Dominique Vidal, choc des images, poids de l'émotion et réflexion sur la photo de l'enfant syrien

Une photo peut-elle faire basculer l'opinion publique? (capture)
Une photo peut-elle faire basculer l'opinion publique? (capture)

Cet enfant syrien mort échoué sur une plage a secoué les opinions publiques. L'occasion d'interroger le journaliste Dominique Vidal sur le rôle politique que peuvent avoir certaines images à travers quelques cas emblématiques.

RT France: Comment expliquer que la photo du jeune enfant syrien noyé ait suscité une telle émotion qu'en Grande-Bretagne par exemple, dont l'opinion publique était plutôt hostile à l'accueil des réfugiés, on lance désormais des pétitions pour leur accueil? 

Dominique Vidal (D.V.): Ce qui étonnant d'abord est que dans tous les pays sauf la France, cette photo a fait la une de quasiment tous les quotidiens européens du matin. Sur les réseaux sociaux, cela a été aussi la photo la plus diffusée et la plus commentée du jour. Cela confirme la thèse que nous avions développé dans notre livre sur l'opinion publique à l'époque de la guerre en ex-Yougoslavie, à savoir que les photos suggérant un fort choc émotionnel jouaient un rôle très important pour faire évoluer les opinions publiques. Un certain nombre de puissances, qu'elles soient politiques ou économiques, en ont tiré les leçons et ont su utiliser ce facteur «émotion». Je pense à cette guerre en Serbie qui s'était terminé avec le bombardement par l'OTAN de la Serbie. Les images nombreuses des réfugiés avaient permis très largement à mobiliser les opinions en faveur de cette guerre menée par l'OTAN. Autre exemple, on peut dire qu'au moment de la guerre de Libye, là aussi les photos des rebelles de Benghazi avaient contribué à mobiliser l'opinion française en faveur de la guerre menée par Nicolas Sarkozy. Donc c'est là un phénomène connu qui se confirme.

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RT France: La presse française a été plutôt rétive à publier cette photo, contrairement à la presse européenne dans son ensemble. Pourquoi?

D.V.: Ce phénomène est très intéressant et pour dire significatif. Il y a certainement une explication traditionnelle qui veut que les médias français, et même les Français, sont très centrés sur eux-mêmes. Des tracteurs qui montent sur Paris, les conséquences des grands orages dans le sud-ouest ou d'autres actualités franco-françaises, tout cela prend le pas sur des évènements qui se passent à l'étranger. C'est là l'illustration de la fameuse loi du kilomètre de distance. Mais il me semble qu'il y a aussi une explication en plus. Cette unanimité des quotidiens du matin à ne pas publier cette photo du petit Eylan Kurdi indique aussi un phénomène politique. Les médias savent que l'opinion française est très rétive à l'idée d'accueillir des réfugiés. Un sondage datant de ce matin donne 56% des Français hostiles à cette idée. Il me semble donc qu'l y a eu une peur des médias de braquer l'opinion, sachant en plus que la photo en question était susceptible de faire bouger les choses. 

Du coup, la comparaison avec ce qui se passe en Allemagne est très intéressante puisque tous les journaux ont publié cette photo à la Une. Cela suit une campagne de plusieurs semaines très favorable à l'accueil des réfugiés mais aussi à des gestes de solidarité. On a presque l'impression que l'Allemagne, qui avait vu son image largement ternie par son attitude dans la crise grecque a trouvé une occasion dans cette crise migratoire de redorer son image. Je dirais que cela se fait même à peu de prix puisque de toute façon la situation démographique de l'Allemagne est telle qu'elle a absolument besoin de centaines de milliers de bras et de têtes en plus chaque année et que, par conséquent, accueillir des réfugiés va largement dans son intérêt économique. 

RT France: Donc la crise migratoire serait une chance pour l'Allemagne?

D.V.: Oui je le crois. Madame Merkel par exemple, qui n'a pas l'habitude de pousser des cris contre l'extrême-droite s'est ainsi mise en scène dans un lieu d'accueil de réfugiés et a attaqué fortement ces groupes d'extrême-droite qui avaient incendié ce lieu. 

RT France: Mais pourquoi cette photo et pas celle de ces 71 réfugiés étouffés dans un camion retrouvé en Autriche?

D.V.: Ces photos n'étaient pas publiables et ne l'ont pas forcément été systématiquement. Ces corps entassés étaient au-delà de la limite. Celle de l'enfant syrien a une dimension symbolique immense. Au fond, ce petit garçon syrien d'à peine trois ans symbolise à lui tout seul le sort des réfugiés qui traversent la Méditerranée. La photographe turque qui l'a prise a d'ailleurs partagé ses réflexions sur son hésitation à la prendre devant l'horreur de la situation et sa volonté de le faire malgré tout comme symbole du sort des autres réfugiés.

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Les images peuvent être bien utilisées comme mal utilisées. On l'a vu pour le Kosovo ou la Libye. Certaines images ont permis de justifier des guerres qui n'étaient pas justifiables.

RT France: Cette émotion qui jaillit devant cette photo, les conséquences politiques qui en découlent, qu'est-ce que cela dit de nos sociétés?

D.V.: Cela indique que, depuis la fin de la Guerre Froide, nous sommes dans une système de vases communiquants. D'un côté, la politique au sens noble du terme qui diminue et de l'autre côté, l'augmentation du poids de l'émotion qui passe, dans nos civilisations occidentales, par l'image augmente. Je ne vois là rien de positif. Certes, dans ce cas précis de la crise des réfugiés, ce mécanisme émotionnel peut faire admettre aux populations occidentales leur responsabilité d'accueillir les réfugiés. Mais plus largement, on peut faire dire une chose et son contraire à une image de ce type. Elles peuvent être bien utilisées comme mal utilisées. On l'a vu pour le Kosovo ou la Libye. Certaines images ont permis de justifier des guerres qui n'étaient pas justifiables.

RT France: Est-ce que ce n'est pas aussi parce que cet enfant nous ressemble, à nous Européens, que cela suscite une telle émotion?

D.V.: De toute évidence, il y a quelque chose d'extrêmement manipulable dans ce type d'image. Ce n'est pas tant que cet enfant nous ressemble, c'est plus que cela, il ressemble à nos enfants. L'enfant est un sujet auquel toute opinion est extrêmement attachée. Toute image d'un enfant de trois ans mort sur une plage, d'autant que son frère aîné et ses parents sont morts également, est quelque chose d'extrêmement bouleversant, et de façon évidente.  

RT France: Vous aviez écrit il y a 20 ans l'Opinion publique ça se travaille (co-auteur Serge Halimi). A l'époque, il n'y avait ni Internet, ni réseaux sociaux. Qu'ont changé ces technologies dans cette idée de façonnage politique de l'opinion publique?  

D.V.: Ces réseaux sociaux ont profondément bouleversé les médias et la politique. Changer en masse car cela permet à des millions de gens d'avoir accès à l'information mais d'en être aussi producteurs. Cette information peut être encore plus facilement manipulée que dans des journeaux. Mais, d'un autre côté, ces technologies peuvent être extrêmement subversives. Je reste frappé par le rôle joué par Internet dans les révolutions arabes. Ce qu'elles sont devenues est autre chose, mais dans la mobilisation des opinions arabes, et notamment des jeunes, ce facteur numérique a été majeur.   

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