Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

La «classe moyenne» africaine n'existe pas

Des habitants de Sierra Leone© Katrina Manson Source: Reuters
Des habitants de Sierra Leone

Bernard Lugan, historien et spécialiste de l’Afrique, révèle à RT France la nature réelle de la «classe moyenne» africaine.

Selon les «experts» de la BAD (Banque africaine de développement, rapport du 27 octobre 2014), le signe du «démarrage» de l'Afrique serait que 34 % des Africains, donc un Africain sur trois, soit 370 millions d'individus sur 1,1 milliard, appartiendraient à la «classe moyenne». Sur ces 370 millions d'Africains «identifiés» par la BAD comme faisant partie de la «classe moyenne», 243 millions vivent au sud du Sahara et 127 millions en Afrique du Nord.

Selon la BAD, cette «classe moyenne » rassemble des hommes et des femmes ayant un revenu compris entre 2,2 et 20 dollars par jour, soit une fourchette allant de 1 à 10, un peu comme si, en France, étaient comptabilisés dans la même rubrique des ouvriers gagnant le SMIC, soit environ 1 200 euros, et des cadres très supérieurs ayant un revenu mensuel de 12 000 euros.

Sur les 370 millions d'Africains relevant de la «classe moyenne» identifiée par la Banque africaine de développement, 250 millions ont un revenu situé entre 2 et 4 dollars

Voyons le cas de l'Afrique du Nord à travers les chiffres du rapport de la BAD. Sur 170 millions d'habitants ( Egypte +/- 83 millions, Algérie +/- 37 millions, Maroc +/- 33 millions, Tunisie +/- 11 millions et Libye +/- 6 millions), 127 millions, soit les 3/4 de la population, feraient, selon la BAD, partie de la «classe moyenne». Or, ces chiffres ne sont pas crédibles. En effet :

- Au Maroc, selon le PNUD, en 2010, 28 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté, soit environ 10 millions de personnes

- En Algérie, en 2014, le pourcentage de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté était de 50 % (El Watan, 4 décembre 2014), soit environ 13 millions de personnes.

- En Tunisie ce pourcentage était de 24,7 % en 2013 selon les chiffres du ministère des Affaires sociales*, soit environ 3 millions de personnes.

- Nous ne disposons pas de chiffres pour la Libye, mais en raison des évènements, il est raisonnable de penser qu'un cinquième au moins de la population, soit environ 1 million de personnes fait partie de cette catégorie.

- En Egypte, en 2012, 40 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale), soit environ 34 millions d'habitants.

En résumé, comme sur 170 millions d'habitants de l'Afrique du Nord, 61 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté, sur quels critères et au moyen de quels calculs les experts de la BAD ont-ils pu écrire dans leur rapport officiel que les 3/4 des habitants de la sous-région faisaient partie de la «classe moyenne» ?

D'autant plus que les 109 millions d'habitants restants n'appartiennent pas non plus à la «classe moyenne» puisque les 2/3 d'entre eux vivent juste au-dessus du seuil de pauvreté. A moins que, pour la BAD, tous les individus réussissant à satisfaire leurs besoins alimentaires primaires puissent être comptabilisés dans la «classe moyenne».

En définitive, la «classe moyenne» nord-africaine peut être identifiée dans la partie supérieure des 30 % d'habitants ayant dépassé le seuil de pauvreté. Or, ce groupe de 36 millions d'individus (et non de 127), soit environ 25 % de la population (et non 75 %), va du petit fonctionnaire ou du petit artisan jusqu'au riche entrepreneur. La réalité est donc que la «classe moyenne» nord-africaine se compose uniquement de la tranche supérieure de ces 25%.

Près de 800 millions d'Africains sur une population totale de 1,1 milliard vivent dans la pauvreté

A l'échelle continentale, sur les 370 millions d'Africains relevant de la «classe moyenne» identifiée par la BAD dans son rapport du 27 octobre 2014, 250 millions ont un revenu situé entre 2 et 4 dollars, soit juste à la limite supérieure de l'indigence, ce qui interdit par définition, de les englober dans la «classe moyenne». Cette dernière se réduirait donc à 120 millions de personnes et non à 370 millions.

Or, sur ces 120 millions d'Africains, 50 millions ont un revenu compris entre 4 et 10 dollars, dont les trois quarts entre 4 et 6 dollars, ce qui fait que la fourchette se réduit encore.

Pour ce qui est de la seule Afrique subsaharienne, si nous retenons le groupe hétéroclite rassemblant des individus gagnant du simple au double, 70 millions d'Africains subsahariens sur une population totale de 850 millions pourraient être, dans une vision très optimiste, identifiés comme appartenant à la «classe moyenne», mais pas 243 millions...

En 2014, plus de la moitié de la population du continent, soit environ 600 millions de personnes, vivait avec moins de 1 euro par jour

En réalité, près de 800 millions d'Africains** sur une population totale de 1,1 milliard vivent dans la pauvreté, environ 150 millions sont à la limite supérieure de la pauvreté, 50 à 80 millions arrivent à subvenir à leurs besoins élémentaires, 20 à 30 millions constituent la «classe moyenne» et une poignée, à l'image des black diamonds sud-africains vit dans l'opulence.

Il donc est insolite de devoir constater qu'un organisme comme la BAD se soit amusé à jouer les illusionnistes, entraînant les médias dans des analyses erronées de la situation de l'Afrique et dans une surenchère afro-optimiste. Dans quel but ? Ce n'est, en effet, pas en la berçant d'illusions que l'on aidera l'Afrique, mais, comme je l'explique dans mon dernier livre, en lui disant la vérité***.

* En 2010, du temps du régime Ben Ali, le taux de pauvreté était de 15,5% (ministère des Affaires sociales).

** Selon la BAD, en 2014, plus de la moitié de la population du continent, soit environ 600 millions de personnes, vivait avec moins de 1,25 dollar (moins de 1 euro) par jour.

*** Osons dire la vérité à l'Afrique, Le Rocher, 2015. 

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