courants et les vents favorisent la navigation, la région est intégrée aux circuits commerciaux de l’océan Indien depuis l’Antiquité.

Jusqu’au XVème siècle, l’Atlantique sud constitua un véritable mur sur lequel butait la navigation européenne. Les relations avec l’Asie se faisaient alors par la voie caravanière terrestre, le long de la «route de la soie», et jusqu’à la mer Noire ou à la Palestine ; ou bien par une voie maritime sous contrôle arabe qui partait du littoral occidental des Indes et qui aboutissait, soit dans le golfe Persique, soit dans la mer Rouge, puis à Alexandrie, en Egypte.

L’Atlantique sud constitua un véritable mur sur lequel butait la navigation européenne

Or, à la fin du XIVème siècle, l’expansion des Turcs Ottomans s’exerça jusque dans les Balkans, avant de coiffer la mer Noire, coupant ainsi l’Occident d’une des principales routes du commerce avec l’Asie et rendant la Méditerranée orientale de moins en moins sûre. C’est alors que l’idée apparut de partir à la découverte de nouvelles voies menant directement aux Indes. A l’extrême fin du XVème siècle les Espagnols choisirent la route de l’ouest et c’est ainsi que l’Amérique fut découverte. Quant aux Portugais, depuis plus d’un siècle, ils exploraient méthodiquement la route du sud.

La conséquence de ce mouvement fut que le littoral atlantique de l’Afrique sub-saharienne, jusque-là marginal dans l’histoire du continent, s’ouvrit à la vie d’une relation avec l’Europe. Les Grandes découvertes européennes firent basculer vers cet océan le cœur économique et politique du continent qui, depuis des siècles, battait dans les immensités allant du haut-Sénégal au lac Tchad en passant par la boucle du Niger. Ce fut, selon l’expression parlante de l’historien portugais Magalhaes Godinho, «la victoire de la caravelle sur la caravane».

Les Grandes découvertes européennes firent basculer vers l'océan Atlantique le cœur économique et politique du continent

Ce mouvement fut ensuite amplifié à l’époque de la Traite, quand de puissants royaumes se constituèrent ou se développèrent là où les Européens accostaient pour y acheter des esclaves à leurs pourvoyeurs-partenaires africains.

Partout, l’on assista à un glissement du centre de gravité politique et économique en direction du littoral. Certains Etats se tournèrent ainsi vers l’océan, afin de pouvoir commercer directement avec les Européens. Pour cela, ils s’ouvrirent des pénétrantes vers les côtes, absorbant ou éliminant les entités côtières. La géopolitique de l’Afrique de l’Ouest fut alors bouleversée en profondeur.

Bien avant les Grandes découvertes européennes, les rivages africains orientaux étaient quant à eux tournés vers le grand large 

Le Sahel entra ainsi dans un long sommeil dont il ne sortit qu’au XIXème siècle avec les grands empires djihadistes. Ces derniers furent ensuite détruits par les Européens engagés dans la conquête coloniale qui se fit depuis le littoral. Les Français à partir du Sénégal et de l’actuelle Côte d’Ivoire, les Britanniques depuis l’actuel Ghana ou l’actuel Nigeria ; les Allemands à partir de Douala, au Cameroun.

Bien avant les Grandes découvertes européennes, les rivages africains orientaux étaient quant à eux tournés vers le grand large. En mer Rouge et dans l’océan Indien, à l’époque du Moyen-Empire (+- 2064-1800 avant JC), les Egyptiens naviguaient jusqu’au «Pays de Pount» dans le nord de l’actuelle Somalie après avoir traversé toute la mer Rouge. Au premier siècle de l’ère chrétienne, un marin grec anonyme décrivit dans le «Périple de la mer Erythrée», le littoral africain et ses «échelles du commerce» jusqu’à la hauteur de l’île de Zanzibar.

Du Yémen au nord, jusqu’au Mozambique au sud, la région littorale formait un seul espace commercial, religieux et culturel

Les Arabes connaissaient les routes de l’océan Indien occidental bien avant l’islamisation, mais c’est à partir des VIIème-VIIIème siècles que commencèrent les grands voyages d’exploration qui aboutirent à la constitution de leur «empire» est-africain.

Du Yémen au nord, jusqu’au Mozambique au sud, la région littorale formait un seul espace commercial, religieux et culturel, dont l’île de Zanzibar fut le cœur pour un temps. Sur le littoral africain, la civilisation swahilie – véritable mosaïque arabe, perse, indienne et africaine – s’étendait de la Somalie jusqu’à l’île de Mozambique, aux îles Comores et à une partie du littoral de l’île de Madagascar, connue des Arabes sous le nom de Waqwaq.

Depuis Mogadiscio en Somalie, jusqu’à Sofala au Mozambique, des villes commerçantes s’échelonnaient le long du littoral

Cet ensemble avait des relations avec la Chine. Depuis Mogadiscio en Somalie, jusqu’à Sofala au Mozambique, des villes commerçantes s’échelonnaient le long du littoral. Indépendantes les unes des autres, elles avaient des liens directs avec les régions d’Arabie ou du Golfe Persique, d’où leurs dirigeants étaient originaires. A l’exception de légères tentatives dans l’arrière-pays de Sofala, ces entités ne cherchèrent pas à coloniser l’intérieur des terres.

Avant l’intrusion portugaise du XVIème siècle, les arabo-swahilis contrôlaient les deux routes maritimes de l’Océan Indien. La plus septentrionale mettait en relation la mer Rouge, donc le monde méditerranéen, avec l’ensemble asiatique par le littoral de Malabar (la côte occidentale des Indes), tandis que la plus méridionale longeait le littoral africain. Ces deux routes étaient reliées. Vers le nord, le pivot de ce commerce «triangulaire» était le port d’Aden, lui-même en relation avec Alexandrie, point d’aboutissement du commerce asiatique, et ville avec laquelle Venise avait noué des relations très étroites.

Pour la Hollande comme pour l’Angleterre, le pivot impérial fut alors la région du Cap de Bonne Espérance

Ce monde arabo-swahili connut un important bouleversement à partir du 1 mars 1498, date à laquelle les Portugais doublèrent le cap de Bonne Espérance.

Cette découverte marqua la fin du monopole arabe en Afrique orientale et la réorientation des voies commerciales vers le Cap de Bonne Espérance, véritable porte maritime de l’Europe.

Pour réaliser cette gigantesque entreprise, les Portugais utilisèrent la force. Installés à Socotora et à Ormuz, ils exercèrent un véritable blocus maritime du golfe Persique et de la mer Rouge, se réservant ainsi le monopole des relations avec l’Inde et l’Extrême-Orient.

Au XVIIème siècle, le Portugal fut évincé par la Hollande et un siècle plus tard, cette dernière s’effaça devant la puissance maritime anglaise. Pour la Hollande comme pour l’Angleterre, le pivot impérial fut alors la région du Cap de Bonne Espérance.

La colonisation combattit alors les entités continentales avec pour résultat de faire encore davantage basculer le cœur politique et économique du continent Noir vers les océans

En définitive, à l’est, les Européens abandonnèrent aux arabo-swahilis le cabotage pour se réserver le commerce hauturier, avec pour résultat que le monde swahili fut amputé de sa profondeur vers le littoral occidental de l’Inde.

Plus tard, dans les années 1880, la conquête coloniale se fit à l’avantage des pôles littoraux avec lesquels les Européens avaient noué des relations séculaires et qui, dans bien des cas, avaient été leurs partenaires durant l’époque de la traite esclavagiste. La colonisation combattit alors les entités continentales avec pour résultat de faire encore davantage basculer le cœur politique et économique du continent Noir vers les océans.

Depuis la décennie 2000, la mer joue un rôle de plus en plus important en Afrique car lié à la géopolitique du pétrole et du gaz

D’autant plus qu’à l’exception des grandes zones d’extraction minière (Katanga, Transvaal etc.), ce furent sur les littoraux que les colonisateurs développèrent leurs principales implantations, qu’il s’agisse de Dakar, d’Abidjan, d’Accra, de Lagos, de Douala, de Luanda, du Cap, de Durban, de Lourenço-Marquès (Maputo), de Dar es Salam, de Mombassa ou de Mogadiscio. Ces ports devinrent des pompes aspirantes pour les populations de l’intérieur car ils furent les points de départ de pénétrantes ferroviaires ou routières vers l’hinterland. Avec les indépendances, ce phénomène de poussée vers la mer fut amplifié, notamment, notamment à partir du Sahel.

Depuis la décennie 2000, la mer joue un rôle de plus en plus important en Afrique car lié à la géopolitique du pétrole et du gaz. Tout le littoral africain, depuis la Mauritanie jusqu’en Somalie, recèle en effet de gigantesques réserves de pétrole et de gaz qui font émerger des problèmes nouveaux entre certains pays et qui concernent les limites territoriales du plateau continental.

Tout le littoral africain, depuis la Mauritanie jusqu’en Somalie, recèle en effet de gigantesques réserves de pétrole et de gaz 

Cette montée en puissance des espaces littoraux fait que l’enclavement de certains pays est un obstacle croissant à leur développement. Sur le plan régional, cette réalité ravive même de lourdes tendances géostratégiques régionales. Elle pèse ainsi d’un poids considérable sur toute la Corne de l’Afrique, où l’Ethiopie, puissance historiquement et potentiellement dominante, ne pourra pas se passer éternellement du débouché maritime dont elle a été privée avec l’indépendance de l’Erythrée.

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