John Laughland est un universitaire britannique spécialisé en géopolitique et philosophie politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en sept langues.

Pourquoi un accord entre le Royaume-Uni et l'Union européenne est inévitable

Pourquoi un accord entre le Royaume-Uni et l'Union européenne est inévitable© DANIEL LEAL-OLIVAS Source: AFP
Le Premier ministre britannique Boris Johnson quitte le 10 Downing Street dans le centre de Londres le 17 juin 2020 pour assister aux questions du Premier ministre (PMQ) au Parlement. (Photo d'archive).

L'UE va d'échec en échec mais ne l'avoue jamais. Elle en fera autant dans les négociations avec Londres. Analyse par John Laughland.

Lors d’un divorce, la décision de se séparer est plutôt facile. Ce sont les détails de la séparation qui sont compliqués. Qui s’occupera des enfants et quand ?  Comment diviser la collection de CDs? Des questions banales deviennent existentielles et les plaies de la rupture font voler toute sérénité en éclats. Chaque ex-conjoint renvoie la balle à l’autre.

Il en est de même avec les négociations sur le Brexit. A un peu plus de six mois avant la fin de la période transitoire, fin décembre 2020, les discussions entre Londres et Bruxelles semblent être au point mort. Des deux côtés de la Manche, des communiqués de presse expriment le «regret» que l’autre partie ne soit pas prête à faire des concessions et que ses demandes soient déraisonnables. Un accord mutuellement bénéfique, que les deux parties avaient appelé de leurs voeux l’an dernier, semble aujourd’hui impossible à atteindre. «Rester amis» est plus difficile qu’on ne le croit.

L’Union européenne exige que le Royaume-Uni s’engage à se soumettre aux normes européennes, et à la juridiction de la Cour de Justice, chose évidemment impensable pour un pays qui n’a quitté l’UE que pour se soustraire à cette juridiction.

Les différences concernent un très grand sujet, le futur régime de règlementation (c’est-à-dire la totalité de l’économie), et un très petit sujet, la pêche (seulement quelques milliers d’employés). L’Union européenne exige que le Royaume-Uni s’engage à se soumettre aux normes européennes, et à la juridiction de la Cour de Justice, chose évidemment impensable pour un pays qui n’a quitté l’UE que pour se soustraire à cette juridiction. Elle exige aussi que les dispositions de la Politique commune de la pêche restent inchangées après la fin de la période transitoire, alors que cette Politique commune, qui donne un accès illimité aux 27 pays membres aux immenses eaux territoriales britanniques, est depuis 40 ans l’objet d’une vive rancune au Royaume-Uni qui va très au-delà de sa vraie importance économique.

Le Royaume-Uni, quant à lui, refuse non seulement de se soumettre aux arrêts de la Cour de Luxembourg mais aussi de suivre volontairement les normes européennes (ce qu’on appelle l’«alignement dynamique»). Londres insiste également que l’accès à ses eaux fera l’objet d’une négociation annuelle et que le système actuel de portes ouvertes ne peut en aucun cas perdurer. Le gouvernement britannique est agacé par l’attitude de l’UE qui refuse de signer avec lui un accord de libre-échange comme elle en a signé avec d’autres pays tiers comme le Canada ou le Japon. Dans ces autres accords, il n’est nulle part question d’un quelconque alignement sur les normes européennes, ou d’un accès illimité à leurs eaux territoriales.

L’impact émotionnel est palpable car l’UE se croit l’incarnation du progrès et du bien

Entre les deux parties, cependant, force est de constater que c’est l’UE qui a tort. Pour reprendre l’analogie du divorce, c’est le Royaume-Uni qui quitte unilatéralement le foyer, laissant l’autre conjoint à la maison. Londres a plaqué Bruxelles. L’impact émotionnel est palpable car l’UE se croit l’incarnation du progrès et du bien; telle une veille courtisane qui s’était habituée à exercer une attraction sur ses voisins, voilà qu’elle doit s’habituer à les rebuter. Pire, le Royaume-Uni ne quitte pas l’UE pour se jeter dans les bras d’un autre concubin, ce qui serait certes une insulte, mais seulement parce que ce pays veut vivre seul, loin de l’harcèlement permanent de la mégère à Bruxelles, ce qui est une insulte plus grave encore.

Cette émotion rend Bruxelles aveugle devant ses propres contradictions. La Commission et les 27 veulent imposer au Royaume-Uni des règles contre le «dumping», alors qu’ils sont en train d'arroser leurs propres champions nationaux à raison de milliards d’euros - Air France, 8 milliards; Lufthansa 9 milliards. Le Covid fournit à l’Allemagne mercantiliste et à la France dirigiste une chance inespérée de poursuivre finalement une politique industrielle, ce que les règles du marché unique interdisent depuis toujours mais qui constitue la définition même du dumping. Bruxelles exige que Londres se soumette à la juridiction de la CEJ alors que certains pays (l’Allemagne) viennent de refuser d’exporter certains biens (les masques) à d’autres pays (l’Italie), violant ainsi les règles les plus élémentaires du marché unique, sans qu’ils ne soient du tout inquiétés par Luxembourg.

En lisant les communiqués de Bruxelles, en effet, on est frappé par un phénomène bien repéré par la soviétologue Françoise Thom, dans son ouvrage sur l’idéologie de l’URSS, La langue de bois (1987)Thommontrait comment, dans un système totalitaire comme celui de l’URSS ou de l’UE, les mots deviennent plus importants que la réalité. Un système mensonger est créé dès lors que les mots cessent de désigner une vérité mais deviennent des simples totems qu’il faut prononcer pour montrer son appartenance au système.

Ainsi, Londres est systématiquement accusé de vouloir faire «la cueillette des cerises» («cherry-picking»), en acceptant certaines parties du marché unique européen mais non pas d’autres. Cette phrase familière est utilisée tout le temps à Bruxelles, en anglais dans le texte, tout comme «backsliding» (la rechute) pour désigner les pays, le plus souvent en Europe de l’Est, qui retomberaient dans leurs vieilles habitudes autoritaires. Les deux phrases témoignent de la suffisance de Bruxelles, grand donneur de leçons aux autres et peu enclin à en recevoir.  Le cherry-picking est donc interdit aux Britanniques pour le marché unique mais parfaitement légitime pour les 27 dans la pêche. Même si les eaux territoriales britanniques sont un «tout» bien plus réel que le marché européen, qui est très souvent à géométrie variable, Bruxelles ne voit pas de contradiction à exiger aux Britanniques l’accès libre pour la pêche et en même temps leur refuser l’accès libre au marché unique. La contradiction est d’autant plus criante qu’il s’agit, dans un marché, d’acheter et de vendre, mais dans la pêche uniquement de prendre.

Et quand le Royaume-Uni dit qu’il veut un accord comme celui du Canada, possibilité que Michel Barnier avait lui-même évoqué sous Theresa May mais qu’il semble vouloir oublier aujourd’hui, Bruxelles lui répond maintenant que cela est impossible au vu de la proximité géographique de la Grande-Bretagne au continent européen. C’est comme si le monde entier était un système solaire avec Bruxelles comme le soleil au milieu, et les pays des planètes plus ou moins soumis à sa force d’attraction gravitationnelle. Mais ce raisonnement tombe à plat dès lors qu’on l’applique à la Russie qui jouit d’une proximité géographique plus grande encore avec de nombreux pays de l’UE (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne). Si l’étroitesse de la Manche implique des rapports beaucoup plus étroits avec Londres qu’avec Ottawa, la gigantesque frontière commune euro-russe  devrait logiquement impliquer des rapports de (très) bon voisinage avec Moscou.

Ces contradictions ont toutes la même cause : la volonté de l’UE de punir le Royaume-Uni pour son culot. Alors que les échecs politiques au Royaume-Uni se sont soldés par les démissions, de David Cameron et de Theresa May, à Bruxelles l’échec est récompensé. Michel Barnier dont la raideur et le manque d’imagination ont provoqué un Brexit beaucoup plus dur que prévu, reste en poste : sa déontologie aura sans doute le même résultat en 2020.

L’UE déteste la rupture ouverte car elle est en contradiction totale avec son éthique managérielle et bureaucratique

L’analogie du divorce tient jusqu’au bout du raisonnement. Aussi grande que l’amertume puisse être entre les ex-mariés, il faut bien qu’ils s’occupent ensemble de leurs enfants. Le divorce n’est donc pas seulement une séparation mais aussi un nouveau contrat à vie, certes très différent du mariage mais tout aussi durable. L’UE déteste la rupture ouverte car elle est en contradiction totale avec son éthique managérielle et bureaucratique : la rupture n’a même pas été complètement actée avec la Turquie ou la Russie. Voilà pourquoi il est presque certain qu’un accord sera finalement conclu avec Londres, peut-être au dernier moment mais quel qu’en soit le contenu. Dans le monde imaginaire de Bruxelles, il faut surtout préserver les apparences car sans les apparences pour la cacher la vérité serait insupportable.

 

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