Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Par pitié, ne nous parlez pas de liberté d’expression ! - par Jean Bricmont

Par pitié, ne nous parlez pas de liberté d’expression ! - par Jean Bricmont© BERTRAND GUAY / AFP
Un homme affiche un slogan pour la liberté d'expression lors d'un rassemblement en hommage à Samuel Paty, assassiné par un terroriste.

L'assassinat de Samuel Paty a remis sur le devant de la scène la question de la liberté d'expression. Pour Jean Bricmont, le droit à la caricature de Mahomet étant tout à fait légal, ce débat se situe pourtant ailleurs... et les exemples sont légion.

Le meurtre horrible de l'enseignant Samuel Paty a relancé en France le débat sur la liberté d'expression et l'islam.

Commençons par souligner ce qui ne devrait pas l'être, tant c'est évident : ce meurtre est absolument inexcusable et on ne peut pas non plus soutenir que «ça n'a rien à voir avec l'islam». L'assassin était clairement motivé par une certaine vision de l'islam, heureusement minoritaire en France (sinon on serait rapidement plongé dans une guerre civile) et même dans le monde. Il faut garder à l'esprit que, si dans une communauté donnée, il y a 0,1% de fanatiques, c'est un faible pourcentage. Mais sur plus d'un milliard de musulmans dans le monde, 0,1% de fanatiques, ça fait plus d'un million de fanatiques et cela peut causer beaucoup de dégâts.

Ce qui est aussi évident, mais rarement souligné, c'est que l'immense majorité des victimes du terrorisme musulman sont d'autres musulmans et que les armées qui les combattent sont composées essentiellement de musulmans.

Et ce qui est encore plus rarement souligné, c'est que les puissances occidentales ont systématiquement utilisé ces fanatiques à des fins de déstabilisation de régimes qui leur résistaient : en ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, en Afghanistan, en Libye et maintenant en Syrie et dans l'ouest de la Chine.

Est-ce que cela justifie la décapitation de M. Paty, me direz-vous ? Non bien sûr, mais cela relativise sérieusement les discours visant à montrer du doigt «les musulmans» ou les «islamo-gauchistes» qui les soutiendraient comme uniques responsables de cette tragédie.

Pour revenir à l'assassinat, il faut, au risque de choquer, souligner qu'il ne s'agit pas là à proprement parler d'une question de liberté d'expression, pas plus que n'en étaient une les assassinats à Charlie Hebdo en 2015. En effet, le meurtre n'est évidemment jamais couvert par la liberté d'expression et, s'il est évident que le meurtre est bien pire que la censure, celle-ci concerne les actions de l'Etat et les lois, pas ce qui les viole.

Pour illustrer cette idée, comparons la peine de mort et les assassinats ou les nationalisations et le vol. On peut débattre de la peine de mort et des nationalisations, mais cela n'aurait aucun sens de débattre de l'assassinat ou du vol. Ceux-ci sont illégaux dans tous les systèmes juridiques et à toutes les époques.

De plus, le fait de montrer les caricatures du prophète en classe pose une question de pédagogie, pas de liberté d'expression (sinon pourquoi ne pas montrer en classe des caricatures antisémites ou de la pornographie ?). Le fait de permettre aux élèves musulmans de sortir de la classe au moment où l'on montre ces caricatures prouve qu'il y a bien un problème : soit les montrer a une valeur pédagogique intrinsèque, et alors il faudrait les montrer à tout le monde, soit on se rend compte qu'il s'agit là d'une façon d'insulter les musulmans et il ne faudrait les montrer à personne.

Mais dans la mesure où ces caricatures ne sont pas illégales, elles ne soulèvent pas de question concernant la liberté d'expression. Si un professeur souhaite vraiment discuter de celle-ci (c'est-à-dire en parlant des lois et des actions de l'Etat), il aurait l'embarras du choix :

  • Les multiples spectacles de Dieudonné interdits ou les condamnations dont il fait l'objet.
  • Le fait que le polémiste Alain Soral est condamné à payer à la Licra 140 000 euros pour ne pas avoir retiré des passages jugés antisémites du livre Le Salut par les juifs de Léon Bloy, livre disponible sur le Web ainsi que chez d’autres éditeurs.
  • L'écrivain Hervé Ryssen, qui est condamné à neuf mois de prison pour écrits anti-juifs.
  • L'écrivain négationniste Vincent Reynouard, qui est en fuite en Angleterre pour échapper à deux ans de prison pour «négation de l’histoire».
  • Alain Soral, encore lui, qui a été condamné pour une caricature sur l’holocauste qui répondait à une caricature de Charlie Hebdo sur le Rwanda.
  • Etienne Chouard, qui est poursuivi pour avoir simplement dit qu’il n’avait pas étudié la question des chambres à gaz.

Je ne vais pas défendre une position donnée sur les cas cités ici, sauf pour souligner que ce sont des questions concernant réellement la liberté d'expression : on peut être pour ou contre ces condamnations, de même qu'on peut être pour ou contre la peine de mort ou les nationalisations, alors qu'on ne peut pas être pour ou contre des assassinats.

Je remarque néanmoins que dans les discussions sur la liberté d'expression, on aborde rarement ces exemples de répression légale de la liberté d'expression, mais on parle plutôt de généralités ou de la menace posée par l'islamisme (qui existe évidemment mais ne s'exerce pas par la voie légale).

Dans mon livre Les censeurs contre la République (éd. Jeanne), je donne une longue liste de gens poursuivis pour incitation à la haine ou pour négation de l’histoire: le dessinateur Siné, l'animateur de radio Daniel Mermet, le sociologue Edgard Morin, Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch, Roger Garaudy, et bien d’autres.

On me dira qu'ils ont enfreint la loi : pas tous, puisque certains sont acquittés, mais pour les autres, ils sont condamnés en vertu de lois qui restreignent la liberté d’expression et qui devraient pouvoir être discutées.

Prenons l'exemple de Siné : il a dessiné une nonne se masturbant avec un crucifix dans le vagin et a intitulé ce dessin «la religion». Concernant les musulmans, il a écrit : «Je n’ai jamais brillé par ma tolérance mais ça ne s’arrange pas et, au risque de passer pour politiquement incorrect, j’avoue que, de plus en plus, les musulmans m’insupportent et que, plus je croise les femmes voilées qui prolifèrent dans mon quartier, plus j’ai envie de leur botter violemment le cul ! [...] Je renverserais aussi de bon cœur le plat de lentilles à la saucisse sur la tronche des mômes qui refusent de manger du cochon à la cantoche.» (Charlie Hebdo, 11 juin 2008.) Il s'est aussi moqué de la conversion de Jean Sarkozy au judaïsme lors de son mariage avec l'héritière des magasins Darty. Lequel de ces trois «blasphèmes» est le plus grave ? Peut-on au moins en discuter ? Mais pour le troisième et seulement pour celui-là, il a été chassé de Charlie Hebdo et poursuivi au tribunal. Il a fini par gagner ses procès et être indemnisé pour son licenciement, mais cela n'empêche qu'être poursuivi ainsi a un sérieux effet d'intimidation, en particulier sur des dessinateurs plus jeunes.

Le problème ne se limite malheureusement pas aux poursuites légales. On peut annuler un cours sur Hegel à l'université de Toulouse, parce que celui qui devait l'enseigner, Philippe Soual, avait participé à la Manif pour tous. En 2019, on «désinvite» de l'université de Nice le philosophe italien Diego Fusaro, parce qu'il est proche du Mouvement cinq étoiles, qui fait néanmoins partie du gouvernement italien. En 2016, on a refusé l'accès à l'Assemblée nationale au linguiste Noam Chomsky, qui devait y recevoir un prix scientifique, à cause de ses positions sur la liberté d'expression.

On pourrait longtemps multiplier de tels exemples.

On croit souvent que la situation est très différente dans le monde anglo-saxon. Il est vrai qu'il n'y a pas, au moins aux Etats-Unis, de lois réprimant l'incitation à la haine ou la négation de l'histoire, mais l'intimidation et les annulations de conférences ont aussi libre cours dans le monde anglo-saxon :

  • Une conférence à Dublin du biologiste et militant athée Richard Dawkins a été annulée à cause de tweets de ce dernier comparant la gravité de différents délits sexuels ainsi qu'à cause de son opposition à l'islam.
  • L'ancien leader du parti travailliste Jeremy Corbyn a été suspendu de son parti pour avoir (légèrement) critiqué un rapport sur l'antisémitisme dans celui-ci.
  • Une intervention du président en exercice des Etats-Unis, Donald Trump, a été coupée en direct par plusieurs chaînes de télévision, lorsqu'il contestait le résultat des récentes élections. La même chose s'est produite avec sa porte-parole.
  • Twitter a supprimé les liens vers un article du New York Post concernant des documents trouvés dans un ordinateur de Hunter Biden, fils de Joe, et démontrant des liens suspects de corruption entre lui, son père et une compagnie ukrainienne.

Ce qui est le plus effrayant dans tout cela, c'est que les délits d'opinion cités ici sont absolument anodins et les victimes parfois très importantes.

Ceux qui veulent minimiser le problème se contentent en général de diaboliser les victimes, en les associant à l'extrême-droite, ou les qualifiant de raciste, d'antisémite etc. Ce n'est sûrement pas le cas pour toutes (Jeremy Corbyn ou Noam Chomsky par exemple). Mais surtout, ils ignorent ce qui est le plus important, à savoir l'effet d'intimidation : si on peut censurer des gens importants, qu'est-ce que le chercheur débutant en sciences humaines ou le jeune politicien ambitieux va oser dire ? Abordera-t-il librement des sujets comme l'immigration, les guerres humanitaires, Israël, les raisons du soutien occidental à cet Etat, les problèmes du climat, l'OTAN ou même la construction européenne ?

De plus, la censure est devenue essentiellement privée : les poursuites pour «incitation à la haine» sont initiées par des organisations comme la LICRA, mais là les tribunaux interviennent encore, au moins in fine. Toutefois, quand il s'agit d'annulations de conférences ou de suspension de comptes Facebook ou Twitter, c'est l'arbitraire le plus total. Quelles sont les règles ? Auprès de quelles instances peut-on faire appel ? Devant l'arbitraire, la seule réaction raisonnable de survie c'est l'autocensure généralisée.

Est-ce ainsi que nous voulons vivre ? Au vu de la faiblesse des réactions face à toutes ces nouvelles formes de censure, il semble bien que la réponse soit malheureusement oui.

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