L’idéologie djihadiste, un ver dans le fruit de nos propres institutions ?

L’idéologie djihadiste, un ver dans le fruit de nos propres institutions ?© Bertrand GUAY Source: AFP
Des militaires près de la préfecture de police de Paris, après l'attaque meurtrière au couteau du 3 octobre 2019.

Par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et auteur de «Daech la suite» (éditions de l’Aube, 2019).

L’attentat qui a eu lieu à la préfecture de police de Paris le 3 octobre dernier et qui a vu la mort de quatre dépositaires de l’autorité dans son enceinte remet sur le devant de la scène le risque djihadiste dans notre société. Et ce malgré ce que certains appellent encore la fin de Daesh.

Depuis la chute de Rakka, la bien-pensance politique cherchant aussi enfin à rassurer l’opinion comme elle le peut, n’a eu de cesse de saluer l’effondrement de l’Etat islamique donc la disparition de nos craintes fondamentales. Bien que les services de renseignements continuent largement à travailler dans l’ombre à notre sécurité, l’Etat peine encore à soutenir largement la prévention primaire en matière de radicalisation au sein de nos institutions, jugeant probablement l’effort coûteux pour des résultats sur du moyen et long terme plutôt hasardeux.

Mais que ce soit en Belgique, ou en France, si nous n’y mettons pas les moyens au sein même des écoles, des prisons, des administrations publiques, tout comme dans les entreprises publiques notamment des transports, comment pourrons-nous prétendre un jour que nous avions tout mis en place contre le prochain drame ? Car il semble inévitable. Ce n’est pas brandir un inutile épouvantail de la peur que de réaffirmer aujourd’hui après cet attentat à la Préfecture de police de Paris, que l’idéologie djihadiste est peut-être plus forte encore depuis que le territoire matérialisé de l’EI, cristallisant tous les rêves et fantasmes des djihadistes, a implosé répandant dans le monde entier son venin sa haine et ses idées nihilistes. Pourquoi ? Car non seulement la déception de la disparition du Califat auto-proclamé pour certains, la position difficile des combattants étrangers pris entre le retour chez eux vers la case-prison et la poursuite exaltante du combat sur d’autres terres et franchises de l’internationale djihadiste, démultiplient la menace mais renforcent aussi les cibles éternelles de Daech 1. Parmi elles, des pays comme la France dont la loi sur la laïcité, perçue comme islamophobe, est la loi humaine numéro un à abattre. Parmi elles, des communautés comme les Chrétiens. Rappelons les attentats du Sri Lanka à Pâques qui ont visé des églises et fait plus de 300 morts. Que dire aussi de l’assassinat sauvage du Père Hamel à Saint Etienne-du-Rouvray en 2016 ? Parmi elles également, la police, l’armée, et tous les dépositaires de l’autorité. Les deux policiers tués à Magnanville en juin 2016 en ont été un exemple frappant et dramatique.

Mickaël Harpon, converti à l’islam et rapidement radicalisé selon les premières informations obtenues des autorités, a soigneusement préparé son acte en introduisant un couteau indétectable par les portiques de sécurité de la DRPP où il y officiait comme informaticien. Daesh n’est pas un échec en soi car revendiqué ou non, cet acte prolonge la main de l’organisation islamiste en agissant contre une cible privilégiée traditionnelle et selon des moyens d’action classiques de l’organisation. L’importation moyen-orientale des attaques à l’arme blanche, que l’on a pu retrouver en Israël il y’a quelques années comme en Europe aussi (couteaux, machettes, etc) n’est pas inédite. Rappelons-nous de l’attaque au Carroussel du Louvre de militaires à la machette en 2017.

Ce que l’acte de Harpon symbolise ici aujourd’hui est fort : le ver est dans le fruit. Fonctionnaire à la Préfecture, Harpon était «des leurs». Et c’est le deuxième grand succès de Daech : depuis ses débuts, l’organisation islamiste a majoritairement utilisé et instrumentalisé nos propres citoyens contre nous. Nul besoin de faire appel à des professionnels de la guérilla urbaine venus de zones de combat classiques puisque de simples individus sans formation peuvent devenir des terroristes en puissance grâce à un simple couteaux. Sur 80 000 combattants, «la plus grande entreprise terroriste de l’histoire» est parvenue à capter par son idéologie et ses réseaux de recruteurs planétaires, près de 30 000 combattants étrangers. Parmi eux des milliers d’Européens. Cela valait pour ceux qui ont pu partir là-bas. Mais après 2015 et l’appel du calife Al-Bagadi, à commettre des attentats sur le sol européen sans même passer par la case du rite de passage syrien, d’autres «home growers», musulmans d’origine ou convertis, se sont transformés en bombes humaines. Cela en disait déjà long.

Mais depuis, la radicalisation ne touche plus uniquement des jeunes Européens d’origine immigrée et désœuvrés. Non, elle touche aussi des jeunes issus de familles de notaires, d’avocats, de médecins, comme ce fut le cas des jeunes pieds nickelés de la cellule de Vesoul partis en terre de Cham en 2014 et qui ne sont jamais revenus. Seul Romain Garnier, un de ses leaders et une des voix de Daesh, a été arrêté récemment par les Kurdes sur place. Pire donc encore aujourd’hui, et preuve que l’idéologie survit et se recycle tout en continuant à se diffuser par frustration haine et conviction : des militaires comme ce fut le cas de cet ancien soldat radicalisé arrêté en 2017 près de la base d’Evreux et qui avait fait allégeance à l’Etat islamique. Ou encore ces gardiens de prison dans les établissements pénitentiaires de Forest ou de Saint-Gilles en Belgique radicalisés par des détenus, ou encore dans la prison d’Arles en 2016. Et maintenant aujourd’hui, des fonctionnaires travaillant au sein même de la préfecture de police de Paris comme Mickaël Harpon, habilité secret-défense qui a tué froidement 4 de ses collègues.  Ainsi, la radicalisation des personnes majeures a pris une nouvelle dimension depuis quelque temps puisqu’elle ne concerne plus uniquement les réfractaires à l’autorité de l’État, mais aussi ses propres défenseurs! En cela, il y a de quoi être très inquiet et être poussé à ne surtout pas baisser la garde. Car, dans nos sociétés, la contamination peut-être très rapide et provoquer de gros dégâts. Combien sont-ils également, aujourd’hui, à se radicaliser progressivement dans le cadre de l’entreprise et notamment dans les transports publics ?

Que dire des réseaux parallèles de salafistes découverts sur certaines lignes de bus de la RATP ? Samy Amimour, l’un des terroristes du Bataclan en 2015, était fonctionnaire de la régie et a probablement fréquenté certains de ses collègues radicalisés au fameux dépôt de Pavillon-sous-Bois. Quid encore des sociétés de bagagistes de l’aéroport de Roissy-Charles-de- Gaulle ou de Bruxelles-National dont on a retrouvé des éléments radicalisés et qui travaillent dans un secteur on ne peut plus sensible ? Quid encore des mosquées salafistes secrètes découvertes sur place ? Comment oublier même que les médias belges avaient rapporté des signes de joie de la part de certains bagagistes de Bruxelles-National lors des attentats de Paris en 2015 ? Les syndicats de police de l’aéroport avaient évalué le nombre d’employés bagagistes suspectés de radicalisation à près de... 50 en mars 2016, après les attentats qui avaient frappé Zaventem. En Suisse, La Tribune de Genève avait rapporté, fin 2015, l’arrestation d’un bagagiste de l’aéroport de Genève fiché S : ce dernier avait accès au saint des saints de l’aéroport de Genève, à la zone ultra protégée des avions. Un bagagiste de Cointrin se trouve aujourd’hui en prison, soupçonné d’avoir participé à une prise d’otages.

Nous ne sommes bien plus du tout au stade des voyous d’origine immigrée en crise identitaire, scolaire et économique, qui commettent des attentats sur notre sol mais bien dans un phénomène social total qui gagne insidieusement toutes les strates de la société. En cela, l’acte commis par Mickaël Harpon doit pousser l’Etat à ne pas uniquement agir sur la plan du sécuritaire mais bien pousser le gouvernement à largement soutenir la prévention des radicalisations. Et nous disons bien maintenant de toutes, car les prochains actes surviendront à un moment ou à un autre dans un contexte de polarisation. Et ils viendront d’éléments d’ultra-droite ou même d’ultra-gauche.

Lire aussi : Pourquoi en réalité n'en sommes-nous qu’à la fin du début de Daech ?

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