Futur(s) porte-avions français : bien des interrogations demeurent

Futur(s) porte-avions français : bien des interrogations demeurent© BERTRAND LANGLOIS Source: AFP
Le porte-avions français Charles de Gaulle est vu au début du 14 décembre 2016 à son retour à la base navale française de Toulon, dans le sud de la France, après des opérations contre le groupe État islamique. (Image d'illustration).

Le rapport sénatorial traitant du porte-avions de nouvelle génération est trop imprécis quant au rôle et à la pertinence d’un tel navire. Philippe Migault fait le point.

Le récent rapport d’information sénatorial sur le porte-avions de nouvelle génération (PANG) ne va pas révolutionner le débat concernant l’avenir de l’aéronautique embarquée française.

De leur propre aveu, les auteurs du document, Olivier Cigolotti et Gilbert Roger, n’ont pas été reçus par la majeure partie des décideurs politiques, militaires et industriels faisant autorité sur le dossier. La Direction générale de l’armement (DGA), Naval Group, Technicatome, Dassault Aviation, Thales et MBDA, qui ont bouclé en février dernier une étude préalable de 18 mois sur le PANG, aujourd’hui entre les mains de l’Elysée, ont refusé de s’exprimer, préférant attendre que le président de la République le fasse. Les deux sénateurs en ont donc été réduits à se tourner vers le think tank du ministère de la Défense, l’IRSEM, celui du quai d’Orsay, l’IFRI, et à rencontrer l’équipage du Charles de Gaulle et quelques officiers amiraux. Sur une problématique aussi complexe, c’est très insuffisant.

Faute de gras pour nourrir leur réflexion, les auteurs ont donc fait avec ce qu’ils avaient. Et le résultat, s’il ne comblera pas les spécialistes, a au moins le mérite de la clarté. Nécessairement très bref (une grosse trentaine de pages hors compte-rendu de l’audition en commission et annexes), le document présente l’avantage d’être accessible au grand public, auquel il propose une bonne synthèse des grandes lignes du dossier PANG.

Un navire massif, doté d’appareils plus puissants, à propulsion nucléaire

Sans aller jusqu’au boulon de 8, Cigolotti et Roger expliquent que le PANG sera nécessairement bien plus imposant que le Charles de Gaulle, parce qu’il devra porter un nombre identique d’appareils pour remplir ses missions et que les futurs aéronefs seront plus gros. 

Le NGF (Next Generation Fighter), successeur annoncé du Rafale, devrait peser plus de 30 tonnes en ordre de combat, contre 24 pour le Rafale. Plus lourd, plus grand, embarquant plus d’armements, il exigera aussi un hangar aviation plus vaste, des catapultes plus puissantes, plus longues, sans doute électromagnétiques (EMALS). En conséquence le futur navire aura un tonnage de plus ou moins 70 000 tonnes, contre 42 000 pour le Charles de Gaulle, et une longueur nettement supérieure. Pour propulser un tel bâtiment, fournir l’énergie nécessaire aux catapultes, offrir au navire une autonomie en mer maximale, le choix de la propulsion nucléaire semble s’imposer. D’autant qu’il permettra de maintenir une filière industrielle française aux compétences rarissimes sur le segment de la défense ne pouvant s’appuyer que sur un marché domestique très réduit.

La construction de deux vaisseaux ferait sens pour des raisons opérationnelles mais aussi financières

Un navire massif, doté d’appareils plus puissants, à propulsion nucléaire : les contours du projet sont connus. Reste à savoir s’il y en aura un, ou deux, sachant que l’objectif de la permanence à la mer, exigeant trois à quatre bâtiments, n’est pas dans les moyens des Français.

Si deux PANG sont construits, ils permettront d’avoir une permanence d’alerte plus élevée qu’avec un seul bâtiment, ce qui semble l’objectif envisagé. La construction de deux vaisseaux ferait sens pour des raisons opérationnelles mais aussi financières, les économies d’échelle réalisées autorisant l’acquisition d’un sister-ship à moindre coût.

Reste à savoir quel est le besoin et si le projet est viable. Le besoin est incontestable selon les auteurs.

Un porte-avions européen ne paraît pas un objectif crédible pour le moment 

Face à la montée en puissance de certaines marines, aux comportements quelquefois hostiles (Turquie) ou susceptibles de le devenir (Chine), Cigolotti et Roger estiment que la possession d’un tel outil est indispensable pour garantir à la France une capacité d’intervenir partout, quelle que soit la nature de l’opposition. Par ailleurs, les porte-avions français sont un maillon de notre force de dissuasion, à laquelle ils apportent une flexibilité accrue.

Décider de ne pas donner un successeur au Charles de Gaulle, ce serait aussi perdre un savoir-faire qui ne se récupère que difficilement et à grand prix, soulignent les sénateurs, évoquant les difficultés que les Britanniques ont rencontré et rencontrent avec leur programme Queen Elizabeth, après plus de vingt ans sans porte-avions. Ce serait une perte d’autonomie stratégique pour la France et pour l’Europe, Europe qui tient une place non négligeable dans le rapport.

Certes, les auteurs conviennent qu’«un porte-avions européen ne paraît pas un objectif crédible pour le moment», contrairement aux élucubrations allemandes [1]. Mais ils estiment qu’un groupe aéronaval européen, avec des navires d’autres marines européennes escortant un porte-avions français l’est. Ce qui est vrai dans une certaine mesure, si chaque Etat membre du groupe aéronaval adhère aux mêmes conditions d’engagement.

Cependant, Cigolotti et Roger soulignent aussi que le PANG assurerait à la France un rôle majeur au sein de l’Alliance atlantique et qu’il jouerait «un rôle essentiel dans la perception qu’ont les Etats-Unis de la France». Une concession au politiquement correct, au «en même temps» macronien, qui dessert un peu leur propos, tant il est avéré qu’OTAN et défense européenne indépendante sont incompatibles, mais qui ne saurait surprendre de la part d’auteurs centriste et socialiste, traditionnels apôtres du consensus mou.

Qui financera le développement de la version navale du NGF ?

Les missions du PANG annoncées, reste à savoir si le choix d’un tel outil demeure aussi pertinent qu’il le semble au premier abord.

Bien entendu, les auteurs le soulignent à juste titre, les porte-avions qui navigueront dans les années 2030 disposeront de capacités de défense accrues, face notamment à la menace des missiles hypersoniques que de nombreux observateurs considèrent aujourd’hui comme des tueurs de navires invulnérables.

Le porte-avions et l’avion de combat couplé au missile de croisière offrent également une capacité de frappe dans la profondeur d’un dispositif ennemi plus élevée que ce que proposent à ce jour les missiles lancés par des submersibles et des navires de surface, embarquant par ailleurs moins d’armements. D’autant qu’une génération d’armes hypersoniques destinées à un usage stand-off, permettant de réaliser des bombardements précis en se tenant hors de portée des missiles sol-air adverses, est en développement en France et au Royaume-Uni.

S’il faut un porte-avions à catapultes électromagnétiques, pourquoi ne pas développer celles-ci dans un cadre européen pour s’affranchir de la dépendance américaine en la matière ?

Mais des questions demeurent. Qui paiera le développement de la version navale du NGF : Français, Allemands et Espagnols, associés dans le projet, ou les Français seuls ? Berlin acceptera-t-il de financer un engin dont il n’a pas l’usage et destiné à mener éventuellement des frappes nucléaires ?

S’il faut un porte-avions à catapultes électromagnétiques, pourquoi ne pas développer celles-ci dans un cadre européen pour s’affranchir de la dépendance américaine en la matière ? Les Chinois, qui ne sont pas plus avancés technologiquement que nous, mettent déjà au point leur propre solution en la matière…

Enfin se posent des problèmes de pauvres. Cigolotti et Roger rappellent que notre marine est déjà en limite de capacité compte tenu du faible nombre de navires qu’elle possède. Que l’incendie récent du SNA Perle obère gravement le potentiel opérationnel de notre sous-marinade, réduite au strict minimum. Se passer d’un PANG c’est, potentiellement, plus de frégates pour surveiller une ZEE, la plus vaste du monde, que nous n’avons pas aujourd’hui les moyens de protéger. C’est, éventuellement, posséder huit SNA au lieu de six, montée en puissance que bien des sous-mariniers jugent indispensable. Frégates et SNA supplémentaires avec des missiles futurs à portée allongée : la capacité de frappe du porte-avions pourrait être partiellement remplacée.

Toutes ces questions seront à prendre en considération, quelles que soient les déclarations à venir d’Emmanuel Macron. Un second rapport, plus complet, avec la participation de l’ensemble des acteurs concernés, semble indispensable pour la qualité du débat à venir.

[1]https://francais.rt.com/opinions/59970-porte-avions-europeen-usine-gaz-estampillee-ue

 

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